LE RENEGAT
Parmi les poètes encore vivants, Claude Justel a été certainement à ses débuts un des moins pauvres, car lorsqu'il vint à Paris en 1858 âgé alors de dixsept ans, il pouvait compter expressément sur la somme de quatre-vingts francs par mois. Cette pension, qui représentait les intérêts de l'héritage maternel, lui était servie par son père, très riche négociant en soieries, né et établi à Tours, qui certes aurait pu faire un sort plus heureux à son fils unique; mais monsieur Justel était un homme trop pratique pour encourager la fainéantise, et après s'être montré assez généreux pour épouser une femme pauvre, il ne voulait pas faire encore la folie d'encourager chez lui un assembleur de rimes.
L'honnête commerçant comprenait d'autant moins les révoltes de son fils, qu'en ordonnant l'éducation de cet enfant, il croyait avoir fait une large part à la fantaisie; en effet, à sa sortie du lycée, il lui avait fait apprendre à fond la langue anglaise qui, dans le commerce, mène à tout, et il lui avait lui-même enseigné à lire la musique et à jouer de la clarinette. Mais Claude, essentiellement peu virtuose, si ce n'est en vers, arrachait à cet instrument d'aveugle des cris déchirants, et, quant à son anglais, il l'em-
ployait à lire sans cesse, passionnément, les comédiesetles féeries de Shakespeare. Aussi monsieur Justel vit-il sans chagrin s'éloigner de lui un être aussi subversif, qui parlait à des Pucks et à des Ariels invisibles, et qui, sur le grand-livre de la maison griffonnait le portrait vague et aérien de la princesse Miranda.
Voilà comment Claude Justel connut le paradis du poète, une mansarde sans cheminée, située à un septième étage, dans une maison de la rue de Lille, et d'où ilvoyait, par une toute petite fenêtre, un grand morceau de ciel et quelques vertes cimes d'arbres. Un lit de fer chimérique et dérisoire, une cuvette, un pot à l'eau, une assiette, un verre, un couteau, placés dans un placard tout petit; un vieux fauteuil déchiré et délabré, une table de bois blanc, où tenaient, avec ses plumes et son papier avarement économisés, une dizaine de volumes, sans compter le bienaimé Shakespeare, tel était le mobilier de ce petit palais, où Claude se nourrjssait de pain, égayé, aux grands jours de gala, par quelques fruits secs, et buvait de l'eau claire, qu'il allait chercher luimême à la fontaine. Enfin, il y vivait toujours vêtu d'un tricot, d'un vieux pantalon de molleton bleu et d'une blouse, afin de conserver honnête et vraisemblable le seul vêtement qui lui permît de sortir un instant le soir, pour remettre un peu d'air dans ses poumons.
Dans de telles conditions d'existence, ne possédant rien, ne pouvant rien espérer, n'étant distrait par rien, Claude n'avait aucun motif pour ne pas chercher la perfection, et il la poursuivait en effet, avec une religion ardente et fidèle. Hegardant mille spectacles, les cieux lointains, les paysages, les Dieux, les histoires, les légendes, les enchantements, dans la chambre noire de son cerveau plein d'images et
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de rêves, il étudiait, en lisant et relisant ses maîtres, le divin métier qui permet de les animer et de les peindre, et écrivait des vers d'autant plus polis, achevés, éblouissants d'une originalité imprévue et charmeresse, que n'ayant que lui-même pour confident et pour public, il devait ainsi à chaque minute satisfaire le plus exigeant, le plus subtil et le plus difficile de tous les juges. Et après avoir composé des poèmes curieux, attirants, d'une vie intense, et deux comédies de la plus bizarre et curieuse fantaisie, Claude aima d'autant plus son travail et sa solitude, lorsqu'il eut essayé d'en sortir pour affronter les revues littéraires et les théâtres; car partout éconduit avec la plus dédaigneuse impolitesse, le jeune rimeur eut à essuyer les plus amères déconvenues, et même un directeur plus sincère que les autres ne craignit pas de lui dire cruellement : « Rappelez-vous mes paroles, monsieur, et, sachez-le bien, vous ne serez jamais qu'un poète I »
Ainsi condamné, Claude se replongea avec une sombre joie dans l'étude acharnée de son art, et n'eut plus souci de se promener, si ce n'est dans l'idéale foret des Ardennes! Qui ne l'a éprouvé? le culte de la maison, si pauvre qu'elle soit, mais passionnément et uniquement chérie, finit par donner une vie propre au silence qu'on y écoute, à l'air qu'on y respire, à l'atmosphère qui vous enveloppe, aux idées qui naisssent du milieu même où elles vont éclore, et l'artiste voué à la bienfaisante Solitude sent alors qu'elle devient un être personnel et conscient, dont la protection vous enveloppe avec une mystérieuse tendresse. Cet être, évidemment féminin, bientôt Claude Justel le sentit, le devina s'agitant et passant autour de lui; il eut une chère, une précieuse, une invisible compagne, dont la conversation même ne lui fut pas interdite, car des idées
lui étaient soudainement communiquées, répondant aux siennes, et formulées en mots exquis, dont il avait la rapide intuition, et qu'il entendait dans le silence recueilli et attentif de sa propre pensée.
Puis, à mesure qu'elle se sentit mieux aimée et comprise, l'amie se rassura et devint plus hardie. Claude ne la voyait, ne l'entendait pas encore, mais il avait conscience de son souffle, du rhythme de sa marche; il la devinait assise auprès de lui, ou penchée sur son épaule, et lisant les vers qu'il écrivait, avec des rimes fermes, sonores, glorieusement viriles. Elle parlait plus souvent dans ce langage muet, et pourtant si réel, au moyen duquel les idées et les mots, sans être émis par une voix, arrivaient directement au cerveau et à l'entendement du poète. Peu à peu elle se familiarisa tout à fait; elle voulut que son ami pût la nommer, et un jour il se sentit inondé de joie, et éprouva dans son cœur, comme noyé, une ivresse délicieuse, car il sut tout à coup, par une révélation immédiate et indiscutable, que sa compagne était une fée et se nommait Euryale.
Son pas léger devint perceptible, Claude entendit sa douce respiration, et sentit la caresse errante de de sa chevelure. Puis bientôt, dans un rayon de lumière, il l'entrevit fuyante, il vit son vague profil, l'éclair de ses yeux, son petit pied frémissant, et tout de suite la rapide vision disparaissait; mais Euryale était toujours là, inspiratrice, amie, et maintenant, à son réveil, Claude ne s'étonnait plus de voir ses papiers rangés avec l'instinct fidèle d'une femme, et son Shakespeare ouvert à l'endroit qu'il fallait lire, et la pauvre rose qu'il avait achetée un sou quinze j-ours auparavant, restée fraîche et vivante et glorieusement rose! Le jour où Euryale se décida à devenir tout à fait visible, son ami n'eut
pas d'étonnemenl ni d'effroi; il reconnut, tels qu'il se les était figurés, son front céleste, sa blonde chevelure, ses yeux brunS;, sa lèvre fière, son corps svelte vêtu d'une robe blanche, et la légère couronne de fleurs qui frissonnait sur son front, comme baisée et caressée par l'aile tremblante d'une folle brise !
Alors pour ces deux âmes, quelle vie! Claude et Euryale ne se parlaient guère en mots humains; mais leurs pensées mêlées ensemble, tressées étroitement, se pénétraient dans un accord voluptueusement chaste. Après s'être montrée un instant, la Fée disparaissait pour que son bien-aimé pût écrire, continuer son poème; mais après qu'il l'avait admirée tout à l'heure, grande et pareille à une jeune reine, maintenant, assise sur un livre au milieu de la table de travail, elle s'était faite toute petite et mignonne, pas plus grande qu'une petite poupée, agitant ses petites ailes de papillon ; elle souriait h Claude avec sa petite bouche aux dents de perles, pas plus grosse qu'un grain de groseille, et si son ami était parfois tenté d'écrire un lieu commun séduisant ou une rime presque vulgaire, il était bien vite ramené au devoir par la petite moue gracieuse et indignée d'Euryaleî C'est ainsi que de plus en plus il devenait un grand artiste, comprenant mieux à chaque minute le magique pouvoir de l'harmonie évocalrice et la gloire invincible du Verbe.
Mais qui n'a, par sa propre faute, perdu le bonheur? Par un de ces énervants et chauds matins de printemps qui déroutent l'esprit, mettent le feu dans nos veines et nous brûlent de cruels désirs, Claude, attiré par l'inconnu malsain, par je ne sais quelle folle et irrésistible envie du changement, par le chimérique besoin de créer et de subir l'agitation stérile, s'habilla et voulut quitter sa chère
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maison. Gomme il allait sortir, la fée Euryale, toute petite, courant et voltigeant sur les manuscrits, voulut le retenir par un geste désespéré; mais Claude n'était déjà plus maître de lui ; il ne voulut pas voir les yeux de son amie brillants de larmes, et il s'en alla, sans jeter sur elle un dernier regard. A peine était-il arrivé dans la rue, que d'immenses affiches bleues, roses, vertes, violettes, apposées sur les murs, attirèrent son attention. Sur toutes, on lisait ces mots : Poèmes médiocres^ par Eugène Bertîaa, 56", 57°, 58c édition. Faut-il dire que devant ces triomphales pancartes, Claude Justel éprouva comme un sentiment de colère jalouse?
Mais près de lui passèrent , accompagnées de leurs filles, des dames appartenant évidemment à la plus haute société du faubourg Saint-Germain. — «Oui, ma chère, disait l'une d'elles, je lis les Poèmes médiocres, et je ne puis m'en rassasier. Véritablement ce jeune homme est plein de cœur! n Puis ce fut un groupe de très jeunes peintres, qui croisèrent Claude, en suivant une jeune modiste embarrassée d'un lourd carton, et l'un d'eux s'écria follement : « Moi, c'est la vertu qui ni enivre! comme dit l'auteur des Poèmes médiocres. »
Pour échapper à cette obsession, Claude Justel entra dans un café, et, avant de s'asseoir, regarda les journaux rassemblés sur une table, près du poêle. Il n'y en eut pas un sur lequel il ne pût lire en grosses lettres : Bibliographie. — Poèmes médiocres^ par Eugène Bertina. 59'' édition!
Comment le poète se trouva-t-il assis à la môme table que monsieur Ulric Lagès, le célèbre rédacteur de la Revue continentale, doni il avait fait très imparfaitement la connaissance dans une de ses visites inutiles à l'éditeur Vigor, et comment la conversation setrouva-t-elle engagée entre eux? Claude ne se
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le rappela jaaiais, et quand il se souvint de cette scène, il revit seulement son interlocuteur ayant devant lui, selon la phraséologie de monsieur Scribe, tout ce qu'il faut pour écrire, et lui lisant à demi-voix, avec un enthousiasme non dissimulé, quelques pages des Poèmes médiocres. L'aspect de Lagès était prodigieusement négatif et diabolique. Sa maigreur, ses vilains cheveux blonds plus clairs que le teint de son visage, ses yeux atones, sa bouche incertaine irritaient le regard par leur manque de précision, et pourtant Claude Justel, sans se l'expliquer en aucune manière, subissait déjà la domination de ce ridicule individu. — « Au fait, dit tout à coup le pâle tentateur, ce n'est pas être hardi que d'entasser des vers dans un tiroir, et de composer des comédies que personne n'entendra jamais! Et vous qui êtes doué d'une si merveilleuse faculté d'assimilation, puisque vous voyez comment s'obtient le succès, pourquoi ne vous amuseriezvous pas à écrire des poèmes comme ceux-là? Oh! par jeu, et rien que pour voir si la chose est possible! » ajouta-t-il avec une légère nuance d'ironie, et il sortit, après avoir désigné du doigt le papier et les plumes placés sur la table.
Comme s'il eût été forcé d'obéir stupidement à cette injonction, Claude se mit immédiatement à parodier les Poèmes médioo'es, entassant les lieuxcommuns vertueux et patriotiques, se complaisant à écrire des vers cacophoniques et gris, à accoupler des rimes niaises et incolores, à faire rimer les mots simples avec leurs composés, et les syllabes brèves avec les syllabes longues; enfin, à commettre tous les crimes que peut conseiller à un poète le pâle démon de la perversité.
Ce qu'il y eut de pis, c'est qu'ayant d'abord imité Bertina avec une capricieuse raillerie, il ne tarda
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pas à trouver dans ce travail de singe un plaisir extrême. Peu à peu il prenait au sérieux les pompeuses niaiseries qui tombaient de sa plume ; il se disait qu'en somme, il serait non plus un rêveur, mais un citoyen utile, et ces mots ; 59*^ édition, dansaient et flamboyaient devant ses yeux, sur les affiches roses et violettes ! Il savait qu'en rentrant dans sa mansarde il n'y retrouverait plus Euryale, mais il avait hâte d'y rentrer, pour continuer son œuvre nouvelle.. En effet, au bout de trois jours il avait entassé plus de cent feuillets des Poèmes bourgeois et militaires. A peine les avait-il mis en ordre et soigneusement plies, que le blond Ulric Lagès apparut soudainement et les enfouit dans sa poche.
— « C'est bien, dit-il, je vais les porter à la Revue continentale . »
Maintenant, je serai bref, car il est inutile de raconter une carrière que tout le monde connaît. On sait comment la Bévue continentale et la Bévue intermédiaire s'arrachèrent les poèmes de Claude Justel, devenu, après Bertina, l'idole des hommes graves ; comment son livre philosophique : Le Bivofxe spirituel, passionna l'opinion, et comment ses deux comédies, en habit noir et en vers, obtinrent, à force de modération, des succès excessifs. Il ne voyait plus jamais Euryale avec ses yeux humains; mais, dans sa pensée, il la voyait distinctement, pâle, malade, frappée au cœur, tournant vers lui des yeux farouches et désolés. Toutefois, débarrassé heureusement de toute superstition, il chassait loin de lui cette image navrante, bien décidé à ne plus s'attendrir sur des chimères, que les sérieux devoirs vinrent enfin lui faire oublier. En effet, séduit par la poésie moralisatrice de Claude Justel, le riche quincaillier Rémérand lui donna, avec un million de dot, sa fille Euphémie, tout à fait semblable à une petite
carotte, et l'Académie ouvrit enfin ses portes à l'heureux auteur des Poèmes bourgeois et militaires.
La séance de réception de Claude Justel avait réuni l'élite du monde parisien, et digne, sérieux, devenu entièrement chauve, le poète converti lisait avec une molle onction son discours noblement composé de phrases à rallonges, lorsque tout à coup il vit s'animer, se multiplier, foisonner les palmes brodées sur les habits de ses collègues, et ces palmes devinrent les feuillages d'une fraîche et verte foret romantique, sur lesquels, à travers la coupole de l'Institut ouverte et déchirée, s'étendit un vaste ciel bleu, frissonnant et pâle, ouaté de blanches nuées, et les fleurs, les étoffes, les joyaux qui brillaient sur les toilettes des dames étaient devenus les fleurs écloses dans la verte forêt.
Alors, dans une blanche lumière intense et aveuglante, se mit à défiler un petit cortège, qui était le cortège funèbre de la fée Euryale. Il y avait d'abord des rossignols et des fauvettes qui chantaient, puis des insectes musiciens, des bourdons qui sonnaient de la trompette dans des fleurs recourbées, des scarabées qui jouaient du tympanon et du tambour sur des têtes de pavot, puis les Sylphes, vêtus de vert, puis, portée par ses sœurs les Fées, Euryale morte, blanche, couronnée de blanches roses, puis Obéron, Titania et son page, Ariel, Puck, Miranda, Célie, Rosalinde en habit de garçon et beaucoup de belles petites dames aux cheveux d'or, tenant des baguettes de diamant. Malgré lui, l'académicien Justel regardait toujours l'éblouissante lumière qui le stupéfiait; enfin la parole lui manqua, et il tomba évanoui.
On lui sut très bon gré de cet accident, qui fut mis sur le compte de sa modestie excessive ; mais sa vue, offensée parla clarté féerique, est restée incertaine et très affaiblie . Il est maintenant forcé do
porter un abat-jour vert, et complètement désintéressé de la poésie depuis qu'il a vu la fée Euryale glacée et morte, il distrait son long, tranquille et incurable ennui, en jouant de la clarinette.
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