JAMAIS TROP TARD
Dans la chambre aux riches tentures lilas tendre, caressées par de froids ornements d'argent, où dans là cheminée murmurait triomphalement un feu aux énormes flammes, à demi couchée sur une chaise longue et ses fauves cheveux dénoués, la belle Eliane Torre, vêtue d'un peignoir de soie blanche et ayant au cou un collier de fleurs écarlates, se tenait immobile et calme , dans l'éclat de sa splendide jeunesse, tandis qu'à ses pieds le jeune Henri Hellen se meurtrissait le front et s'arrachait les cheveux, en proie au plus affreux désespoir.
— (( Mon cher enfant, dit enfin la courtisane de sa voix un peu rauque et cependant charmante, ce n'est pas ma faute s'il y a entre nous un abîme si large et si profond que, pour le traverser, il faudrait bâtir un pont de cent mille arches! Ce que j'ai, ce que je vends, ce que je donne, je ne vous l'ai jamais refusé ; ce n'est pas ma faute si vous n'en voulez pas, et à ce propos vous m'obligerez en reprenant le petit portefeuille de maroquin blanc , effroyablement gonflé, que vous m'avez envoyé au fond de la corbeille de fleurs. Mais quoi! vous me demandez de l'amour, et je n'en ai pas, je n'en tiens pas: dans mon cœur il n'y a que du mépris et de la haine! J'ai
été élevée par une mégère qui me piétinait sur le ventre; en plein hiver j'errais avec une robe de toile , sans chemise , et chaussée de souliers qui n'avaient pas de semelles! Mes fêtes, c'était quand je pouvais piquer la fourchette dans la poêle des arlequins à un sou ; enfin j'ai été vendue tout enfant, sans cesser d'appartenir à l'ignoble misère. J'ai été arrêtée, brutalisée, jetée dans les prisons; j'ai connu toutes les horreurs avant d'avoir acquis la force de vivre; à présent que me voilà riche, belle, maîtresse de tout, plus indifférente que si j'avais été taillée dans le marbre , vous me dites : Donne-moi de l'amour! Et avec quoi voulez-vous que j'en fasse!
— Oh! dit Henri Hellen , nous nous en irons sous des cieux nouveaux qui ne t'ont jamais insultée, et je noierai tes vieilles douleurs dans le flot débordé de mes adorations. Je baiserai jusqu'à les effacer tes adorables cicatrices, et je ferai de toi une femme bénie, vénérée, enviée, entourée de mille respects!
— Non, fit Éliane, va-t'en, et ne te retourne pas, ne regarde pas en arrière! Tu ne peux, dis-tu, aimer que moi seule ; eh bien ! alors fais comme moi, n'aime rien. Et songe que ta passion est oubliée et perdue comme un dianiant que tu aurais jeté au fond d'un gouffre .»
Henri se releva et tendit ses bras vers elle, et de ses sombres yeux bleus lui jeta un long regard suppliant, mais elle n'y répondit que par un froid et impassible sourire. Quand le jeune homme fut parti, déjà pâle comme s'il eût été couché dans la tombe, Eliane se fit dévêtir et se coucha dans son lit orné de fraîches et légères peintures, après avoir ordonné à sa femme de chambre 'de remplir de bois la cheminée. Autrefois, quand elle était petite, elle avait eu si longtemps et si souvent froid, que maintenant elle aimait à se réjouir par la vue de ces feux inutiles.
Klle s'endormit apaisée , heureuse, contente d'ellemème, ne songeant pas plus à Henri Hellen que s'il n'eût jamais existé, et enchantant ses yeux verts par le spectacle éblouissant des grandes flammes. Et après que le sommeil l'eût doucement terrassée, elle les vit encore. Ces hautes et glorieuses flammes entraient, roulaient sous ses prunelles fermées, comme des nappes de topaze en fusion, de pâle azur et de pourpre vive. Bientôt, sans cesser de brûler et de flamboyer, elles devinrent une chevelure, et cette chevelure incandescente frémissait autour d'un visage divinement beau, d'un visage pâle et terrible , aux yeux noirs comme la nuit, et aux lèvres dédaigneuses, qui était celui du guerrier, du chasseur, de l'implacable tourmenteur Amour, tl tenait à la main sa torche embrasée et fumante, et comme la courtisane endormie dans sa blonde chevelure souriait et balbutiait encore :
— « Non! je n'aimerai aucun de ceux qui sont assez fous pour m'adorerl
— Tu les aimeras tous! » dit le dieu. Maintenant la flamme était devenue une large
plaque de sang, dans laquelle était couché Henri Hellen mort, tragiquement frappé d'un coup de couteau, et Éliane le vit ainsi parmi les aveuglantes clartés de son rêve, tel qu'elle eût pu le voir dans la réalité, car en effet il s'était tué en rentrant chez lui, et une sinistre blancheur de neige montait peu à peu sur sa face tranquille. Le mort se souleva péniblement sur son coude, et lui aussi, attachant sur la courtisane ses yeux sans regard, il murmura à son tour ces mots épouvantables :
— « Tu les aimeras tous ! »
Le lendemain matin, lorsque Éliane Torre apprit la mort de Henri, elle ne s'émut que médiocrement de cette catastrophe, et ne s'épouvanta même pas
de savoir son rêve si exactement et si fatalement réalisé, car elle regardait la vie parisienne comme une bataille forcenée et furieuse où chacun doit marcher en avant, sans s'inquiéter de ceux qui tombent en route. Et d'ailleurs elle ne s'appartenait déjà plus! Elle se sentait métamorphosée, étrange, comme frappée d'une puissante secousse électrique ; son sang coulait dans ses veines avec une chaleur délicieuse, et en elle s'éveillaient, comme un renouveau luxuriant, toutes les idées et toutes les sensations d'une jeune fille adolescente. Elle rêvait du printemps, des premières pâles roses, des tendres feuilles vertes, elle écoutait le murmure de quelque source invisible, et ses belles dents agacées étaient avides de mordre l'écorce des jeunes arbres. Elle riait sans savoir pourquoi, et son cœur battait plus vite, et tout à coup une larme perlait au bord de sa paupière et coulait lentement sur sa joue frissonnante. Enfin elle prit dans un vase des roses coupées et se mit à les baiser, à les déchirer, à les mordre follement. Les pétales meurtris, hachés, se collaient à ses lèvres étonnées elles-mêmes d'un pareil carnage, et J^jliane eût sans doute continué ce massacre et cette orgie de fleurs, si sa femme de chambre n'eût annoncé le général Juric.
Tout Paris connaît ce spirituel octogénaire qui, lorsqu'il passe au Bois sur son cheval, fait très bonne figure, et à qui son étonnante maigreur, habillée par un tailleur excellent, permet de conserver la plus irréprochable élégance. Le général, dont les prouesses et les bonnes fortunes furent encore célèbres sous le règne de Louis-Philippe, n'a cédé à la vieillesse que pied à pied, et en se défendant comme un diable. Ses cheveux étaient si solidement plantés qu'il lui en reste quelques-uns, et tous les matins il fait une heure d'escrime avec un maître d'armes de
régiment. Il est droit comme un lys ; mais enfm il a l'air d'une figure taillée dans une racine d'arbre par quelque sculpteur ironique, et si la société des femmes lui est toujours indispensable, il sent bien qu'il en est réduit désormais à les aimer comme un père, ou plutôt comme un arrière-grand-pôre.
Beaucoup trop sensé pour se montrer jaloux, ce vieux vainqueur était un de ceux qui fournissaient à Éliane son luxe princier; mais il ne manifestait aucune curiosité intempestive, se contentait, et pour cause, de quelques très menus suffrages, et se tenait pour fort heureux de venir de temps en temps écouter son babil d'oiseau et savourer auprès d'elle une tasse de chocolat. Aussi, jugez de son étonnement lorsque, folle, ardente, éperdue, le corps ployé comme une branche de saule, Eliane lui jeta au cou ses bras blancs, couvrit de baisers son vieux visage recuit, et s'enlaçant à lui comme un serpent, lui cria d'une voix passionnée :
— « Edgard, m'aimes-tu I »
Le général Juric ne souffre pas qu'on se moque de lui, mais il pense qu'il faut respecter les plus bizarres caprices des femmes, et tout en trouvant la dernière lubie ,d'Éliane un peu excessive, il la subit de bonne grâce, en homme du monde habitué à écouter tout ce qu'on veut.
— « Ma chère enfant, dit-il, vous savez que je suis très riche et tout à votre service. Suis-je assez heureux pour que vous ayez désiré quelque chose? Des diamants? quelque collier de perle
Ah! les perles! je m'en moque bien! » dit Éliane. Et, saisissant sur le guéridon une magnifique parure, elle la jeta à terre et la foula, l'écrasa sous ses pieds. Puis elle reprit : — «Ce n'est pas cela que je te demande, Edgard ; je te demande si tu m'aimes ! Ah! vois-tu, si tu te donnais à une autre que moi.
j'en mourrais, mais je la tuerais auparavant. Tiens, laisse ta femme, partons, allons-nous-en, fuyons, allons nous cacher sous l'ombre noire des feuillages, dans quelque retraite bien obscure, où je passerai ma vie à tes genoux, comme un chien soumis ! »
Le général était profondément ennuyé, comme ce renard du fabuliste qu'une poule aurait pris; il aurait voulu être à cheval, devant l'ennemi, à la tète d'une division, sous la pluie d'obus et de mitraille. Il tenta de partir, parla d'affaires indispensables ; mais alors Éliane se jeta à genoux, s'accrocha à ses mains, se laissa traîner gémissante, et finalement s'arracha les cheveux, se meurtrit la poitrine avec les ongles, poussa des sanglots et des hurlements. Il était trop facile de voir qu'elle ne jouait pas la comédie ; cependant, se trouvant en face d'un problème insoluble, le vieux Juric n'essaya pas de comprendre, et il s'enfuit comme il put, en murmurant dans sa moustache blanche :
« La malheureuse aura marché sur un volume de vers ! »
Même scène avec le banquier Cardinaux, dont l'obésité, le petit ventre pointu, la calvitie prétentieuse et les favoris frisés au fer, horriblement teints en noir, rendaient ces effusions encore plus ridicules. Môme scène avec le comte de Guimèuf, avec le député Olery, avec le grand usinier Sauffroy, et pour eux tous Éliane Torre se traînait désolée et frappait son front contre les meubles, car, ainsi que le dieu le lui avait prédit, elle les aimait tous! Elle les aimait, elle les suivait, crevant des chevaux à ce métier stupide; elle épiait ses rivales; elle voulait égorger l'honnête madame Cardinaux, et madame Juric si calme et belle sous ses blancs cheveux d'aïeule. Cependant ses excentricités l'avaient mise à la mode plus qu'elle n'y avait jamais été; l'or, les
diamants, les pierreries, les titres de rente affluaient chez elle; on lui donnait des terres des maisons, des châteaux, etc'était dans son boudoir un défilé deTurcs, de Brésiliens ployant sous les chaînes d'or, d'Américains vingt fois millionnaires, de jeunes princes imberbes ayant dans leurs yeux l'étonnement de Paris, de vieillards stupéfaits d'être encore au monde, et Éliane les aimait tous ! Elle leur parlait comme Juliette parle à Roméo, elle se mirait dans leurs prunelles éteintes et elle couvrait leurs mains de larmes amères. C'est ainsi que, pareille aune cavale dans le manège, elle courait pantelante sous le fouet vengeur du dieu insulté, proie livrée à l'inexorable Parodie, et faisant des divins mots « Je t'aime » un lieu commun effrayant, qui brûlait ses lèvres déchirées de désir et de fureur.
Mais comme il n'est pas de condamnation sans appel, bientôt, par un phénomène inattendu, sa vie se dédoubla. Le jour, elle était cette insensée éprise d(i grotesques amants et mordue par des torches de flamme ; mais la nuit, pendant son sommeil, elle se voyait ainsi tourmentée et déchue, et elle avait horreur de son ignoble martyre. Bientôt, dans ces longs sommeils où elle luttait, tentait de se retrouver ellemême, l'image de Henri Hellen lui apparut, confuse d'abord, puis tout à fait nette et réelle. Elle le revoyait pâle, triste, tel qu'il s'était agenouillé devant elle la veille de sa mort, et elle se mit à l'adorer de toutes les forces de son âme, lui demandant pardon, et rougissant de se montrer à lui couverte des plus viles souillures.
Henri Hellon la regardait avec une profonde pitié, mais restait immobile, comme ne pouvant rien pour elle, et enchaîné par je ne sais quelle force mystérieuse. Mais enfin Éliane rassembla tout son être dans une aspiration infinie, et la force de son amour
fut telle qu'une nuit, devenue enfin libre de pardonner, l'Ombre, la chère Ombre se pencha, et posa ses douces lèvres sur le cœur de la bien-aimée. Le lendemain, elle se réveilla réconciliée, souriante, guérie de sa folie, se sentant irrévocablement unie à Henri qu'elle devinait présent, dont le souffle caressait sa chevelure, et savourant avec une ineffable volupté les délices de la mort prochaine.
Ses yeux ravis, son front lisse et pur étaient redevenus ceux d'une jeune fille, et un furtif rayon courait parmi les roses de sa bouche ingénue. Enfin, tandis que pour nous elle semblait s'endormir, elle s'est éveillée avec une radieuse allégresse dans le flot de la Jouvence immortelle qui lave toutes les taches et efface toutes les cicatrices. Car il n'est jamais trop tard et il n'est jamais tard pour rien, pourvu que nous osions délivrer par un suprême effort le céleste Désir, qui, toujours captif en nous, veut frapper la terre d'un pied bondissant, et s'enfuir d'un vol efl'réné jusqu'aux bleus resplendissements de la Joie et de la Lumière.