‹ Contes féeriquesChapitre 16 sur 51 · UN MEISSONIER · texte numérisé non relu

UN MEISSONIER

Pierre Alek, ce jeune homme d'une Ijcauté étrange, qui est récemment arrivé de l'Australie avec une si grande fortune^ et qui étonne Paris de ses caprices et de sa téméraire bravoure, était, il n'y a pas plus de seize ans, écolier à la pension Podevigne, dont le jardin planté d'arbres est fermé par une haute et vieille muraille, du côté de la rue du Pas-de-la-Mule. Pour certains enfants d'une âme aventureuse et libre, les pensions et les collèges sont toujours des enfers ; mais combien plus pour ceux qui n'ont pas de parents, et qui, une fois enfermés dans ces geôles, ne revoient pas au dehors une maison amie, vers laquelle puissent s'envoler la pensée et le souvenir! Alek était de ceux-là; il ne savait rien de sa naissance et ne connaissait au monde qu'une seule personne, maître Estieu.

Ce parfait notaire payait la pension de Pierre, et deux ou trois fois par an venait le voir; mais, sans doute obéissant à des ordres absolus, il ne le faisait jamais sortir chez lui, et, pendant ses rares visites, il lui parlait avec une glaciale froideur, presque avec dureté. Bien certainement, Pierre était né de quelque mystérieux et fatal amour, et sa beauté à la fois virile et féminine, ses beaux yeux pleins de pen-

sées, sa terrible et noire chevelure en broussaille, sa haute taille, ses membres robustes ne démentaient pas cette supposition nécessaire; mais ce qui la rendait plus vraisemblable encore, c'estque le pauvre Alek subissait déjà toutes les tortures et toutes les brûlures que la passion allume dans nos veines.

A douze ans? Oui, sans doute; car le tyran de tous les êtres s'empare de ceux qui seront ses élus et ses victimes, non lorsqu'ils ont atteint tel âge, mais dès que leur âme s'éveille, et ceux qui devaient être des amants dignes de ce nom ne se souviennent pas d'avoir vécu sans porter au flanc la divine et toujours saignante blessure. Amoureux sans objet, mais souffrant et comme exilé faute d'une affection féminine, regrettant amèrement, comme un trésor qu'on aurait perdu, les baisers qu'il n'avait connus jamais, tout à fait rebelle à l'amitié, Pierre se consumait dans la plus affreuse des solitudes, d'autant plus irrémédiable qu'en aucune manière il ne se sentait pareil à ses jeunes compagnons.

Tandis qu'il errait, désolé, fou, en proie à une douloureuse extase, dédaigneux de sa force inutile, eux s'amusaient à toutes sortes de jeux, sautaient, couraient, faisaient circuler leur sang. Tous avaient des amis, et comme on était alors au mois de mai, dans la joie et le triomphe des feuilles vertes, ils satisfaisaient encore l'instinct de sociabilité inné chez l'homme, en élevant dans leurs pupitres des hannetons, diverses bestioles et môme des souris blanches. Mais Pierre Alek ne pouvait apaiser son cœur à si bon marché, et l'espérance, la tranquillité inconnue, l'ivresse de vivre, ne lui apparaissaient qu'avec de vagues formes féminines.

Un peu avant le dîner, pendant les dernière heures d'un dimanche de soleil que le beau temps rendait encore plus triste que les autres dimanches, resté à

peu près seul dans le jardin, car presque tous les écoliers étaient ou en promenade ou sortis chez leurs parents, Pierre, qui, pour ne pas se joindre à ses camarades, avait feint une indisposition, errait comme d'habitude, songeant, affolé, cruellement navré, et regardant la verte parure des arbres. Enfin, voulant toucher quelque chose de vivant, il profita d'un moment où le pion, absorbé dans la lecture de quelque livre, ne pouvait le voir, et, grimpant dans l'un des marronniers, il en arracha une belle branche fieurie ; puis s'étant assis sur un banc vermoulu, il se mit à la baiser follement. Il la posa près de son visage comme pour calmer le feu qui le brûlait, et murmura douloureusement ces mots :

— « Oh! qui donc m'aimera ?

— Moi », dit à son oreille une faible, douce, harmonieuse voix, petite, petite, si petite qu'elle semblait la très lointaine vibration d'une corde d'instrument, à peine frôlée par une brise légère.

Pierre Alek mit la branche de marronnier sous ses yeux, et lentement, avec mille précautions, écartant et soulevant les feuilles l'une après l'autre, sous l'une d'elles il vit, oh! avec quel ravissement! une petite, toute petite personne, parfaitement vivante, divine, souriante, agile, pas plus grande que les plus petites poupées, haute à peine comme un doigt, laissant fiotter ses cheveux blonds plus légers que la cendre fine, agitant de petites ailes de papillon, vêtue d'une gaze transparente et dorée comme une libellule, entr'ouvrant sa jolie bouche vermeille pas plus grosse qu'une tète d'épingle, et chaussée de petits souliers rouges !

Pierre Alek pensa bien tout de suite que c'était une Fée, car il n'y a pas de femmes de cette taille-là, et les femmes ne se montrent pas avec des ailes visibles. Dai'leurs, le petit être élait d'une si parfaite,

si délicate, si merveilleuse beauté, et ses traits étaient si délicieusement purs, que rien de ce qui existe n'aurait pu lui être comparé. Elle ressemblait aux plus adorables figures qu'on voit dans les miniatures peintes sur le vélin des missels, mais seulement avec plus de bonne humeur et plus de joie. Pierre Alek la saisit avec un tendre respect, et, l'approchant d'abord de ses lèvres, il lui dit tout doucement :

— « Gomment te nommes-tu?

— Myr », dit la petite Fée, qu'il avait ensuite approchée de son oreille.

La conversation entre eux deux était bien difficile, tant la voix de Myr était faible; mais l'écolier et la Fée lisaient dans les yeux l'un de l'autre, et ils avaient vu tout de suite qu'ils se comprendraient sans parler. Cependant Alek demanda à la petite Myr si elle consentirait à rester toujours avec lui, et elle répondit qu'elle le voulait bien. Interrogée sur sa nourriture, elle apprit à son ami qu'elle mangeait de petits morceaux de fleurs, et que, lorsqu'elle avait soif, elle buvait une ou deux gouttes de rosée.

Puis ils se promenèrent dans le jardin! la fée Myr voltigeait sur l'habit de Pierre ou sur son cou, ou dans ses cheveux, et parfois venait se poser sur sa main; il la regardait alors et contemplait ses petits yeux amis, plus vifs que de clairs diamants.

Mais l'heure du dîner allait sonner ; craignant quelque fatale surprise, Alek monta à la classe, et dans son pupitre installa la Fée le plus mollement qu'il put, sur des cahiers très doux. Gela dut aller ainsi pour ce soir-là. Mais après la longue soirée, après l'interminable nuit, dès le lendemain matin, il s'avisa d'un aménagement plus confortable. Il construisit d'abord une grande boîte en beau papier très fort, dans laquelle il plaça le lit de la fée Myr, fabriqué très adroitement avec delà laine et des chiffons

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qu'il prit à la lingerie, et un mouchoir blanc qu'il feignit d'avoir perdu. Un pétale de rose, couvert de rosée, qu'il déroba dans le jardin particulier de madame Podevigiie^ fournit à Myr un repas sompteux, et dès la première récréation, Pierre, taillant et sculptant le bois avec son canif, s'occupa de lui composer un mobilier.

Oh! dès lors quelle vie heureuse commença pour euxl Pierre Alek, devenu le modèle des écoliers, travaillait avec ardeur, sans ennui, sans fatigue; car il se sentait plein de force , toute chose devenait claire pour lui, et s'il rencontrait quelque difliculté, il n'avait qu'à ouvrir son pupitre et à regarder un instant les yeux de la petite fée pour voir clair tout de suite dans les poèmes de Virgile et d'Homère.

Myr restait bien sagement dans sa maison; mais quand parfois Alek arrivait à pouvoir se cacher derrière un rempart de livres, alors il la délivrait, et elle venait courir et voltiger sur le papier blanc du devoir, sur les pages du dictionnaire grec, et c'était une fête sans pareille. Ce grand lionheur dura tout un mois , ce qui est bien long pour un bonheur humain, et se termina de la façon la plus cruelle. Le très méchant pion Murraz, qui croyait voir son autorité méconnue et s'acharnait aux petites choses, persécutait surtout l'élevage des hannetons ; un jour qu'il vit Alek ouvrir et fermer trop souvent son pupitre, il lui cria d'une voix menaçante :

— « Apportez-moi le hanneton que vous avez-là 1 »

Pierre nia, refusa d'obéir; mais, par malheur, il avait à côté de lui un élève nommé Pers, un de ces traîtres, de ces dénonciateurs, qui se trouvent dans toutes les assemblées d'hommes. Le malin Murraz lui fit un signe imperceptible, et aussitôt, avant que Pierre Alek eût pu s'y opposer, il se saisit de la boîte de papier où demeurait la fée Myr, et la porta

au pion. Plus étonné que si quelque génie eût ouvert devant lui les portes de diamant du monde invisible, Murraz voulut voir de près la petite Fée, et il la meurtrit horriblement dans ses gros doigts hideux; mais enfin elle put lui échapper, et, toute blessée et saignante, s'envola péniblement par la fenêtre grande ouverte.

La douleur de Pierre Alck, privé de son amie, fut affreuse; il ne dormait plus, ne mangeait plus, et pendant les études, pâle et farouche, il restait oisif et ne songeait qu'à la chère absente. Enfin, au bout de trois jours, comme il était tristement penché sur un dictionnaire ouvert oi^i il ne cherchait rien, ô joie ! ô délivrance! il y vit tout à coup sautiller la petite Myr, qui le regardait avec ses yeux en pleurs. A cette vue, son cœur se serra, car la Fée marchait en s'aidant de petites béquilles, et une de ses ailes était brisée. Alek allait la remettre délicatement dans sa petite maison; mais, averti par un coup d'œil de Pers, le pion se précipita, et prit la pauvre Myr^ qui put s'échapper encore, mais cette fois déchirée, écrasée et presque morte. Alek sortit du banc, saisit le pion à la gorge, le renversa, et, à la grande joie des écoliers , piétina sur son ventre avec une effrayante fureur.

Une heure après, le notaire Estieu, averti sans retard , venait chercher Alek à la pension ; dès le lendemain, il le conduisit à Cherbourg et l'engagea, comme mousse, sur un navire de l'Etat qui partait pour une longue traversée dans l'extrême Orient. Pendant les longs jours, sur le pont, le pauvre enfant suivait des yeux les rayons de soleil, et espérait revoir sa chère Myr. Pierre a vécu^, lutté; il est devenu riche, brave, savant, mais il ne l'a jamais revue ; peut-être ses pauvres petites ailes malades ont-elles été trop faibles pour l'emporter sur le grand

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océan ; et d'ailleurs , une fois qu'on est devenu homme, on ne retrouve jamais les Fées qui vous enchantaient quand on était petit.

Entre autres choses, Pierre, dans ses voyages, a appris la peinture, et à force de volonté, d'obstination et surtout d'amour, il est arrivé à faire un portrait, imparfait sans doute, mais extraordinairement ressemblant de la petite fée Myr.

Comme il possède des millions et qu'il peut payer ses fantaisies comme un roi, il désire que cette très exacte effigie soit traduite en un chef-d'œuvre, et il a offert deux cent mille francs à Meissonier, en le priant de vouloir bien entreprendre ce travail. Le grand peintre a accepté, non à cause de la somme, qui, pour lui, n'a qu'un intérêt très médiocre, mais parce qu'il voit là un curieux problème d'art, intéressant à résoudre. D'après un renseignement absolument sincère et fidèle, un génie comme lui peut-il ressusciter, suppléer la vie et deviner une âme? En tout cas, seul parmi les artistes, il saura traduire, avec son dessin parfaitement régulier, une bouche ténue comme la plus mince des étincelles qu'enlève, en arrondissant un rubis, l'outil du bon joaillier, tailleur de pierres fines!

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