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LE PARODISTE

Arrivé à Paris le 21 décembre, le célèbre Paganini devait assister le soir même au bal de la cour, et le lendemain donner un grand concert à la salle Herz. Avant de s'habiller pour le bal, il entra avec quelques-uns de ses amis dans un café du Palais-Royal, où ils se firent servir un bol de punch. On aimait alors cette liqueur romantique et inspiratrice, que Casimir Delavigne appelait : ?m bol en feu, bien moins pour la boire que pour la regarder, et pour voir les folles Salamandres danser dans la flamme orangée et rose, avec leurs tremblantes robes faites d'un transparent azur.

Le grand violoniste se plaisait particulièrement à contempler ces feux aériens, légers, frémissants, dont le reflet embellissait encore sa tête d'oiseau de proie, ses profonds yeux noirs flamboyants, ses cheveux déroulés et longs comme de noirs serpents, et sa bouche ironique, pensive, enthousiaste, dont les rouges lèvres de pourpre sanglante attiraient et retenaient la lumière. Egayé par la vue des flammes charmeres^es, et heureux de parler à un auditoire intelligent, d'être compris comme on ne l'est qu'à Paris, de remplacer une longue phrase par un seul mot évocateur, dans une de ces conversations faites

de pur esprit où la pensée peut, comme la lumière d'une étoile, traverser sans obstacles des millions de lieues, Paganini lâchait la bride à sa verve, envolée et planant comme une puissante Chimère, lorsqu'il se sentit troublé et glacé tout à coup par un spectacle inattendu.

En face de lui, assis devant un autre bol de punch, au milieu d'amis qui, vaguement et vus d'ensemble, pouvaient ressembler aux siens, un être qui lui ressemblait grossièrement à lui-même, causait comme lui et avec les mômes gestes. Gomme lui, il avait des yeux brillants et une bouche rouge et vermeille, mais allumés bien moins par le feu du génie que par une malice infernale. Ses longs cheveux annelés et tordus étaient non pas noirs, mais bien plutôt bleus; son visage, à cause sans doute d'une épaisse barbe rasée, semblait entièrement bleu, et pour tout dire, l'être tout entier, chair et vêtements, faisait l'effet d'être bleu.

En voyant ses gestes, son attitude, et jusqu'au mouvement de sa phrase servilement reproduits par ce mime effronté, Paganini ne douta pas qu'il eût affaire au diable appelé Éloy, dont la fonction consiste précisément à imiter et à parodier les manifestations de l'âme humaine.

Ce soupçon se changea en certitude, lorsqu'à plusieurs reprises ce démon sembla étouffer de chaleur, bien quïl fît assez froid dans le café, et, sans que ses compagnons en fussent aucunement étonnés, plongea son visage bleu dans la flamme du punch, opération qui semblait le soulager et le rafraîchir délicieusement. Ne voulant pas subir l'affolement de ces fantasmagories, le violoniste dit adieu à ses amis, et, impatient de rentrer dans la vie réelle et de respirer l'air pur, se hâta de sortir du café.

Une heure après, Paganini était au bal des Tui-

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leries, causant avec madame la duchesse Blanche de Santus, à laquelle il venait d'être présenté par l'ambassadeur d'Autriche, et il éprouvait un plaisir infini à entendre cette charmante femme, dont la grâce délicate et suprême s'unissait si bien à ses regards d'une pureté céleste. Il avait pu apprendre dans toute l'Europe que madame de Santus était une admirable musicienne, mais il crut bien plutôt avoir devant lui la Musique elle-même, lorsqu'il put s'enivrer de cette noble démarche rythmique, et de cette voix mélodieuse, dont la suavité égalait l'éblouissante richesse. Grande, mince, très pâle, avec d'épais cheveux noirs, de tendres yeux bleus et des traits d'une fierté angélique, la duchesse portait sa charmante tête sur un cou long et flexible comme celui de madame Récamier, et ses longues mains pâles, faites pour les cordes de la harpe, étaient celles d'une sainte Cécile.

Au premier mot échangé, les deux artistes s'étaient reconnus frères; par une sorte de pudeur divine, ils ne parlaient pas de leur art, mais ils sentaient qu'ils vivaient dans le même amour passionné, et la Muse, qu'ils ne nommaient pas, était présente au milieu d'eux. Cependant Paganini fut bientôt en proie à un cruel malaise, car il voyait le roi Louis -Philippe s'approcher, vouloir lui parler ; il comprenait bien que cette faveur était inévitable; mais il tâchait de la retarder, de gagner des minutes, des secondes, et d'écouter encore l'adorable voix, devinant trop que, même tombés d'une lèvre royale, les compliments obligés sur son talent de virtuose rompraient l'enchantement, comme un cristal sonore qui tombe et se brise en mille pièces. Mais il devait au même instant subir une autre, impression bien plus irritante et plus pénible encore !

Entendant textuellement reproduite, à quelques

pas de lui, une phrase qu'il venait de prononcer, tourna la tête et vit le diable Éloy, maigre comme lui, vêtu exactement comme lui, portant les mêmes décorations, ayant pris une pose calquée sur la sienne, et entièrement semblable à lui, si ce n'est qu'il avait toujours le même visage bleu. Que ce démon nerveux, tordu, frémissant, affectât d'être son Sosie effréné et sa caricature, le violoniste y eût à la rigueur consenti ; mais ce qui lui sembla monstrueux et insoutenable, c'est que ce mauvais plaisant causait avec une femme, ou plutôt avec une vaine image de femme, qui était la vivante parodie delà duchesse de Santus. Elle avait la môme taille, la même chevelure, les mêmes yeux bleus que son divin modèle; mais c'était la romanesque prétention d'un bas-bleu, imitant la splendeur et la simplicité ingénue d'une âme inspirée. Paganini ne voulut pas servir plus longtemps de prétexte à cette ignoble dérision; avec un déchirement profond, mais résolument, il prit congé de madame de Santus, et il alla se placer sur le passage du roi, qui, en effet le complimenta comme il s'y était attendu, et trouva le moyen de lui adresser les flatteries les plus inattendues et les plus spirituelles.

Après le roi vint monsieur Thiers, alors premier ministre. Paganini admira la netteté et la correction de tout ce petit homme, dont le toupet tordu et pointu avait la précision d'un coup d'archet bien donné. L'historien déjà fameux, qui tenait à être universel comme Voltaire, ne manqua pas à sa tactique habituelle, qui consistait à parler guerre aux soldats et commerce aux quincailliers. Il fit à Paganini l'histoire de la musique chez les différents peuples, lui raconta l'invention des instruments, et finalement lui donna des conseils pratiques sur l'art de jouer du violon. Le grand virtuose avait hâte de

rentrer chez lui, afin de ne pas les utiliser; mais avant de quitter le bal, il eut la satisfaction de voir que monsieur Thiers allait recommencer la même leçon au diable Éloy cjui, lui, buvait avidement la parole de l'homme d'État, comme si c'eût été du Johannisberg de la comète, versé dans une coupe d'or ciselée par Benvenuto et ornée de rubis pareils à des gouttes de sang.

Enfin Paganini se retrouva dans sa chambre d'hôtellerie, et sans quitter son habit noir et ses décorations, altéré de vérité après avoir vécu dans les vaines fictions du monde, il saisit son violon, son cher violon; éveiller la suave, Fimmatérielle, la pénétrante musique, n'était-ce pas se retrouver encore avec madame de Santus? Le virtuose entama son fameux Carnaval de Venise, qu'il devait jouer le lendemain à la salle Herz ; mais tout de suite il vit en face de lui, accroupi sur son propre lit, le diable Éloy qui, lui aussi, jouait du violon! Ce détestable bouffon avait quitté toute vergogne ; bleu de la tête aux pieds, il avait repris sa vraie figure de singe bleu. Toutefois il était toujours en habit de bal; mais sur son dos palpitaient des ailes bleues de chauve-souris, et sa chair et ses vêtements semblaient être de la même substance étrange et mal définie.

A l'instant le maître comprit le plan infernal ourdi contre lui; s'il ne parvenait pas à le vaincre, à le terrasser, à le coucher sur le flanc, mort de fatigue et de honte, n'était-il pas certain de voir le lendemain même le diable Éloy arriver en même temps que lui à la salle Herz, et, devant la duchesse de Santus, avilir par une parodie honteuse les efforts désespérés de son génie? C'est pourquoi il regarda son ennemi en face et mentalement lui dit : (car qu'était il besoin d'articuler des paroles?) u Eh bien ! puisque tu veux que nous jouions du violon, jouons-en ! »

Paganini joua. Brodant, commentant, répétant le motif original avec une invention exaltée, sa variation courait, dansait, voltigeait dans l'air éperdu, grimpait et descendait les escaliers de cristal, éclatait en fusées, retombait en gerbes d'étincelles, déchirait le silence comme un éclair, implorait, suppliait, riait, chantait avec mille voix impérieuses et folles, et les doigts du virtuose palpaient, caressaient, mordaient, égratignaient les cordes, agiles, tremblants, fiévreux, précis, multipliés par un incroyable délire, tandis que l'archet, avec une décision magistrale, écrivait sous leur dictée le miraculeux poème, scandé par un rhythme pressé, échevelé, furieux, enivrant, divin. Le Diable aussi jouait, s'escrimant, s'essoufflant à suivre avec ses doigts bleus le vol des doigts de Paganini.

Croyant résoudre et étonner la difficulté en la compliquant, il mêlait son jeu de tours de force, s'élançant en l'air, retombant de façon à poser sa tôte bleue sur un chandelier ou sur le goulot d'une carafe, et cependant ne cessant pas de jouer et suivant toujours le maître, mais comme un âne enragé suit un cheval de race, et lorsque les doigts brisés, usés, stupéfiés par un exercice trop compliqué pour sa pensée paresseuse, il revenait enfin au thème primitif, c'était avec la frénétique joie d'un naufragé qui, ballotté dans l'immensité des flots, touche enfin la terre et, d'une main crispée, s'accroche à quelque roc solidement suspendu au-dessus de l'orageuse mer!

Cependant, il ne se décourageait pas ! Sous l'impérieuse, sous la caressante, sous la bondissante voix du violon de Paganini, la vulgaire chambre d'hôtellerie avait disparu pour faire place à la rose et rougissante Venise, où l'eau et l'air vivent, frissonnent; les statues aux blancheurs de neige, les

dorures, la mer folle et pailletée, les noires gondoles, les lanternes gothiques avec leurs figures de saints; sur le quai, les Grecs et les Levantins de la Comédie, et les mendiants, les enfants demi-nus, le soleil dorant les statues de saint Georges et de saint Théodore, les envolées de colombes blanchissant l'azur du ciel, irradiaient le rêve palpitant de la mélodie. Et dans ce décor se ruait le Carnaval, amoureux, débordé, facétieux, délirant, fantasque; les Colombines au petit pied, les Polichinelles aux manches de pingouin, Fricasso et Brighella, et Spezzafer, Tartaglia et ses besicles, les médecins et les apothicaires, les Égyptiens et les Mores; et toute une foule bleue, rose, verte, violette, bariolée, écharpes et plumes, tricornes et masques blancs, et Zerbinette et Violetta et Narcisa la folle et les masques à moustaches et les Arlequins et les Mezzetins, et les Scaramouches avec leur moustache peinte d'une ligne noire au milieu du visage, et tout le tourbillon des satins, des amours, des cris et des guitares, emportés par une gamme chatoyante, qui, éveillée comme un serpent de feu sous les doigts de Paganini, déroulait ses anneaux réguliers jusque dans le ciel.

Le diable Eloy se pressait, se hâtait, remuait, lui aussi, ses doigts comme du vif-argent, tout en se multipliant en culbutes et en sauts périlleux, et la voixessoufllée de son violon créait aussi une Venise, mais plate, chimérique, turbulente, absurde, pareille à un mauvais décor de féerie, et peuplée de masques sans gaieté et sans sourire, que les vrais masques emportaient, entraînaient, culbutaient, foulaient aux pieds, et qui disparaissaient, effacés par la resplendissante couleur du maître, comme la peinture d'une vieille toile, que l'artiste efface en peignant par-dessus des chairs, de la pourpre et des fleurs, et tout l'harmonieux concert de la vie débordante de

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joie. Les mains du Diable s'agitaient, sa poitrine haletait, son visage bleu se contractait dans un effort terrible, et son violon râlait, gémissait, se plaignait, pleurait, mais chantait toujours, suivant effrontément l'éblouissante et joyeuse variation du grand virtuose. Mais enfin, le pauvre Éloy, à bout de force et à bout de souffle,, laissa échapper le violon bleu^ et se renversant en arrière, tomba inanimé sur le tapis, où son corps aplati et ses ailes, écrasés par le choc, dessinèrent, au milieu des arabesques et des fleurs, une grande tache bleue.

Pagani était fort embarrassé de ce cadavre de Diable, qui, trouvé dans sa chambre, eût sans doute étonné plus qu'il ne convient ses hôteliers. Toutefois, espérant que son audacieux rival n'était pas mort tout à fait, il allait essayer de lui faire respirer des sels; mais tout à coup P^loy se releva, regarda le maître, et avec un air de défi reprit son violon. Le maître aussi reprit le sien; mais aux premières notes qu'il en tira, les cordes, à l'exception de la chanterelle, se brisèrent violemment. Paganini, sans se laisser étonner, prit sa canne et continua à jouer sur la chanterelle, tandis que le diable Eloy serrant contre lui son violon dont les cordes s'étaient également brisées, jouait avec la pelle à feu.

Ils jouaient toujours le Carnaval de Venise, et le ciel bleu rayonnait, les noires gondoles glissaient sur les flots pailletés, la foule des masques envahissait la chambre, pius pressée que les feuilles mortes soulevées par les tourbillons du vent d'automne, et il n'y aurait pas eu de raison pour que cette lutte finît, si l'illustre virtuose n'eût obéi comme malgré lui à une. inspiration soudaine. Songeant à madame de Santus, qu'il revit comme au bal des Tuileries avec ses yeux bleus exprimant son àme profonde et pure,

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il improvisa, et par un miracle inouï intercala et souda en plein Carnaval une phrase immatérielle, idéale, céleste, qui fut l'image et le vivant portrait de cette Ame. — «Ah! cela, je ne puis pas le faire, » sembla dire en pantomime (car il n'avait pas le droit de parler à des hommes) leldiable Éloy découragé, et ayant rassemblé son corps mince et bleu, comme un bourgeois soigneux ferme son parapluie, il sortit, honteux, vague, réduit à sa plus simple expression, et déjà presque décoloré, par la fente de la porte.

Le lendemain, à la salle Herz, Paganini éprouva la plus délicieuse impression qu'il lui fut jamais donné de ressentir, en jouant pour la seule madame de Santus, présente devant lui, vêtue de blanc et couronnée de pâles roses, son fameux Carnaval de Venise^ et aussi une Idylle^ qu'il avait improvisée pendant la nuit et que la duchesse écouta avec ravissement, comprenant qu'elle en avait été le rêve, le sujet et l'inspiratrice. Pendant le cours de sa brillante carrière, le célèbre artiste n'a jamais revu le diable Éloy; mais ce mystificateur n'a pas renoncé à son système d;imitation,etil ne quitte guèr Paris, où il trouve mieux qu'ailleurs l'occasion d'exercer sa facétieuse industrie.

C'est lui qui, sous divers noms chimériques, publie des poëmes dont on dit que les vers sont aussi bien faits que ceux de Victor Hugo, C'est lui aussi qui peint des Watteau pour l'exportation^ des Delacroix de topaze, de turquoise et d'améthyste, et des Corot tout à fait pareils aux vrais, que les amateurs payent fort cher, et qui plus tard, dans les ventes, montent couramment à vingt-huit francs, quand le commissaire-priseur est un malin, qui a la langue bien pendue.

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LA BAGUE D'AMETHYSTE

Oh! la libre Amérique! Pendant le vertigineux voyage qu'il fît dans le Far-West, le jeune vicomte français Maurice de Lux put se convaincre que, dans le Nouveau-Monde, les moutons eux-mêmes ont l'esprit pratique, et comptent le temps pour beaucoup, la vie pour rien. En effet, ces pacifîques animaux traversant la voie par foules serrées, pressées, innombrables, arrivent à arrêter un train lancé à toute vapeur, car le train en écrase des centaines, des milliers, des milliers, des milliers encore, faisant des blancs troupeaux quelque chose de pareil à la reine Jézabel en compote que décrit si bien Racine; mais par-dessus leurs frères sanglants, meurtris, écrasés, réduits en bouillie, les moutons passent, passent toujours, avec la paisible obstination qui est leur génie; et comme il en passe plus que le train ne peut en écraser, les tranquilles moutons arrêtent court l'effroyable hydre de fer aux naseaux de feu, dont le crâne ouvert laisse échapper des torrents de fumée. Voilà assurément ce que ne trouveraient pas des moutons européens ; ils attendraient sottement que le train eût passé, et de la sorte dilapideraient le temps, qui est la plus précieuse et la plus chère de toutes les denrées.

En Amérique, tout obéit à la dévorante loi du Progrès. Mais ce qui est en retard chez nous, et singulièrement perfectionné sur cette terre véritablement industrielle et commerciale, c'est l'organisation des journaux quotidiens. Peu de jours après son arrivée à Pug Town, dans l'État de Géggling, Maurice de Lux se rendant pour une affaire importante aux bureaux du journal the Whole World's harh'mger, admira ces bureaux grands comme une ville, autour desquels se pressaient tant de courriers à cheval, tant de messagers, tant d'employés des télégraphes, tant de voitures, de camions et de chariots, qu'à cet endroit de la rue n° 27, on aurait pu jeter en l'air un objet quelconque sans qu'il pût jamais retomber jusqu'à terre.

Ce qu'on a dit de la corruption qui règne dans ces utiles offices est extrêmement exagéré; car, en déployant, il est vrai, toutes les ressources d'une diplomatie ingénieuse, et en jouant à propos du revolver et du bowie-knife, le jeune homme eut seulement à dépenser quelques billets de mille francs, pour arriver jusqu'au directeur du journal, monsieur Thomas Grocker. Gomme il franchissait la porte du cabinet où se tient habituellement cet homme illustre, monsieur Grocker se leva, et sans autre forme de procès tira sur lui six coups de son revolver. Par bonheur, Maurice ne fut pas atteint; cependant une des balles avait traversé son chapeau et l'autre son veston ; mais ce sont là des bagatelles auxquelles on ne fait pas attention une fois qu'on a traversé l'Océan.

— « Monsieur, dit poliment l'Américain à Maurice de Lux un peu étonné, puisque vous venez me trouver, c'est que vous avez des affaires à traiter avec moi. Alors, naturellement vous êtes mon ennemi : pardonnez-moi donc de vous avoir traité comme

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tel ! Mais enfin, puisque la chose n'a pas réussi, veuillez vous asseoir et causons.

— Volontiers, dit le jeune homme en s'asseyant. Je viens...

— Ah I interrompit vivement monsieur Crocker, ne me dites pas pourquoi vous venez, avant que j'aie pu vous faire apprécier l'invincible et souveraine puissance du journal que j'ai l'honneur de diriger. Avec une somme suffisante d'annonces dans le Whole Woi-hVs harbinger, on peut faire tout, surtout l'impossible. Voulez-vous être César, Fulton, Shakespeare? Voulez-vous être un saint? Voulezvous faire mûrir des ananas au Spitzberg? Désirezvous vendre des terrains qui n'existent pas, épouser la fille d'un roi ou vous débarrasser de votre femme au profit d'un autre citoyen? »

Maurice regardait le correct gentilhomme à la longue barbe, aux longs pieds, aux épaules carrées, affectant dans son ensemble l'apparence d'un T majuscule, et bien empaqueté dans sa jaquette mordorée, rayée de jaune, et dans son pantalon bleu à petites raies rouges. Il allait lui répondre; mais déjà monsieur Crocker s'était élancé pour surveiller l'arrivée de plusieurs petites locomotives, qui, traversant son cabinet après avoir ouvert les portes, comme dans un décor de féerie, lui apportaient de nombreux courriers. Entre temps, avec l'agilité furieuse d'un pianiste, il transmettait des dépêches à l'aide des appareils télégraphiques et téléphoniques installés autour de son cabinet.

Enfin il vint se rasseoir et dit gracieusement à Maurice de Lux :

— « Maintenant, Monsieur^ je suis tout à vous. Seulement, dans quelques minutes, je vous demanderai la permission de vous quitter un instant, parce que je me bats en duel dans la forêt qui touche à

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cette maison, avec monsieur Walter Yartz, directeur de VUniversal and famous newspaper, et avec ses trois fils.

— Ah! dit Maurice. Et quel est le motif de cette rencontre?

— Monsieur Yartz, dit Grocker, s'est très mal conduit avec moi. Il a traîtreusement manqué à sa parole. L'important pour nous est de ne pas être devancés pour les comptes rendus de théâtres, dont nos lecteurs sont très friands. Or, pour le drame intitulé : Les Massacres de V Illinois, nous étions convenus, monsieur Yartz et moi, de ne rien publier avant la naissance de l'auteur. Eh bien ! ce malhonnête homme, au mépris de la foi promise, a raconté le scénario du drame, et en a donné des fragments, la veille même de cette naissance. C'est là un procédé inqualifiable !

— Mais, dit Maurice stupéfait, comment pouvezvous savoir qu'un enfant, né d'hier, fera plus tard un drame intitulé : Les Massaci^es de V Illinois?

— Rien de plus simple, fit monsieur Crocker. Il sera élevé exprès pour écrire ce drame, et sous peine d'un dédit formidable, ses parents prennent l'engagement de le lui faire écrire dès qu'il aura atteint sa vingtième année. Où en serions-nous si, pour parler des pièces de théâtre, nous étions forcés d'attendre qu'elles existassent ! Mais pardonnez-moi ; l'heure du duel me réclame. » Puis, tendant à Maurice de Lux un étui ouvert : « Veuillez, ajouta-t-il, choisir un cigare. Je serai de retour près de vous dans moins de dix minutes. »

Monsieur Grocker prit sa carabine et sortit. Il revint, en effet, au moment qu'il avait indiqué et sonna un valet de chambre.

— « Jim, lui dit-il, allez ramasser les gentlemen qui sont par terre dans la forêt, et reportez-les chez eux. »

Puis, se tournant vers Maurice, qui l'interrogeait du regard : « Je leur ai, à tous les quatre, cassé la jambe droite. »

A ce moment entrèrent dans le cabinet des ouvriers portant d'innombrables clichés qu'ils déposèrent sur une grande table.

« Ah ! venez, monsieur, approchez-vous, dit monsieur Grocker; voilà des dessins dont vous admirerez j'espère, la composition, la grandeur, l'exécution hardie et spirituelle. Voyez ! quel tumulte, quelle terreur, quelle émotion tragique ! Ici, la maison de ville qui s'écroule ; là, cette femme qui descend par une corde et qui tient son enfant dans ses dents ! Voyez ! voilà le nègre incendiaire, pendu en vertu de la loi de Lynch, et là le pompier qui, aveuglé, sanglant et le ventre ouvert, meurt victime de son dévouement. Ce sont des dessins relatifs à l'incendie de Quick City, dans l'État voisin de Liplabour.

— Ah! dit Maurice, il y a eu un incendie à Quick City?

— Non, répondit tranquillement monsieur Grocker, pas encore. Il aura lieu le 27 du mois prochain, à sept heures du soir.

— Mais, dit Maurice, comment savez-vous...

— Ah I comprenez donc, cher monsieur! dit Grocker, étonné du peu d'intelligence de son interlocuteur. L'incendie, comme cela tombe sous le sens, est organisé par les soins mêmes du journal, avec le concours d'un des premiers metteurs en scène de Paris! En ces matières, nous devons agir comme le dieu païen Jupiter, et comme la police de votre premier empereur, qui pour être certains de prévoir les événements, avaient soin de les faire eux-mêmes. Aussi un directeur de journal digne de ce nom doit-il être assez fort pour se substituer au Destin ! »

Maurice de Lux, indigné, éprouvait le besoin d'o-

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béir à sa conscience, de protester violemment contre une semblable violation de la justice; cependant, il était pris déjà dans le tourbillon américain, et commençait à ne plus voir les vérités morales que comme les couleurs d'une roue tournante, qui toutes se mêlent et se confondent dans l'aveuglante lumière. D'ailleurs, au moment où il allait parler, le grand journaliste trouva le moyen de détourner ses idées, en lui demandant avec la plus gracieuse courtoisie :

— (( Vous plaîrait-il, monsieur, de voir ma fille, miss Ellénore Grocker? »

Sur la réponse affirmative du jeune homme, miss Ellénore, mandée par le téléphone, parut aussitôt. C'était une belle personne, forte comme un chêne, évidemment nourrie de succulents roastbeefs, mais pâle et romanesque, offrant l'aspect général d'une Ophélie bien portante. Sa robe princesse très collante, à raies bleues et rouges et à reflets changeants, était serrée par une énorme ceinture en soie rouge et bleue; elle portait au cou une fraise, avec un gros bouquet de roses rouges et de bleuets placé à gauche, et son chapeau de peluche dégradée, ses bas, ses pompons, ses rubans, son parapluie même complétaient cette puissante harmonie bleue et rouge.

— « Ma fille, prophétesse et docteur en médecine, dit M. Groker.

— Gomme prophétesse, dit miss Ellénore, je pense que le Tros-Haut viendra nous aider à dompter les Amorrhéens et les Amalécites. La colère sera la roue de son chariot, les regards de ses yeux seront des aigles irrités, et sa justice sera comme une faux aiguisée pour couper l'herbe. En tant que doctoresse, j'estime que nous ne devons admettre aucun principe surnaturel échappant à nos moyens d'in-

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vesligation, et que, comme il n'y a qu'une substance unique, il n'y a aussi qu'une maladie, occasionnée par des êtres vivants, dont nous devons avant tout connaître à fond l'organisme. — Mais , monsieur, continua miss EUénore en changeant de ton, ne désirez-vous pas m'embrasser?

— Si fait, miss, dit Maurice de Lux avec une furia toute française. Et déjà, il allait prendre la main de la jeune fille, lorsqu'elle ajouta avec un sourire engageant :

— C'est vingt mille dollars.

— Oui, fit monsieur Grocker avec bonhomie, elle se fait sa dot par ce moyen.

— Mon Dieu, miss, dit Maurice, je suis un simple gentilhomme français, et je vous avouerai que ce prix, quoique modique...

— A votre aise, on ne force personne, » dit miss Ellénore, qui se retira majestueusement et pensivement, dans le flot de rubans rouges et bleus voltigeant autour de son cou et de ses manches, avec un fracas turbulent et silencieux.

Maurice de Lux put enfin parler à monsieur Grocker de l'affaire qui l'amenait. Un précieux joyau de famille lui avait été dérobé, et, pour tenter de le retrouver, il voulait s'adresser à la publicité du journal.

— « Monsieur, lui dit l'Américain, rien ne résiste à un nombre suffisant d'annonces dans le Whole W^orkrs harbinger, et vous retrouverez certainement ce que vous cherchez, quand vous en aurez fait, par exemple, pour deux mille dollars. Après cela, si vous trouvez fastidieux d'attendre, et de prendre ces soins multiples, vous pourrez, moyennant la même somme rentrer immédiatement en possession du joyau, ajouta monsieur Grocker, et, ouvrant un carton numéroté d'où il tira une fort belle bague antique, taillée dans une améthyste et curieusement gravée,

il la présenta au jeune homme. Et comme Maurice ne pouvait dissimuler un peu d'étonnement : — « Oui, reprit-il, nous avons pris le parti de centraliser les vols, et d'annexer ce service aux autres branches du journal, afin d'en simplifier le mécanisme ! » Le Français, étourdi par ces débauches d'esprit pratique, se hâta de payer et de partir. Mais comme il traversait un corridor noir, il se sentit saisi par deux bras robustes, puis sur ses joues, sur ses yeux, sur ses lèvres tomba une pluie de bons et ardents baisers, et une voix à la fois énergique et caressante, la voix de miss Ellénore, lui dit à l'oreille avec un doux emportement :

— « Eh bien I alors, ce sera donc pour rien! » Maurice de Lux ne trouva pas que cette aubaine fût à dédaigner; cependant, ce jour-là même, il partit pour la France, sur le premier navire qui mit à la voile. Quoiqu'il fût très brave il tremblait déjà de se voir marié à l'étonnante prophétesse, et il avait le plus vif désir de se retrouver dans un pays où les journaux sont moins rapidement informés qu'à Pug Town, mais où ils se procurent leurs renseignements d'une façon moins farouche et paradoxale.

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