LES PAPILLONS GRIS
Errant à travers les interminables couloirs du ministère de l'Instruction publique, à la recherche d'un bureau que je ne devais pas trouver ce jour-là, ni aucun autre jour de ma vie, ivre de pupitres, de garçons de bureau, d'escaliers A, d'escaliers B, d'escaliers X, j'arrivai enfin dans un corridor situé si haut, si loin, et au bout d'un si formidable dédale, que je croyais bien ne revoir jamais la vie, les cieux, les hommes et les femmes, ni les rues pleines d'agitation et de soleil. Je frappai à une porte fermée par un loquet de prison, et croyant avoir entendu le mot ; « Entrez! » (mais c'était une illusion) je l'ouvris délibérément. Je vis alors trois personnages, que certes je n'oublierai jamais en cette vie terrestre ; mais eux ne me virent pas, car je me trouvai caché par une table, sur laquelle était dressé un énorme édifice de cartons blancs à lisérés bleus, pareils à ceux qui, du haut en bas, garnissaient les murs de la chambre.
Sur une autre table étaient méthodiquement rangées des boîtes de verre, dans lesquelles s'agitaient des papillons, les uns d'un ton grisâtre et d'une allure lourde et infirme, les autres brillants, éclatants, d'une beauté divine, et semblant faits de lu-
mière et de flamme. D'un côté de cette table était assis monsieur Pélcgry, que j'avais souvent rencontré dans le monde et que je savais attaché au ministère, sans qu'on m'eût jamais dit quelles fonctions il y remplissait. De l'autre se tenait debout un homme de quarante ans environ, vêtu avec l'élégance la plus correcte, mais dont les traits, beaux et réguliers en eux-mêmes, montraient l'affaissement que donne au visage humain l'habitude des pensées banales et vulgaires.
Entre eux deux semblait jaillir un garçon de bureau maigre, idéalement mince, pâle comme un homme égrégorc, avec de petits yeux horriblement noirs, et des cheveux plats et courts, aussi noirs que ses yeux, sur une tête presque chauve. La fixité de son regard, l'agilité de ses gestes, l'impérieuse décision de ses mouvements donnaient l'idée d'un chirurgien exercé aux opérations les plus difficiles, et il tenait d'ailleurs à la main une trousse à demi ouverte, dans laquelle brillaient les lueurs cruelles de Tacier. Au moment où j'entrai sans être vu, monsieur Pélegry parlait au visiteur qui se tenait debout en face de lui, de l'autre côté de la table.
— « Ainsi, disait-il, monsieur Félisaz, vous êtes bien certain de ne plus être directeur de théâtre?
— Oui, monsieur, dit Félisaz, j'en suis bien certain; et d'ailleurs je vous apporte les pièces à l'appui. »
Monsieur Pélegry examina longuement ces pièces, les confronta avec de volumineux dossiers qu'il tira d'un carton, remplit et signa plusieurs feuilles imprimées, divisées par des lignes verticales et horizontales, puis, s'adressant alors au sinistre garçon de bureau :
— « Sabrazès, dit-il, monsieur est en règle. Vous pouvez lui rendre son ame. »
166 GONÏKS FÉERIQUES.
D'un geste net et violent, le garçon assit monsieur Félisaz dans un fauteuil articulé de malade; puis, ayant ouvert ses vêtements, il saisit un scalpel et lui fit à la poitrine une incision d'une certaine longueur, au-dessus et au-dessous de laquelle il fit avec le bout de ses doigts de légères pressions contrastées et rhytmiques. Bientôt par cette ouverture béante s'échappa un vilain papillon grisâtre, qui voulut s'enfuir; mais Sabrazès s'en empara avec une étrange dextérité, et l'emprisonna dans une boîte de verre. Puis il prit dans une autre boîte un papillon de lumière et do flamme qui. par le môme chemin, entra éperdument dans la poitrine de M. Félisaz. Aussitôt le chirurgien-garçon de bureau pansa la légère blessure, et remit en ordre les vêtements du patient, qui tout de suite se leva transfiguré, et dont le visage exprima alors autant de bonté que d'intrépide franchise. Il sortit, après avoir échangé une poignée de main avec monsieur Pélegry ; mais, malheureusement, il heurta du coude quelques-uns des cartons à lisérés bleus qui me servaient de rempart, et il me fut impossible de dissimuler plus longtemps ma présence.
Le premier mouvement de M. Pélegry fut de diriger sur moi un revolver; cependant il me reconnut, et;, comme à regret, déposa sur la table l'arme meurtrière.
— (( Quoi, c'est vous! » me dit-il avec une profonde tristesse. Puis, ayant rapidement endossé son pardessus, mis ses gants, pris son chapeau et sa canne : — « Descendons! » dit-il. Il me guida à travers un enchevêtrement d'escaliers et de corridors, autres que ceux par lesquels j'étais venu, et, une fois sortis, nous marchâmes silencieusement à côté l'un de l'autre, jusqu'à ce que nous fussions arrivés aux Tuileries, où nous nous assîmes sur des chaises, dans un endroit très désert.
— « Ah ! mon ami, fit alors M. Pélegry, comment vous êtes-vous dirigé dans un labyrinthe dont une créature non initiée n'avait jamais trouvé le bout, et par quelle fatalité avez-vous surpris ce secret qui, depuis deux siècles, avait été fidèlement gardé par les intéressés, c'est-à-dire par les directeurs de théâtre et les employés supérieurs du ministère, et qu'ils se transmettaient de génération en génération, comme les Bourbons se transmirent de père en fils, jusqu'à Louis XVIII, celui du Masque de fer, qui restera une indéchiffrable énigme pour les historiens! Maintenant me voilà forcé de tout vous dire.
— Mais... voulus-je répondre.
— Il le faut, reprit impérieusement M. Pélegry; mais croyez que nous saurons trouver de sérieuses garanties pour nous assurer votre silence I » Puis il ajouta, d'un ton plus radouci : « Vous comprenez, mon ami, que forcé à chaque minute de profaner ses Dieux, de marcher avec ses gros sabots sur la poitrine nue de la Poésie, de préférer des inepties aux belles œuvres et d'insulter Shakespeare au profit de Bobèche, pas un directeur de théâtre ne pourrait vivre une heure, s'il avait gardé dans son sein une âme humaine! C'est pourquoi une mesure de haute raison politique nous force à leur prendre leurs âmes, que d'ailleurs nous leur rendons plus tard fidèlement, comme vous l'avez vu, et que nous leur remplaçons par des âmes de directeurs, impénétrables à la poésie, appropriées pour l'usage auquel elles doivent servir, et dont la fabrication première appartient au célèbre Vaucanson ! Autrement, ne voyez-vous pas qu'il arriverait de deux choses l'une : ou, commeje vous l'ai dit, les directeurs mourraient, épouvantés de leurs propres blasphèmes; ou bien, avec un moyen de propagande aussi puissant que le théâtre, le génie, l'incoercible génie entraverait
bien vite le triomphe permanent de la médiocrité, qui est la sauvegarde et l'unique salut des sociétés modernes...
— Ah ! m'écriai-je en interrompant le fonctionnaire, je comprends maintenant une histoire à laquelle j'ai assisté dans ma première jeunesse, et qui pour moi était toujours restée inexplicable !
— Dites-la-moi, fit obligeamment M. Pélegry. Il y avait une fois...
— Il y avait une fois, repris-je, un jeune poète nommé Paul Dior, qui était beau comme le jour, et qui avait du génie. Tandis qu'il écrivait, une charmante femme, noble, énergique, aux traits divinement purs et à la brune chevelure relevée sans apprêt, vivait autour de lui, attentive, souriante, âme délicieuse de la maison, dont les gestes et les attitudes étaient comme les strophes toujours harmonieuses d'une ode vivante. Paul avait composé un drame en vers, un chef-d'œuvre; c'est cette Agnès Sorel que nous avons plus tard applaudie au Théâtre Français; mais à ce moment-là, il était aussi incapable de faire jouer sa pièce que de payer en beaux deniers comptants le Régent ou le Sancy, et pourtant il avait ce qu'on n'a jamais : un ami intelligent, dévoué à sa gloire! Edmond Servat, esprit ailé, délicat, subtil, aurait été organisé pour tous les arts ; mais il s'était désintéressé de tout, pour ne songer qu'aux succès de Paul Dior ; pour lui, il allait trouver les personnages importants, grattait de ses ongles les portes d'airain, entreprenait les démarches les plus fabuleuses, moisissait dans les antichambres ; et s'il se ressouvenait qu'il était lui-même un artiste, c'était pour graver quelque merveilleux frontispice en tête d'un poème de Paul, ou pour mettre quelques-uns de ses vers en musique, sans briser ni violenter leurs tremblantes ailes. Oh! les longues.
les divines heures que les deux amis passèrent ensemble, Edmond écoutant passionnément les strophes que le poète lisait de sa voix attendrie et mâle, ou jouant de quelque instrument pour bercer la flottante rêverie de Paul Dior, tandis que debout, pensivement accoudée, la belle Emilie regardait son ami avec une fière tendresse, en attachant sur lui ses yeux bleus !
Cependant Edmond Servat ne se lassait pas de combattre pour le poète. Intrépidement, il sollicitait les journaux, mettait des députés en campagne, intéressait l'amour-proprc des comédiens, et collé h son habit noir comme à une robe de Nessus, il passait, lui artiste, des cinq ou six heures dans un bal, pour échanger une seule parole avec quelque homme politique très influent. Enfin, abusant de son expressive beauté, il avait séduit des femmes d'un abord difficile, auprès desquelles il se faisait don Juan, Lovelace, Faublas et Chérubin, dans le seul but d'obtenir un mot de recommandation pour Agnès Sorel!
Intrigant comme Figaro, poétique, suppliant, enthousiaste, mué en plus de transformations que Corentin etPeyrade, il jouait mille rôles pour arriver à faire jouer une pièce, et toujours se demandait comment, à défaut de l'administrateur de la Comédie- Française, on peut attendrir un directeur de l'Odéon. C'est d'ailleurs ce qu'il fut bientôt à même de savoir de première main, grâce au plus extraordinaire enchaînement de circonstances. En ce temps-là régnait une tragédienne illustre, qui sans nulle fatuité aurait pu écrire sur ses cartes de visite : Autocrate de toutes les Frances! Ayant à choisir un directeur, le ministre très galamment lui passa la main, et lui promit d'obéir à son caprice, quel qu'il fût. Or la grande artiste rencontra dans un salon un jeune
homme dont la tête lui plut, et ce jeune homme était Edmond Servat ; si bien que ce fut Servat luimême qui fut nommé directeur de l'Odéon !
Après avoir lu la nouvelle dans les journaux, Paul Dior acheta tout de suite des gants neufs, pour aller lire le lendemain Agnès Sorel aux comédiens ; mais, à son grand étonnement, il ne reçut pas de bulletin de lecture. Bien plus, pendant trois semaines, Servat ne donna pas signe de vie. Emilie, qui avec son impeccable instinct de femme avait deviné la vérité, voulait que dignement son ami s'abstînt de toute démarche ; mais Paul s'inquiétait des raisons qui avaient pu amener un tel malentendu, et désira en avoir le cœur net. Il alla donc trouver le directeur de l'Odéon, qui lui débita divers lieux communs et calembredaines, et ne lui parla pas plus d'Agnès Sorel que si le roi Charles VII n'eût jamais chéri tendrement la Dame de Beauté. Enfin, Paul Dior ayant abordé la question de front et pris le taureau par les cornes, Edmond Servat lui répondit...
— Je sais ce qu'il lui répondit, je le sais tout à fait, dit, en m'interrompant, monsieur Pélegry. Il lui répondit: Mon cher poète, j'ai entendu parler de votre pièce de la façon la plus élogieuse. Il paraît qu'elle renferme des morceaux excellents, de jolis détails, surtout de très beaux vers (où n'y en a-t-il pas aujourd'hui?) mais encore faudrait-il savoir si elle est scénique 1 Certes, je suis connu pour mon esprit libéral; mais enfin qu'est-ce que je demande à une pièce? c'est qu'elle soit une pièce! Les jeunes gens d'aujourd'hui raillent volontiers l'art de monsieur Scribe; mais peut-être fallait-il un certain génie pour marier chaque soir autant déjeunes filles qu'en pouvait courtiser Hercule, et pour intéresser trois générations consécutives à des colonels de hussards !
— Quoi, dis-je, vous savez...
— Oui, fit Monsieur Pélegry, cette petite tirade est rédigée depuis fort longtemps, et nous en avons des exemplaires imprimés dans toutes les administrations 1
— Mais, repris-je alors, ce que du moins vous ne sauriez deviner, c'est la fin de l'histoire !
— Si fait, dit le fonctionnaire, je puis la deviner. Renversé quelques mois plus tard par un nouveau caprice de la même tragédienne ou d'une autre, Edmond Servat est revenu chez Paul Dior; il s'y est assis dans le cabinet de travail, sur les mêmes coussins qu'autrefois, et il a recommencé à écouter avec admiration les poèmes de son ami. Emilie, indignée, a d'abord voulu le chasser; mais elle a été désarmée par la sincère naïveté d'Edmond Servat, qui avait oublié ses propres trahisons aussi complètement que s'il eût bu l'eau stagnante du Léthé, dans une coupe de corne noire. Voyons, n'est-ce pas cela? J'imagine même qu'il dut alors recommencer ses anciennes campagnes...
— A ce point, repris-je, qu'il alla trouver Etienne Rougier, son successeur à l'Odéon, et n'ayant rien pu obtenir de lui, le força à le suivre sur le terrain, où ce directeur lui perça le poumon d'un maître coup d'épée. Mais en expirant, déjà livide et la bouche pleine de sang, il trouva encore la force de murmurer ces dernières paroles : Écoutez le vœu d'un mourant. Jouez Agnès Sorei!
— Et, fit Monsieur Pélegry, Rougier ne la joua pas, et au contraire reprit La Demoiselle à marier, de monsieur Scribe. Tout cela était indiqué, et étant admis les faits que nous connaissons, votre histoire n'a rien d'extraordinaire ; car, à l'Odéon, Edmond Servat obéissait à son âme spéciale de directeur de spectacle, tandis que chez Paul Dior, il était l'instru-
ment docile et extasié d'une âme immortelle. En effet, il y a papillons et papillons, sans compter celui qui folâtre au bout d'un fil de fer, et qui, jusque dans la sombre vallée de Josaphat, voltigera encore sur le front piriforme et stupéfié de Jocrisse 1