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LE DIAMANT BLEU

Quelle émotion ce fut dans Paris lorsqu'un matin du mois dernier la belle Adolphine Gazade fut trouvée dans son lit assassinée, le sein tragiquement percé d'un coup de couteau! Pendants et dénoués, les longs cheveux noirs de la courtisane étaient collés dans le sang de sa blessure, et un frisson d'épouvante semblait courir encore sur la face épouvantablement pâle. Selon la femme de chambre Eugénie, le meurtre devait avoir été commis par un riche Anglais, sir Georges Lucy, qu'elle avait laissé à une heure du matin, prenant le thé avec Madame, et dont l'altitude indiquait suffisamment qu'il no se disposait pas à rentrer chez lui. On marcha sur cette piste, mais, à la place du prétendu Anglais aux beaux cheveux de neige, dont toute la personne n'était qu'un déguisement, la police ne tarda pas à débusquer le vrai coupable, un juif, usurier et marchand d'habits, nommé Guéra, qui, avec sa fille Michal, tenait une petite boutique dans le passage du Pont- Neuf.

On sut bien vite que ce Guéra, un des grands comédiens de l'immense farce parisienne, jouait un rôle à tiroirs très compliqué, et endossait, pour varier son personnage, toutes sortes de travestisse-

menis divers. En effet, on le voyait sordidement vêtu dans le repaire où il tendait ses filets sur le faubourg Saint-Germain, exploitant les fantaisies des écoliers, l'honnête pauvreté des professeurs et des savants besogneux, la misère cachée des familles nobles, et où en apparence il semblait ne vendre que des habits d'occasion, des fusils, des accordéons, des cors de chasse, des montres fatiguées du Montde-Piété et des reconnaissances blanches et jaunes. Mais à la Bourse et dans la Ghaussée-d'Antin, où parfois il s'associait pour de grandes ' affaires avec des financiers illustres, il avait à sa disposition plusieurs figures de dandies de toutes les nationalités et de tous les âges, et on le voyait tour à tour Anglais, Russe^ Brésilien, Yalaque, Suédois, toujours avec ces papiers parfaitement en règle qui semblent avoir été spécialement inventés pour les intrigants. Quant au vrai Guéra, nul ne le connaissait. C'était un avare exalté, furieux, sublime, qui au besoin savait et très largement dépenser de l'or pour en gagner et pour augmenter son trésor, mais que les prodigalités d'Harpagon et de Shylock eussent fait sourire. Un couloir absolument noir, inconnu, perdu, menait de sa boutique à un cabinet sans cheminée et sans fenêtre, donnant sur une cour infecte, éclairé seulement par une très haute lucarne à la vitre noire de crasse, et où l'eau ruisselait sur les murs. C'est là que sans coffre, sans boîtes, sans tiroirs, Guéra entassait à même le parquet son or, son argent, ses diamants, ses pierreries, sur lesquels il se roulait et qu'il baisait avec des transports d'autant plus vifs qu'il ne les éprouvait pas seul. Toute petite, il avait élevé sa fille Michal à se passer comme lui d'air, de soleil, de vêtements, de nourriture, mais à se saouler de métaux et de richesses. Elle était presque née sans mère, ou plutôt elle était

bien en réalité la fille de l'Or, car voici dans quelles conditions étranges elle était venue au monde. Guéra avait pour compère, pour associé, pour complice dans ses combinaisons d'usure les plus compliquées, un autre juif nommé Bichri, dont la fille Tzila était extrêmement belle. Bichri la croyait sage; mais déjà riche en secret et prodigieusement avide, elle avait commencé presque enfant encore à se vendre, et avec les sommes qu'elle amassait ainsi, elle faisait des coups de commerce. Ayant avec le flair du génie deviné le trésor de Guéra, elle s'offrit à lui elle-même, vint quatre ou cinq fois le voir en cachette, et, après chacune de ses visites, s'en alla les poches bourrées de pièces d'or, et ployant sous le poids.

Malgré la finesse et la perspicacité de Bichri, elle put dissimuler sa grossesse, accoucha en secret, et elle apporta à Guéra l'enfant né de leurs singulières amours, qui fut Michal. L'usurier la reçut avec joie et en fit un autre lui-même. Dès qu'elle put comprendre quelque chose, il lui enseigna la haine des hommes, le mépris de tout, et il trouva en elle la plus docile écolière. Habillée de haillons sordides , chaussée de savates déchirées, restaurée par quelques bouchées d'une nourriture grossière, désaltérée avec une goutte d'eau, elle ne désirait rien de plus, et, comme son père, se trouvait heureuse pourvu qu'elle pût se rouler sur des tas d'or et les baiser , les étreindre, les faire écrouler, sonner et chanter, et elle s'y couchait dans une ivresse extasiée, après avoir rempli ses mains, sa bouche et sa poitrine de diamants et de rubis !

Par un phénomène dont nulle science ne peut donner l'explication, Michal était peu à peu devenue tout à fait pareille à ces métaux et à ces gemmes qu'elle adorait; sa chair avait la blancheur métallique de l'argent; sa chevelure avait pris exactement

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la couleur, le brillant, les fauves reflets de l'or; ses oreilles, ses ongles, ses gencives avaient l'apparence de la nacre et du corail rose ; ses lèvres de rubis oriental avaient un éclat pareil au rayon rouge du spectre solaire, et ses prunelles étaient des améthystes de Geylan devenues vivantes. Ainsi elle ressemblait à une de ces farouches idoles, faites de pierreries, qu'on adore dans les temples indiens. Mais lorsqu'elle eut atteint sa quatorzième année, Michal fut en proie à une maladie de consomption qui la mina rapidement; Guéra, fou de douleur, craignit de la voir mourir, et consulta alors son coreligionnaire, le docteur Adriel. Naturellement, le célèbre médecin attribua la maladie de la jeune fille au manque d'air, d'exercice, de nourriture, et déclara h l'usurier que, s'il ne voulait perdre Michal, il devait changer absolument son genre de vie.

Tremblant pour son enfant adorée, Guéra obéit tout de suite et frénétiquement fit danser ses millions. Il acheta à Montmorency un petit palais entouré d'un parc, et y logea Michal à laquelle il acheta des chevaux, des voitures, des vins comme les rois seuls en boivent, et pour laquelle il enleva à prix d'or un chef du Café Anglais. La jeune fille courut dans les campagnes, savoura l'air plein de parfums, fut entourée de gracieuses servantes et vit même le monde, car Guéra avait changé de peau et pour le moment jouait le rôle d'un nabab insouciant et prodigue; mais plus Michal vivait dans des conditions normales, plus son mal s'aggravait. Elle ne souffrait pas^ mais elle semblait se fondre, son corps diminuait et en môme temps devenait comme glacé et rigide. Pour satisfaire son unique passion, son père lui avait arrangé dans cette villa un réduit secret plein d'or; mais elle ne put s'y plaire; ce qu'elle aimait, ce qu'elle regrettait avec des larmes amères,

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c'était le tas d'or resté dans le taudis au passage du Pont-Neuf, ot elle en eut la nostalgie si forte et si poignante qu'il fallut vendre tout et l'y ramener bien vite.

Là, elle sembla d'abord retrouver la vie, mais bientôt elle recommença à dépérir. Seulement, Guéra fit alors une découverte singulière, inouïe, et qui lui donna quelque espérance. Chaque fois qu'il apportait au trésor une nouvelle quantité d'or et de nouvelles pierreries, Michal renaissait, ressuscitait, retrouvait des forces, apparaissait transfigurée; mais ses forces s'usaient bientôt et ne pouvaient être rétablies que par un subit accroissement de richesses. 11 étudia ces étranges alternatives et ne put s'y tromper; l'or, les diamants étaient positivement les seuls remèdes qui pouvaient soulager Michal, et en les touchant elle y puisait la vie. Elle était devenue si faible qu'elle parlait à peine et que le son de sa voix ne pouvait presque pas être entendu; et ses appétits s'étaient développés avec une puissance de désir si intense et si lucide qu'elle avait pu compter et connaître une à une chacune des gemmes, chacune des pièces d'or de tous les pays et de tous les temps qui formaient le tas immense.

Bientôt Guéra ne put songer à en détourner une seule; chaque fois qu'il l'avait essayé, il avait vu Michal tomber morte, privée de sentiment, froide comme la glace. Au contraire, il dut employer tout son génie à réaliser des gains inattendus; mais comment faire des affaires sans aucune mise de fonds? Il emprunta d'abord à quelques-uns de ses confrères ; mais cette ressource devait être tout de suite usée, et le visage de sa fille exprimait une épouvantable déception, lorsque dans ses pâles mains il ne mettait qu'un peu d'or. Enfin, il essaya de la tromper en lui apportant de fausses pierreries, des perles

imitées, fabriquées merveilleusement par un joaillier de ses amis ; mais instinctivement, sans les regarder, et les ayant effleurées à peine de ses mains débiles, Michal les reconnaissait fausses, les jetait avec dédain sous ses pieds et retombait mourante sur le tas d'or.

Gommentla sauver maintenant? Guéra s'acharnait à son commerce ; mais ne pouvant plus prêter ni acheter, si ce n'est avec la recette même du jour, il ne réalisait plus que des bénéfices insignifiants et il se débattait en vain contre l'impossible. Un matin, il était dans sa boutique et un étudiant venait lui offrir une bague de diamants qu'il eût laissée pour cent francs et qui valait au moins quatre fois cette somme. Michal, qui s'était traînée près de son père en s'appuyant aux murs, jetait sur la bague d'ardents regards de convoitise; mais quand Guéra fit mine d'aller chercher dans le réduit les quelques louis nécessaires à cette acquisition, elle se mit devant la porte avec une telle expression de désespoir, de colère et de fureur, que l'usurier vaincu rompit le marché, renvoya l'étudiant et laissa tomber ses bras avec un découragement profond. A ce moment-là passa, traversant le passage du Pont-Neuf, le riche sir Thomas Arden, qui est, comme on sait, grand amateur de pierreries et qui avait fait souvent des affaires avec Guéra. En l'apercevant dans sa boutique, dont la porte était restée ouverte, il entra, et tirant de sa poche un riche écrin ; « Il faut, dit-il, que je vous montre quelque chose de curieux. »

Et il prit dans ses doigts, tira de la boîte, mit sous les yeux de Guéra fou d'admiration, de convoitise, de désir effréné, car il pensait à sa fille! l'éclatant, le prodigieux, le féerique, le céleste diamant bleu. — « Voyez, dit-il, son poids est de -46 carats 1/7, deux carats de plus que celui de monsieur Hope,

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qui a élé payé 450,000 francs; mais pour sa couleur bleue du plus beau saphir et pour son vif éclat adamantin, il est évidemment bien supérieur à l'autre! » Guéra, qui avait pris le diamant et le retournait dans ses doigts, entassa paroles sur paroles, cherchant une combinaison fabuleuse pour s'en emparer, pour le garder; mais ni Talleyrand ni Scapin n'eussent réalisé ce problème, d'acheter un diamant d'un demi-miUion et de le payer en monnaie de singe. Aussi l'heureux sir Thomas Arden s'en alla-t-il librement, après avoir repris cet astre cristallisé, qu'il avait rangé dansl'écrin et remis tranquillement dans sa poche.

Quant à Michal, en voyant le diamant, elle s'était élancée pour le saisir; mais toute brisée et défailfaillante, à peine avait-elle pu faire un pas, et lorsque sir Arden remit l'écrin dans sa poche, un cri s'échappa du fond de sa poitrine, morne, désespéré, épouvantable, mais en même temps si faible que les deux hommes ne l'entendirent pas, et, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût, elle roula évanouie sur le parquet, dans un coin sombre de la boutique. C'est ainsi que Guéra trouva sa fille; il la coucha, et, par tous les moyens, tâcha de la faire revenir à elle; mais elle était rigide, entièrement glacée, on ne sentait plus les battements de son cœur, ses lèvres, devenues pareilles à du corail rose, troublaient à à peine le miroir; son père l'eût crue morte tout à fait, si, de temps en temps, elle n'eût étendu la main, et d'une voix gutturale comme un râle, soupiré du fond de sa nuit sinistre ces seuls mots : « Le diamant! » Le docteur Adriel, mandé en toute hâte, épuisa toutes les ressources de son art et ne put en aucune façon réveiller Michal. Guéra dut lui raconter, mais sans tenir compte des faits antérieurs, la visite de l'Anglais et l'envie que Michal avait eue du dia-

mant bleu. — « Eh bien! dit le docteur à bout de ressources, il faut tâcher de vous procurer cette pierre ! »

Après avoir de son mieux couvert, bordé son enfant, dont il arrangea la pâle tête sur les oreillers, Guéra courut chez sir Thomas Arden, pour essayer de lui emprunter le diamant bleu, et ne pouvant lui dire la vérité, qui n'aurait été compréhensible ni pour lui ni pour personne, inventa à ce sujet mille contes, dont l'Anglais ne crut pas un mot, mais qui l'attendrirent par la prodigieuse dépense d'imagination que l'usurier faisait, pareil à une Schéhérazade qui, avant d'avoir le cou coupé, improvise les plus émouvantes histoires. D'ailleurs, ce seigneur qui ne sait pas les noms de ses châteaux et qui possède en propre la huitième partie de Londres, se soucie d'un caillou, si beau et transparent qu'il soit, comme d'une feuille de papier à cigarettes. « Ma foi, dit-il, je vous prêterais volontiers ce joyau bizarre; mais en vous quittant, j'ai justement rencontré Adolphine Cazade qui en a eu envie, et je le lui ai donné; or, mon cher, le lui redemander serait inutile, et il serait plus court d'en aller chercher un autre au Brésil, dans la province de Minas Geraès ! »

C'était donc à Adolphine Cazade qu'il fallait arracher le trésor ! Guera rentra chez lui, pour voir sa fille et pour prendre de l'argent ; mais Michal, entre deux évanouissements sans doute, s'était levée et traînée jusqu'au tas d'or, et il ne fallait pas songer à en emporter une seule pièce. Guéra, à force d'éloquence et d'astuce, trouva dix mille francs chez Bichri, se travestit en riche Anglais et courut chez Adolphine, par qui il sut se faire accueillir, grâce à ses façons de grand seigneur parfaitement imitées. Au milieu de la nuit, comme elle dormait profondément, il trouva les clefs, fouilla les tiroirs, et s'empara du diamant; mais à

ce moment-là même il vit la courtisane qui s'était réveillée, et qui le regardait de ses yeux grands ouverts. N'ayant pas le choix des moyens, il lui planta un couteau dans le cœur et s'enfuit. Quand Michal touchala splendide pierre d'azur, elle s'éveilla, vécut, ressuscita, et pendant tout le reste de la nuit l'usurier savoura l'immense ravissement de la voir rose, gaie, souriante, parlant d'une voix charmée et délicieusement heureuse. Mais au matin, les agents qui avaient trouvé la trace de Guéra, enfoncèrent la porte de la boutique, et Michal tomba morte, lorsqu'ils arrachèrent brutalement de sa main serrée, crispée, devenue d'acier, dure comme un étau, le miraculeux et céleste — diamant bleu 1

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