‹ Contes féeriquesChapitre 18 sur 51 · UN VIEUX VAUDEVILLE · texte numérisé non relu

UN VIEUX VAUDEVILLE

Pour dire le vrai, nos auteurs contemporains n'ont pas inventé les premiers de faire au théâtre des Variétés des pièces bouffonnes sur des sujets grecs, et même sur Hélène, fille de Tyndare. En 1828 fut jouée, au théâtre du boulevard Montmartre, une farce mêlée de couplets, intitulée Les Folies de Sparte, dans laquelle les Dieux, habillés en masques de carnaval, dansaient la galopade alors dans sa nouveauté , raillaient le toupet du roi Charles X et égrenaient des colliers de calembours, tandis que la fille de Léda elle-même tenait des propos de caserne, chantait La Mèi^e Godichon, se saoulait de Champagne et jurait comme le perroquet Vert- Vert. Les collaborateurs de la pièce, Séwrin et Hippolyte, n'y avaient pas cherché malice ; mais le principal auteur, nommé Farette, celui qui avait imaginé le sujet et mis l'affaire en train, agissait au contraire en connaissance de cause et avec préméditation.

C'était un très beau garçon de trente-quatre ans, brun, élégant, frisé, qui remportait de grands succès de vaudevilles et de grands succès de femmes, et qui ne se consolait ni des uns ni des autres. On répétait ses mots au foyer, où il luttait d'esprit avec Brazier, Dartois et Dumersan ; il avait trompé mon-

sieur Hope avec la belle Flore, il avait été furieusement aimé de la célèbre Aldegonde, et il ne semblait pas indifférent à la jolie Minette, qui venait alors de jouer La Villageoise somnambule, ou les Deux Fiancées; mais ces bonnes fortunes relativement faciles ne satisfaisaient pas un homme dévoré d'ambition, qui en secret rêvait l'amour des femmes du monde. Et de même la vogue de ses couplets le laissait froid ; car il avait eu l'appétit du grand art , il y avait dans ce chanteur de ponts-neufs un poète manqué, et les nuits, enfermé chez lui, il rimait des odes qu'il avait l'esprit de trouver idiotes, mais sans pouvoir se résigner à n'être qu'un farceur et à porter une hotte sur son dos, où il aurait voulu sentir palpiter et frémir des ailes.

Aussi de sa part Les Folies de Sparte étaient une œuvre de révolte, de haine, de vengeance. De haine pour qui? Pour Lamartine qui ne devait jamais savoir le nom de Farette, pour Victor Hugo, pour Byron, pour la poésie, pour les Dieux d'Homère qui ne voulaient pas entrer dans ses alexandrins , pour la Rime, qui le fuyait obstinément, et qu'il ne pouvait pas même, comme Boileau, rattraper au coin d'un bois. Au café des Variétés, où il fumait sa pipe et jouait aux dominos avec Francis, avec Gabriel, avec Rochefort père, ses amis les vaudevillistes s'étonnaient de le voir triste et silencieux, ne pouvant deviner qu'une vipère à la dent aiguë lui mordait le cœur. Enfin comme les répétitions des Folks s'avançaient, il se réveilla, se ranima, eut des [accès de gaieté folle; il allait donc se relever, exhaler sa rage, piétiner sur la Lyre, insulter, ridiculiser ce monde des Dieux et des héros qui n'avait pas voulu de lui. Le malheur, c'est qu'il insultait à l'aventure et qu'il n'avait pas la satisfaction de voir si ses coups porteraient.

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11 aurait voulu lutter, combattre, se heurter à des contradictions ; mais, au contraire, tout se passait le plus simplement du monde. Ses collaborateurs môme et le directeur Brunet ne soupçonnaient pas du tout qu'il eût voulu écrire autre chose qu'une farce naïve et bonne enfant; Odry jouait Paris avec une bêtise aimable, et mademoiselle Minette répétait son rôle d'Hélène gracieusement, sans la moindre méchanceté. Les journaux ne s'émouvaient pas, annonçaient complaisamment la pièce, et les poètes semblaient en ignorer l'existence. Cependant il fallait à Farette un ennemi, un adversaire qu'il pût voir en face, à qui il pût dire : « C'est à toi que j'en veux! » Enfin, un matin, au sortir de la répétition, il se frappa le front avec une joie délirante : il avait trouvé.

Il s'était rappelé le vieil Etienne Rynier, qu'il fuyait maintenant avec un peu de pudeur, mais qui l'avait aimé et conseillé jadis, lorsqu'il essayait d'être un poète. Célèbre dans toute l'EuTope par ses admirables études sur Eschyle, Pindare et Aristophane, ce savant helléniste était, en outre, un chimiste et un astronome de premier ordre. Dans ses longs voyages en Orient, il avait appris des sciences inconnues. Un demi-siècle avant messieurs Daubrée, Deville et Garon , il avait reproduit artificiellement des minéraux cristallisés , fabriqué le corindon blanc et le cymophane, et il était mal vu à la cour de Charles X, où les jésuites l'avaient accusé de faire de l'or et de pratiquer la magie. Quoi qu'il en soit, le sens de tous les mythes lui était connu, il en avait la religion et l'amour; il semblait avoir vécu dans l'épopée homérique, et vu les palais d'or où les Dieux , assis sur leurs trônes , boivent le vin de l'éternelle joie.

Farette sauta dans un cabriolet et se fit conduire

chez Rymer, qui habitait, dans la rue de l'Est, une vieille maison entourée de jardins. Poussé par ce qu'Ëdgard Poe devait appeler plus tard le démon de la perversité, il ne pouvait faire mieux que d'aller trouver le seul homme qui fût, dans son cœur, un antique Hellène ; du moins il était sûr que ses blasphèmes ne tomberaient pas dans le vide. Cependant en entrant dans la vieille chambre sévère, encombrée de grands livres et d'instruments de physique, il eut quelque honte de la mauvaise action qu'il allait commettre, et surtout il se sentit déconcerté en voyantla sérénité et le calme austère du vieillard qu'il venait tourmenter sans nul motif. Mais un impérieux désir de faire le mal s'était éveillé en lui, plus fort que sa volonté, et il n'était plus libre de se repentir.

— « Mon cher maître, dit-il à Rymer, j'ai écrit une comédie grivoise...

— Oui, je sais, dit Rymer, Les Folies de Spai^te, pour mademoiselle Minette, et vous venez me demander des renseignements sur Hélène!

— Précisément, dit Farette avec effronterie. Je voudrais savoir si au moment du siège de Troie elle était déjà, comme on l'assure, une vieille dame forcée de mettre du fard ; si elle avait un parasol et des mouchoirs de poche; comment elle remplaçait le corset par quelque vêtement analogue, dont elle devait avoii' grand besoin ; si elle mangeait de la viande grillée sur les charbons et sentant la fumée; si elle se montra bien aimable avec Paris lorsque Vénus la força à faire médianoche en plein jour, car ces détails me fourniront des traits comiques, et je pense que vous savez tout cela.

— Oui , dit tranquillement le vieillard dont le visage fut alors terriljle, je puis vous dire tout ce qui concerne Hélène de Sparte, et je puis même, si vous le voulez, vous la montrer ! »

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A ces mots, Farette se sentit glacé par un frisson mortel; cependant, par bravade, il fît un signe d'acquiescement. Il aurait bien voulu reculer, s'enfuir; mais une force inconnue le clouait surplace, tandis que Rymer lisait à voix haute, dans un grand livre, des paroles appartenant à une langue inconnue du vaudevilliste. Tout à coup, bien que cette matinée de novembre fût claire et sereine, un orage d'été, déchaîné, furieux, épouvantable, éclata; la pluie fouettait les vitres , le tonnerre grondait, les éclairs déchiraient le ciel, et la chambre fut enveloppée d'une nuit sinistre. Mais bientôt, au milieu de cette obscurité, un espace s'éclaira, surmonté par un brillant ciel de saphir, et dans la clarté frissonnante, comme le disaient les vieillards troyens assis audessus des portes Scées, ressemblant terriblement aux déesses immortelles, elle apparut, elle la fîlle de Léda, la reine Hélène de Sparte, tenant à la main une grande fleur écarlate !

La tragique et fulgurante beauté de son visage avait l'éclat d'un astre, et entr'ouverte, sa bouche petite, aux lèvres épaisses et rouges, laissait voir des dents de jeune loup. Ses yeux, ses yeux immenses, d'un noir d'enfer, étaient, comme les sourcils, agrandis et continués par une ligne bleue. Ses pommettes saillantes, son teint mat et chaud, mais très pâle, son nez droit et très large, ses narines ouvertes, petites et palpitantes , ses joues un peu fortes brillaient de la plus enivrante jeunesse, et, fièrement posée sur le col héroïque, cette noble tête rayonnait, environnée par la gloire opulente de sa blonde chevelure. Sur le front une rangée de cheveux à petites frisures calamistrées formant une ligne très droite ; deux masses, passant derrière les oreilles et venant tomber sur la gorge, et sur le dos toute une crinière éparse et dénouée, employaient les flots de cette

toison pareille à une^fauve et ruisselante dorure, et qui, tressée avec des fils d'or, était semée d'une légère poudre d'or aux éblouissantes étincelles.

Comme dans un éclair, le pâle vaudevilliste put voir le diadème d'or très pâle et d'électrum composé de rosaces, de nœuds et de rinceaux, au milieu duquel rayonnait le mystérieux swastika qui est le signe sacré des races aryennes, et de chaque côté du diadème, de grandes pendeloques attachées par des chaînes et se terminant par des plaques plus fortes, de forme triangulaire. Il put voir le cou chargé de colliers de jaspe, d'agate, de jadite,-<le porphyre, de cornaline, et au-dessus de ceux-là, un autre collier en perles de verre bleu clair et bleu foncé, entremêlées d'amulettes, de têtes de coqs et de colombes, ayant au milieu une tête de vache, et terminé par une plaque ronde avec sept diamants, quatre ailes, deux en bas et deux en haut, et le swastika au milieu .

Il vit, comme un poème de couleur extasiée et fleurie, les robes de la reine de Sparte! Celle de dessous, en très fine étoffe rouge, à très petits plis calamistrés, brodée de fleurs de couleurs naturelles ; celle de dessus, couleur de rose indien, avec des manches descendant jusqu'au tiers des bras. Au bas de la robe s'ouvraient des fleurs de lotus alternées avec des boutons, brodés en or, en argent et en couleurs ; au-dessus se déroulait une bande de petites vaches avec des ailes recourbées; puis venait une autre bande de fleurs, et au-dessus de tout cela, jusqu'au milieu des cuisses, des ornements pareils à des Z couchés, rouges, vert prasin et bleu céleste. Et sur toute la robe, de très minces plaques d'or découpées, très rapprochées, aff'ectant des formes de croix, de fleurs, de papillons, de lions. Farette vit aussi la ceinture de toile d'or brodée d'ornements alternativement carrés et ronds , couleur d'aiguë-

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marine, et les souliers en cuir blanc, gaufrés d'or, à pointes recourbées , et le voile en légère étoffe noire, avec plaques d'or, bordé de petites vaches et entouré d'une broderie en plumes d'oiseaux découpées comme des écailles de serpent, et les riches bracelets montant depuis le poignet jusqu'à la moitié de l'avant-bras.

Et surtout il vit le noir, l'impérieux, le céleste regard de la reine de Sparte, ses lèvres entr'ouvertes montrant les blanches dents de neige et de lys, toute la gloire qui émanait d'elle, sa taille superbe, son pâle front d'astre, sa belle main qui tenait la fleur rouge, et en l'apercevant, il tomba évanoui, foudroyé aux pieds de Rymer.

Quand le vaudevilliste revint à lui, il était dans un fiacre, qui roulait au galop contre l'habitude de ses pareils, et qui ne tarda pas à le déposer devant le café des Variétés. Abasourdi, éperdu, la tête brisée comme par un coup de massue, Farette gravit rapidement l'escalier; il avait hâte de vivre, de se retrouver dans son milieu, d'échapper au rêve épouvantable, et enfin de parlerl Mais, ô terreurl c'est en vain que sa bouche s'ouvrit, que ses lèvres remuèrent, elle ne purent proférer aucun son; Farette était devenu muet! Il y avait à sa table habituelle Rochefort, Dartois, Hippolyte, qui tous l'interrogèrent, s'empressèrent autour de lui ; mais le vaudevilliste ne devait plus parler jamais.

Il saisit une ardoise et un morceau de craie, et voulut écrire, expliquer à ses amis ce qui lui était arrivé ; il y renonça bien vite ; comment un homme habitué à n'écrire que du dialogue, coupé par des points de suspension, aurait-il pu rendre vraisemblable le récit d'un tel événement, embrasé par les aveuglantes flammes de la vérité? Quelques jours plus tard. Les Folies de Sparte furent représentées

avec un grand succès; les amis deFarette ne l'abandonnèrent pas, et il jDut composer avec eux plusieurs pièces en un acte, car il prenait part aux séances de collaboration en indiquant des idées et en répondant aux objections sur son ardoise.

Au bout de quelque temps, Brunet voulut avoir un pendant des Folies écrit par les mêmes auteurs, et il fut convenu qn' on iQVdài La Jan^Aière d'Eurydice. Mais le jour où, pour écrire sa part, Farette voulut prendre une plume, ses deux mains, l'une après l'autre, refusèrent d'obéir; elles étaient paralysées ! C'en était fait de l'aimable et brillant chansonnier; il n'eut d'autre ressource que de demeurer figurant au théâtre même qui avait vu ses triomphes ; encore ne pouvait-il s'habiller que grâce au dévouement d'un autre figurant, nommé Dalifol, ancien ténor qui avait perdu sa voix et qui, déchu lui-même, savait plaindre les misérables.

Pendant quarante ans, Farette a traîné sur les ftiéâtres de Paris; il est mort presque octogénaire, sur la scène de la Gaîté, pendant un entr'acte d'Orphée aux Enfers. Une ferme lui est tombée sur la tête et lui a brisé le crâne. Frappé, livide, effrayant, sanglant, au moment d'expirer, il a retrouvé la parole, et, d'une voix profonde, sépulcrale, déjà éteinte, il a murmuré douloureusement ces deux seuls mots :

— Les Dieux !

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