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LE BOX DIEU

Du Mozart ou du Gimarosa, à ton choix. Je défends au vent et au tonnerre de dire un seul mot de tout ce soir; je veux entendre mon grand air avec tranquillité. ■

La pièce était montée de la manière la plus remarquable. Mademoiselle Croizette, en robe rose sèche, représentait Magdalena à souhait pour le plaisir des yeux; Yirgo immaculata avait emprunté le visage modeste de mademoiselle Bartet; Sarah Bernhardt jouait Desdemona; Worms prêtait à Satanas une expression fatale et byronienne; Monnet-Sully, en Othello, roulait des yeux terribles ; Alix et Blanche-

flor, c'étaient mesdemoiselles Reichemberg et Blanche Barelta; Maubant tenait sans éclat, mais avec beaucoup de convenance, le personnage si difficile du bon Dieu. Le Fauteuil môme et la Bergère, meubles datant du temps de Molière, dirent leur scène à la grande satisfaction de monsieur Emile Perrin, qui cependant était inquiet : mais il l'est toujours,

lui cette occasion, son trouble était d'autant moins justifié que les abonnés du mardi ne s'aperçurent nullement du changement de spectacle, et crurent avoir entendu la suite d'Oscar, ou le mai^l qui trompe sa femme. Pour éviter la cohue, Etienne sortit un peu avant la fin du mystère, et en traversant le vestibule, admira les laquais géants en redingotes fourrées de renard bleu, qui sont le plus récent orgueil de la maison de Molière. — « Seulement , pensa-t-il tout bas, ils ne sont pas encore assez énormes! » Les valets ne se le firent pas dire deux fois; leurs corps s'allongèrent et montèrent jusqu'au plafond feuille en éventail, qu'ils soutinrent alors sur leurs tètes, à titre de cariatides; mais les contrôleurs no semblèrent pas s'en apercevoir, parce qu'en effet, amplifiés ainsi, ces domestiques ne paraissaient guère plus grands qu'à l'ordinaire.

Etienne Saignol arriva sur le quai Voltaire; enivré par la poésie du divin Théophile Gautier, il sentit s'agiter dans sa tête le drame qu'il était en train de composer : Le Roi Harold^ et il voulut faire la scène où Edith au cou de cygne, marchant pieds nus dans le sang, retrouve sur le champ de bataille d'Hastings le corps dllarold, qu'elle couvre de baisers. Il entendit quelques beaux vers battre des ailes sous son crâne avec des frémissements de rimes sonores, mais n'en étant pas encore satisfait, et no s'apercevant pas qu'à ce moment-là môme il tourmentait le talisman de ses doigts iiKiuicls, il s'écria imprudem-

ment : « Voilà, il faudrait que cette scène-là fut faite par Shakespeare ! » A peine eut-il proféré ces mots, ô horreur! horreur! horreur! agitant leurs ailes géantes, les vers fulgurants^ les images sublimes, les pensées effrayantes et divines, les répliques farouches, les mots épiques se mirent à faire leur tumulte dans sa faible tête, et Etienne Saignol, épouvanté, lança son talisman dans le lleuve, au milieu des flots verts. — « Sang et tonnerre! s'écria-t-il encore éperdu, il n'aurait plus manqué que ça ! Être un faux Shakespeare, me parer, moi infirme, des plumes du dieu, et voler la gloire immortelle ! »

Il rentra dans son joli nid de la rue de Seine, où sa Jacqueline l'attendait, rose, ingénue, heureuse, travaillant à quelque ouvrage d'aiguille, et elle battit des mains en voyant la petite bague que son ami lui avait apportée. Après les bons premiers baisers, elle reprit son aiguille; Etienne se mit à travailler à côté d'elle, et refit sa scène. 0 bonheur! ce n'était plus du Shakespeare! c'étaient des vers comme peut en faire un bon artiste parisien de ce temps, où il est défendu d'être un colosse.

Et Etienne Saignol s'applaudit d'avoir jeté le morceau de verre aux étincelles d'argent, car si on peut bien emprunter le secours des Ariels pour s'amuser un peu, dès qu'il s'agit de poésie et de création, l'artiste, pour unique talisman, doit se contenter, si mince qu'il soit, de son propre génie.

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