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UNE BELLE-MERE

Être trompé, voir ses plans contrecarrés, sa vie troublée, sa dignité compromise par la fantaisie d'une femme, que cela est triste pour un honnête homme ! Certes si quelqu'un méritait ce nom, et peut-être même celui de grand citoyen, c'était bien monsieur Eusèbe Ghamrion, qui s'était toujours appliqué à servir le progrès moral et matériel. Après s'être enrichi dans les fournitures militaires, il offrait maintenant ses capitaux à l'agriculture, et les lui prêtait à un taux assez élevé pour stimuler la paresse du paysan, forcé ainsi de dompter et de violenter la terre avare. Membre des Sociétés contre l'abus du tabac et pour l'extinction de la volupté, président à vie de la Société pour la destruction de l'idéal, il prouvait la largeur de son esprit en ne proscrivant ni la peinture, pourvu qu'elle offrît un intérêt dramatique, ni la poésie consacrée à des démonstrations utiles. Enfin il s'était montré dénué de préjugés^, en épousant la fille d'un de ses fermiers, plus riche que lui, il est vrai, mademoiselle Marguerite Sauvel.

Pendant les trois quarts de l'année, il la laissait seule dans un château, au fond de la Sologne ; mais n'était-ce pas là une salutaire protestation contre les tendances mondaines et l'abus des dissipations fri-

voles? Cependant, comme il faut garder son rang et conformer sa manière d'être aux idées généralement admises, monsieur Eusèbe Ghamrion avait une maîtresse ; mais il l'avait choisie instruite, modeste, parfaitement correcte, et il gouvernait son second ménage avec autant d'ordre et d'économie que le premier, voulant qu'en toutes choses sa conduite sagement mesurée pût servir de modèle et d'exemple.

Ayant ainsi organisé son existence officielle, il pouvait, sans que personne y trouvât à redire, jouir du fruit de ses travaux, et céder à son unique faiblesse, en courant un peu les aventures, mais prudemment, dans le monde des petits théâtres, lorsqu'une lettre de monsieur Hurlier, son fidèle intendant, vint le consterner tout à coup, en lui apportant une nouvelle foudroyante.

Madame Marguerite Ghamrion était romanesque ! Au lieu de laisser au travail sa fortifiante initiative, et de relever le paysan en maintenant sa responsabilité tout entière, elle allait elle-même à domicile visiter les pauvres, soigner les malades, et, accompagnée de sa fille Élise, déjà âgée de dix ans, leur porter du linge, des médicaments, des provisions, de l'argent même, remplaçant ainsi l'héroïque lutte pour la vie par une charité stérile et corruptrice. Donc, c'était en vain que le philanthrophe avait eu la sagesse de ne servir à sa femme qu'une pension des plus modestes, et il fallait qu'elle s'imposât d'étranges privations, car, avec ce revenu à peine suffisant, elle avait réalisé d'affreux prodiges, si bien que, dans le village voisin du château, et à cinq ou six lieues à l'entour, il n'y avait presque plus de misérables. Ainsi, elle avait détruit l'inspiratice des grands desseins et des actes héroïques, la bonne déesse Pauvreté^ dont elle ne comprenait même pas l'utile et saine influence.

Monsieur Ghamrion n'attendit pas un jour ; il partit, et arriva à son château sans avoir prévenu personne, comme une bombe. Au moment où il montait l'escalier, il entendit les sons de l'orgue qui accompagnaient un chant exalté, lyrique, extasié, céleste, une improvisation évidemment, car cette musique n'était d'aucun maître connu, et, avec une stupéfaction facile à comprendre, il reconnut la voix de sa femme, dont jusqu'à ce jour il n'avait pas soupçonné l'étendue et la richesse. Le mal était plus grand que monsieur Ghamrion ne l'avait supposé; sa femme était artiste, musicienne, poète même; elle sacrifiait à des arts énervants, sans aucune application pratique, supposant l'idée mensongère du surnaturel ; et qui sait si elle n'en avait pas infecté déjà l'esprit de son enfant? Hélas ! après l'explication orageuse qui eut lieu entre les deux époux et à laquelle fut présente madame Laure Ambrosi, marraine d'Élise, il n'y eut pas de doute possible; la jeune fille aussi était inspirée^ improvisatrice, par-dessus le marché aumônière et charitable ; elle avait tous les défauts de sa mère! Sans perdre une minute, monsieur Ghamrion écrivit à Paris, pour que sa maîtresse fût congédiée avec un cadeau honorable, et s'installa au château, avec sa femme et sa fille. Il n'était que temps.

De ce moment-là, il supprima à madame Marguerite toute pension personnelle, paya lui-même les fournitures et les couturières, et interdit toute fabrication de vêtements pour les enfants du village. Désormais, au lieu de se livrer à ce travail démoralisateur, Marguerite et Élise raccommodèrent les nappes et les torchons, comme c'est le devoir des bonnes ménagères. Outré de les voir l'une et l'autre pâles, minces, pensives, toutes blanches avec leurs chevelures blondes et leurs grands yeux bleus comme le ciel, il pensa qu'en menant une vie normale elles acquer-

raient de la force et ressembleraient à tout le monde. En effet, il les conduisit aux fêtes d'orphéons, aux ouvertures de comices agricoles, et de plus invita des voisins, donna des dîners et des fêtes; néanmoins son espoir ne se réalisa pas.

Quant à la musique, eh! mon Dieu! monsieur Ghamrion n'était pas un Turc ; il avait ôté les clefs de l'orgue et des pianos, mais il proposa à sa femme de les lui rendre, si elle voulait jouer des choses raisonnables ; il adorait l'opéra comique, en tant que genre national, tout en lui préférant l'opérette, qui est plus dans le mouvement et qui délasse à propos l'homme occupé de choses sérieuses; car, disait-il avec une aimable érudition, l'esprit est un arc dont il faut parfois dénouer la corde, et qui ne peut rester toujours tendu. Madame Marguerite refusa avec douceur; elle aimait mieux repriser ses torchons. Elle les reprisa pendant un an, baisant à la dérobée le front d'Élise, parce que monsieur Ghamrion n'aimait pas ces effusions sentimentales, après quoi elle mourut désolée, dans les bras de madame Ambrosi.

Après avoir consacré à ses regrets le temps strictement nécessaire, (il avait horreur de tous les excès,) monsieur Ghamrion ramena sa fille à Paris, et fut enfin libre de lui donner une éducation raisonnable. Il n'y manqua pas. Élise apprit des éléments de toutes les sciences, beaucoup de géographie, toutes les langues vivantes, la tenue des livres, car on ne sait pas ce qui peut arriver; mais d'autre part son père n'épargnait rien pour lui donner d'agréables distractions. Avec le concours de madame Ambrosi, il recevait à dîner de bons vivants comme lui, et il ne comprenait pas que leurs amusantes plaisanteries ne parvinssent pas à dissiper la tristesse d'Élise. Enfin, il la conduisait à l'Opéra-Comique,

OU même aux Bouffes, quand la pièce était suffisamment morale.

Parfois il priait sa fille de lui jouer ses morceaux favoris, des quadrilles, de lui chanter des airs d'opérette, et Élise essayait de le satisfaire ; mais aussitôt son chant se changeait en une improvisation ardente, enflammée, aux accents surhumains ; et monsieur Chamrion allait bien vite fermer le piano. Après quelques années de cette existence épouvantable, devenue pâle, immatérielle, mince comme sa mère, la jeune fille se mourait; les médecins consultés ordonnèrent de remmener à Fontainebleau, de l'y faire vivre en pleine forêt. Monsieur Chamrion obéit, loua une maison près du pont de Valvins, et alla s'y installer avec sa fille et madame Ambrosi. Chaque jour une calèche suffisamment munie de provisions les emmenait sous bois, et ils y faisaient tous les trois de longues promenades.

Chaque jour aussi ils rencontraient une jeune femme gaie, élégante, rose, aux fins cheveux blonds, qui jetait sur Élise des regards pleins de pitié et de sympathie. On fit connaissance par un hasard des plus simples. Un après-midi, à la Mare-aux-Fées, Elise eut comme un évanouissement, et madame Ambrosi chercha en vain son flacon de sels, qu'elle avait oublié. L'inconnue, qui vit le geste, tira vite de sa poche un petit flacon d'émeraude, vint l'offrir de la manière la plus gracieuse, et aida madame Ambrosi à asseoir Élise sur une roche moussue et à lui donner les plus tendres soins. Tout de suite, par une sympathie irrésistible, la jeune fille aima cette jolie et secourable femme; mais ce qu'il y eut de plus étrange, c'est qu'à première vue, monsieur Chamrion, dont le cœur de pierre devint alors vivant, en tomba follement amoureux. Ce fut une de ces passions absolues, subites, irrésisistibles, contre

lesquelles il n'y a pas de recours. Par un hasard singulier, l'étrangère, qui se nommait madame Ada Ellis, habitait une maison toute voisine de celle que monsieur Chamrion avait louée, et ainsi l'intimité la plus étroite s'établit immédiatement entre des personnes qui ne se connaissaient pas la veille.

Mais les événements devaient se succéder de la manière la plus rapide. Sans s'inquiéter, lui pourtant si pratique, de savoir qui elle était, où elle allait, d'où elle venait, si elle était riche ou non et quel avait été son passé, monsieur Chamrion offrit sa main à madame Ada Ellis, et fut agréé. On put, sans danger pour la santé d'Élise, revenir à Paris, où le mariage fut célébré avec la plus grande pompe, car la jeune fille semblait guérie déjà. Dès les premières heures de leur amitié, Ada l'avait si bien choyée, réconfortée, caressée, elle l'avait entourée de tels soins maternels qu'elle l'avait fait revivre, et pour mieux dire, elle l'avait ressuscitée à force d'amour!

Quant à monsieur Chamrion, il était métamorphosé du tout au tout, et retourné comme un gant. Contrairement au grand axiome shakespearien, en vertu duquel l'homme ne change jamais et reste toujours semblable à lui-même, il était devenu son propre contraire. Il était bon, aimable, spirituel, soulageait les misères, et toutefois, dans les rares moments où il prenait possession de lui-môme, il paraissait furieux d'agir d'une manière radicalement opposée à ses principes; mais il servait de proie, bien moins à l'amour véritable, qu'à une possession magique. Volontiers cet économiste eût pincé de la guitare, et il apportait à sa femme des fleurs venues du bout du monde, pierreries vivantes et frémissantes, dont chacune avait coûté plus que son poids en billets de banque.

Le ridicule mobilier de l'hôtel Ghamrion s'en alla à l'Hôtel des Ventes, et fut remplacé par des cabinets de la Renaissance, par des sièges authentiques du temps de Louis XIY, par des tapisseries illustres, par de nobles tentures brodées en jais blanc, par des bronzes dorés du plus grand style, et les murs furent ornés de tableaux d'Ingres, de Delacroix, de Henri Regnault et d'une série de dessins de Watteau à la sanguine et à la pierre noire. Les esprits, les génies, tous les Parisiens du vrai Paris^ adoptèrent la maison de madame Ada Ghamrion, où une jeune fille venue de l'Inde, couleur d'or fauve, et qui ne savait pas le français, faisait une cuisine d'une perfection suprême. On y causait surtout; mais aussi, parfois, les quatre musiciens qui existent encore y jouaient du Palestrina, du Bach et du Mozart, et les âmes s'envolaient alors dans l'infini, comme si la main de quelque ange-titan eût violemment déchiré un pan du ciel.

Le matin, Ada et la jeune Elise, heureuse, fortifiée, guérie, s'en allaient promener au Bois, sur des chevaux indomptés et sauvages pour tous, mais qui leur obéissaient comme des chiens fidèles. Au retour, la jeune fille, vaillante et rose comme une fleur, mangeait de grand appétit, puis, vêtue de quelque belle robe orientale, et sa blonde chevelure dénouée, elle s'asseyait à l'orgue, et comme autrefois sa mère musicienne et poète, elle improvisait des chants divins, que par un prodige inouï son père put alors comprendre, car cet ancien classique avait jeté son bonnet par-dessus les moulins, et savait maintenant par cœur les Emaux et Camées et Les Fleurs du Mal! Mais quoique toujours enragé contre lui-même, et regrettant dans son cœur le temps oîi il était un imbécile, il donna une bien autre preuve de sa complète transformation. Il avait toujours

exécré la noblesse comme représentant un ordre de préjugés désormais abolis; cependant, lorsque ce jeune officier si célèbre par sa bravoure, le marquis Henri de ïlivoire, devint passionnément épris d'Élise, il n'bésitapas à lui accorder la main de sa fille, avec une dot de trois millions, ce qui permit à la société parisienne d'admirer un des plus beaux couples qui eussent jamais réuni les enivrantes magies de la beauté, de la richesse et du contagieux amour.

Ayant ainsi rétabli partout l'ordre et la joie, madame Ada Ghamrion n'avait oublié personne, pas même la bonne marraine Laure Ambrosi. On ne sait comment elle put s'y prendre, mais le mari de cette excellente femme, monsieur Jacques Ambrosi, un savant modeste dont les travaux étaient jusque-là restés obscurs, fut tout à coup mis en pleine lumière, et presque en même temps nommé membre de l'Académie des sciences et officier de la Légion d'honneur. Un matin que madame Ada était à sa toilette, madame Ambrosi la remerciait avec effusion de ces bonheurs qu'elle savait lui devoir.

— « Mais qui donc êtes-vous, lui disait-elle, vous qui devinez nos plus secrets désirs et pour qui il n'existe rien d'impossible?

— Élise allait mourir, dit d'une voix profonde madame Ada ; je ne pouvais la sauver qu'en me sacrifiant moi-même, et en m'unissant à son père pour le reste du temps qu'il a à passer sur la terre. Ces roches, ces mousses, ces gazons, ces sources furtives, ces frondaisons noires de la Mare-aux-Fées où vous m'avez rencontrée pour la première fois, sont ma vraie patrie. Et tenez, dit-elle en écartant le peignoir qui couvrait ses blanches épaules, voyez comme j'ai été forcée de replier et de meurtrir, pour les cacher à tous les yeux, mes pauvres ailes de papillon. Je suis la fée Hada 1

— Une fée! je m'en doutais! » hurla monsieur Chamrion, qui bondit comme un tigre, arracha les ailes et les foula, les brisa sous ses pieds. Dès lors, la pauvre Hada perdit la conscience de son existence antérieure, et dans ses longues rêveries, triste, accablée, oppressée, elle s'efforçait de ressaisir sa pensée et tâchait de se souvenir. Mais le temps arrange tout. Monsieur Chamrion est mort; les ailes brillantes de la fée ont repoussé; maintenant, avec ses compagnes, elle voltige comme autrefois sur les gazons étoiles de fleurs au bord des eaux dormantes, et parfois, la nuit, elle vient baiser tendrement le front d'Élise endormie dans sa blonde chevelure.

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