LES HUIT SOUS DE PIERROT
Avec quel ravissement j'entrai hier dans le jardin du Luxembourg, où les lilas sont habillés de verdure, où les feuilles des marronniers s'ouvrent, et où il y a déjà un arbre fruitier couvert de sa neige blanche, et tout en fleurs ! Je voulais y continuer la lecture du livre posthume de Flaubert : Bouvard et Pécuchet; mais lorsque j'eus mis avec soin mes lunettes pour me livrer à cette chère occupation, je vis que l'opticien Moreau mêles avaitchoisies avec des verres d'un numéro beaucoup trop élevé. Cette circonstance me permit d'apercevoir distinctement les choses dites invisibles, et c'est ainsi que je pus voir avec un peu de souffrance, mais sans nul effort, les Sylphes en robe verte et les Ariels, qui sont chargés de préparer réclosion du printemps. Je sus alors combien fut chimérique et, tranchons le mot, puérile la conception du grand poète Henri Heine, s'imaginant que ces petits êtres déroulent sur le sol des tapis cousus d'avance, qui sont les prairies, et attachent les feuilles aux branches des arbres avec de petits fils de soie.
Non, les Sylphes rougiraient de cette mise en scène initiale; ils se sont mis au courant de la science; ils activent le mouvement de la sève par des passes magnétiques, et, avec d'ingénieuses machines, diri-
gent sur le tronc des arbres des courants d'éther fluide. Ils se servent aussi des puissants moyens de la Chimie moderne, et c'est ainsi que je les vis travailler au milieu de leurs cornues et de leurs alambics, sur de petits fourneaux de briques roses, où brûle une flamme céleste ravie aux astres, et qui s'alimente d'elle-même.
Tout en me récréant à regarder ce curieux spectacle, j'étais arrivé près de l'édifice érigé devant le jardin de l'École des Mines, et où Polichinelle joue, pour l'amélioration et l'enseignement des foules, son intéressante comédie. Voilà véritablement un beau théâtre, où s'agite l'imitation exacte et photographique de la Vie; car il a pour acteurs, non pas des guignols sans jambes, mus avec une grossière agilité par une main humaine, mais de vraies marionnettes en bois, soutenues et mises en mouvement par des fils gouvernés dans les frises, comme nous-mêmes (ainsi que chacun le sait) nous obéissons aune série de fils que les Anges tiennent dans le ciel.
La pièce venait de finir, et, après avoir baissé le rideau, on l'avait relevé, pour que les petits pompiers pussent visiter avec soin toute la scène, et parer aux risques possibles d'incendie. Le beau, l'héroïcjlie Polichinelle, debout à l'avant-scène, près du Chat immobile, songeait aux moyens d'abaisser le niveau de l'art et d'augmenter le chiffre des recettes, et moi, je venais de m'asseoir sur un banc et d'ouvrir mon livre, lorsque parut un monsieur élégamment vêtu d'un paletot couleur de chair, qui tenait à la main un volumineux manuscrit.
C'était évidemment, et sans nul doute possible, un auteur dramatique ! Son visage fatigué par les veilles et ses yeux profondément sérieux accusaient de longs travaux, et en effet, bien qu'il parût plus
CONTKS FÉERIQUES. Ho
jeune que sou âge, cet écrivain devait avoir atteint, à peu de chose près, l'âge de dix ans. Il ôta poliment son petit chapeau à bords plats, et s'avança vers l'autocrate, non sans une certaine émotion.
— « Seigneur!... dit-il.
— J'entends, j'entends! » fit Polichinelle. Puis après avoir chanté des paroles incohérentes sur l'air qui lui est familier, il ajouta : a Vous m'apportez une pièce! Eh bien! il est possible que je la prenne ; je ne dis pas non. Elle me va même assez, votre pièce, quoique j'aie des traités avec mes auteurs habituels pour jusqu'à 1901. Il est bien entendu, n'est-ce pas, que nous l'intitulons : Ripaille et Massacre.
— Non, monsieur, dit l'auteur, elle se nomme : Les Huit sous de Pien^ot.
— Bon ! bon ! reprit Polichinelle, c'est convenu, Ripaille et Massacre. Et cela marchera très bien avec les chiens, les trompes de chasse, le petit homme rouge, la chaîne des forçats, et le défilé des soldats tyroliens dans l'Alhambra.
— Mais, murmura l'auteur, il n'y a pas...
— Oui, dit le maître, vous avez raison de tenir aux galériens. Vous les aurez. Maintenant, vous êtes trop raisonnable pour ne pas accepter quelques corrections indispensables. Vous consentez? A la bonne heure. Alorsvous prendrez les trois dernières scènes du quatre et vous les mettrez dans le un, puis vous terminerez le quatre par les deux premières scènes du un. Quant au trois, qui fait longueur, il faut le couper complètement.
Mais fit l'auteur, puisque vous n'avez pas encore lu...
— Sang et tonnerre ! cria Polichinelle, suis-je ou ne suis-je pas un homme de théâtre? J'en suis un, n'est-ce pas? Eh bien! rapportez-vous-en à mon expérience. Seulement, voilà le diable, vous allez me
demander des décors, des artistes exceptionnels; vous voudrez que j'engage Scaramouche et Violette; je n'en ferai rien. Après ça, si vous ne me les dedemandez pas, c'est que vous ne croyez pas à votre ouvrage, et alors pourquoi voulez-vous que moi, j'y croie? Au moins avez-vous un bon nom pour l'affiche? On vous nomme?
— Py, dit l'auteur dramatique.
— Hem ! hem ! c'est un peu court. Et avec cela vous n'avez pas un prénom?
— Si fait. Luc.
— C'est trop court! c'est trop court! cria Polichinelle en roulant des yeux féroces. Je ne jouerai jamais un auteur qui se nomme Py, qui ne veut pas faire de coupures, qui me force à engager Violette et qui exige des galériens ! »
En criant ainsi, il se démenait, se laissait tomber, se relevait en frappant à grands coups de sabots sur l'avant-scène, lorsque parut dans le ciel des frises, au fond du théâtre, une jolie petite marionnettefée vêtue d'une robe d'or transparent, ornée de pierreries et de plumes brillantes. Naturellement elle était soutenue en l'air par des fils, mais on voyait frémir et s'agiter sur son dos de transparentes ailes de papillon. Avec un caressant et charmant sourire, elle étendit ses bras vers Polichinelle, qui ne pouvait lavoir, mais qui aussitôt se radoucit et devint extrêmement aimable.
— (( Monsieur, dit-il, j'ai eu tort; le nom de Py est adorable !» (Et il se mit àchanterce monosyllabe cent fois répété, sur l'air entraînant de la PoUchinelle.) Puis il ajouta : « Votre comédie me plaît infiniment, et je veux en entendre un morceau tout de suite. Lisez, s'il vous plaît, à la page 23, ligne huit! »
Monsieur Py était certainement étonné que Polichinelle, ne connaissant rien du tout de sa pièce,
choisit précisément cette page et cette ligne; mais, craignant la susceptibilité farouche de son directeur, il ne fit aucune objection et se hâta d'obéir, tandis que la fée-marionnette disparaissait dans les frises. La scène qu'il lut était d'une grande beauté tragique, et exprimait une des plus violentes luttes qui puissent déchirer l'âme humaine. C'est celle où Pierrot, qui n'a plus que deux sous et qui a promis un bouquet à sa bonne amie, le marchande à la bouquetière, lorsque vient à passer le pâtissier, portant sur sa tête un plat de beignets appétissants, brûlants, dorés, saupoudrés de sucre blanc comme la neige, et exhalant la plus suave odeur de fleur d'orange.
A cette vue, Pierrot sent ses lèvres, son palais, son ventre chatouillés par de douces titillations, et sur tout son être passer l'enivrante et chaude caresse du Désir. De ses noires prunelles il appelle, attire et sollicite les beignets succulents, et déjà en idée ses lèvres les baisent, ses blanches dents les mordent, et, avec une délirante joie, il les mange! Avec des mots pareils à ceux qu'Orphée trouva pour séduire la sombre Perséphonè, il tâche d'attendrir le pâtissier; puis, n'ayant pas réussi dans cet essai loyal, il s'efforce de lui dérober adroitement sa marchandise ; mais là encore son attente est douloureusement déçue, et l'inflexible pâtissier ne consent nullement à se dessaisir de ses beignets, si ce n'est au prix d'un sou la pièce.
Pierrot effrontément va accomplir la plus lâche des trahisons; déjà il tend ses deux sous pour avoir deux beignets, lorsque tout à coup se présente à son souvenir charmé la figure même de Golombine! Il la voit court vêtue, énamourée, souriante, avec ses lèvres plus rouges que la fleur piquée dans ses cheveux, avec son petit nez fripon, avec sa blanche poitrine où glisse un rayon de lune, et, remportant
sur lui-même une immortelle victoire, il s'empare d'un bouquet magnifique et donne ses deux sous à la bouquetière, non sans les avoir arrosés d'une larme cornélienne, arrachée à ses yeux par la gourmandise expirante.
— « Monsieur, dit Polichinelle en se jetant dans les bras de Py, voilà qui est admirable , et on n'a rien écrit de plus beau depuis Shakespeare et Flan! Je vous mets en répétition tout à l'heure, tout de suite, à deux heures pour le quart! Quant aux droits, je donne huit pour cent, que pour vous je réduis à six, parce que vous n'êtes pas de l'Académie, et sur lesquels je prélèverai deux encore, pour le lever de rideau, que d'ailleurs on ne jouera pas. Il ne me reste plus à vous demander qu'un simple renseignement. Quel est le clou de votre pièce?
— Mais, dit monsieur Py interloqué, il n'y a pas de clou.
— Pas de clou! cria Polichinelle redevenu furieux. Et vous espérez que je jouerai une pièce sans clou! Sans ballons, sans serpents mécaniques, sans cuirassiers russes à cheval, sans pustules de Nana! J'aimerais mille fois mieux jouer un clou sans pièce. Allez, monsieur Py, vous n'êtes qu'un ingrat. Après tout ce que j'ai fait pour vous! Mais voilà ce qu'on gagne à vouloir encourager la littérature. — Ah! monsieur le conteur, ajouta-t-il en se tournant vers moi et en m'interpellant directement, je suis un homme bien malheureux, cruellement méconnu, et vous devriez employer vos soins à me faire rendre justice !
— Mais, dis-je, monsieur Polichinelle, je ne vois pas ce qui vous manque. Vous êtes connu comme le loup blanc, célèbre comme Nabuchodonosor, galonné sur toutes les coutures, orné d'une Alpe sur le dos et d'une autre sur la poitrine, superbement vêtu de soie écarlate et bleue...
— Ah! lit le grand bâtoniste, on ne me prend suffisamment au sérieux, ni comme initiateur, hélas ! ni comme militaire! Croyez-vous que je ne souffre pas de porter à un titre dérisoire ce riche habit de général, qui n'est pas la représentation d'un grade réel? Mais dites-moi si je suis apprécié comme je mérite de l'être, en tant que penseur et philosophe! Monsieur Dumas fils, que j'avais toutes les raisons de croire honnête, s'enrichit en me volant mon idée, et lance son fameux Tue-la, alors que depuis deux cents ans, sans faire nul embarras, je tuais régulièrement ma femme trois ou quatre fois par jour! Il est vrai qu'elle était immédiatement guérie par un baume tout-puissant, dont, sans reproche; monsieur d'Ennery s'est emparé avec un étonnant sans-gêne ! »
En tapant contre le mur la tête dure de mes petits, j'ai résolu le problème de l'éducation obligatoire ; en pendant le Bourreau à sa propre potence, j'ai radicalement supprimé la peine de mort; et en rossant le Diable à coups de bâton, n'ai-je pas à jamais vaincu le règne terrifiant du Mal? En me résignant à lamper assez de vin pour teindre mon nez du plus pur écarlate, j'ai voulu affirmer la saine tradition française, la glorieuse joie de Rabelais. Mais cela n'est encore rien, et on ne connaît pas mes vertus! Un montreur de marionnettes comme moi, le célèbre Balzac, parlant d'un petit bossu à l'âme céleste, dit que sa bosse était l'étui de ses invisibles ailes; eh bien! je suis- logé à la même enseigne, et ce sont mes quatre ailes que je cache dans mes deux bosses! Je ne puis pourtant pas le dire moi-même, et graver sur mes cartes de visite : Polichinelle, ange français. Mais vous, monsieur le conteur, vous n'êtes pas tenu à la même réserve, et il vous appartient de faire briller
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au grand jour la sereine beauté de mon caractère.
— Je le ferais, dis-je, avec le plus grand plaisir; mais, illustre maître, oserai-je vous prier de donner satisfaction à monsieur Py?
— Non! nonl hurla Polichinelle, qu'il aille se promener. Je ne jouerai jamais une pièce sans clou! »
Monsieur Py allait ouvrir la bouche pour répondre : peut-être avait-il trouvé dans son imagination un maître clou; mais à ce moment, la petite fée-marionnette descendit du ciel de toile peinte, toujours soutenue par ses fils de fer et par ses palpitantes ailes, et ayant posé ses petits pieds délicats sur les planches du théâtre, se mit à danser devant Polichinelle, comme autrefois Salomé, fille d'Hérodias, dansa devant le Tétrarque Hérode-Antipas. Au son d'une musique exécutée par des instruments invisibles, elle courait, s'élançait, poursuivant quelque rêve enfui, faisant frémir ses ailes, émue, enfiévrée, languissante, tordant sa mince taille de guêpe, tandis que, sans s'arrêter jamais , ses petits pieds, lancés comme des aiguilles dans les mains d'une habile ouvrière, dessinaient sur le parquet, comme sur une trame, tout un jardin de fleurs, de jours, de festons et d'éblouissantes broderies. Arrivée au bout de sa strophe délirante, elle resta immobile, les bras tendus vers le vainqueur du Bourreau et du Commissaire. Polichinelle extasié, rouge de joie et plus vermeil que la flamme d'un bon feu de hêtre, disparut un instant, puis revint, tenant à la main un sac aussi gros qu'un œuf de pigeon et crevant presque sous le poids des monnaies, qu'il mit dans les bras de l'auteur dramatique.
— « Monsieur Py , lui dit-il , voilà votre prime en espèces sonnantes, et je vous fournirai un clou moimême, car, pour les auteurs qui me plaisent, j'ai
une quincaillerie en règle et tout un assortiment de clous! Dans quatre minutes, pour les cinq, nous répéterons Les Huit sous de PiefTot, et je flanquerai à Tamcnde tous les acteurs qui ne savent pas leurs rôles. Mais, en attendant la répétition, passez derrière la toile, et nous boirons ensemble une bouteille d'amontillado! »
Le jeune monsieur Py ne se le fit pas dire deux fois et, comme Gamoëns, serrant son manuscrit sur sa poitrine, passa derrière le théâtre, après m'avoir envoyé le plus aimable salut. Cependant, comme la petite fée-marionnette était restée sur la scène, je m'approchai et je la contemplai avidement. En la regardant de près, je vis bien qu'elle était, comme je l'avais pensé, non pas de bois, mais de chair, d'une chair satinée et délicate comme celle d'une fleur. Sa bouche, sa toute petite bouche était empourprée par un sang divin, et ses tout petits yeux couleur de violette réfléchissaient l'air et le ciel. Elle s'approcha de moi d'un pas rhythmé comme une odelette, et répondant à ma pensée :
— « Ami, dit-elle, je suis la fée Ooh, une petite inspiratrice de chansons et de rimes, et c'est moi que la Reine a déléguée dans les comédies, pour induire les directeurs de théâtre à avaler quelquefois un peu de poésie, comme une médecine amère. Mais gardetoi bien de trahir mon incognito, car ces méchantslà me tueraient. Ne leur fais pas soupçonner qu'ils ont aff*aireà une pensée vivante, et laisse-leur croire éternellement que je suis en bois! »