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LES CARTONS VERTS

Il y avait une fois un roi de Bohême, nommé Borizivoï, comme le premier de ses prédécesseurs chrétiens, qui entreprit de faire le bonheur de son peuple. Pour arriver à ce résultat, il choisit comme premier ministre Ottocar de Sternberg, un jeune homme plein d'audace et de génie, dont l'esprit n'était pas empêtré dans la vieille tradition, et lui donnant tout pouvoir, il se borna à lui dire : «Fais ce que tu voudras, mais fais bien! » Ottocar réalisa tout de suite ce programme effrayant d'audace et de clarté, et ne fut pas embarassé pour tout mener de front, l'administration intérieure, l'éducation des armées, les relations diplomatiques avec les puissances étrangères, la protection donnée au commerce et aux arts. 11 pensait vite et juste, savait se faire obéir, ne souffrait pas les objections composées de lieux-communs ou de mots vides de sens, et une mesure qu'il avait jugée utile était immédiatement appliquée.

Aimable et spirituel, adroit à tous les exercices du corps, profondément érudit, ayant étudié et deviné les secrets de la vie dans l'histoire, le comte de Sternberg était doué en outre d'une force physique peu commune et d'une patience à toute épreuve. Il pouvait, sans se reposer, voyager à cheval pendant

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tout un jour, et lire les fatras les plus compliqués ; et, comme un Arabe, il eût gardé une immobilité de statue, pendant de longues heures, sous la piqûre des moustiques. Enfin, ce jeune homme voulant le bien, armé pour le faire, et dont le front mâle était coupé en deux par la cicatrice d'une large blessure gagnée dans les combats, possédait encore, pardessus toutes ces qualités, l'invincible puissance qui produit les miracles et vient à bout de toutes les difficultés : l'amour !

Oui, ce maître, cet assembleur de nuages, ce conducteur d'hommes, aimait comme un pâtre aux pieds nus, et le paradis du ciel s'ouvrait pour lui dans les riants yeux bruns de la bien -aimée. Il aimait Vlasta, la fille du conseiller Stoymir, enfant belle et sincère, fièrement couronnée de sa noire chevelure, et si jeune qu'on voyait sur sa peau brune la tendre rougeur rosée du sang vermeil. Bientôt ils devaient être mariés et le conseiller voyait cette union prochaine avec une immense joie, sachant que nulle part au monde Vlasta n'aurait pu appuyer sa jeune tête sur un cœur plus brave que celui d'Ottocar. Souvent, pendant les courtes heures de liberté que la politique laissait au ministre, ces amants se promenaient ensemble, heureux, extasiés, ravis, sous les verts ombrages du parc attenant au château du conseiller, si unis qu'ils sentaient leurs deux âmes mêlées et tressées étroitement, si chastes que l'ami n'eût pas osé effieurer du bout du doigt la main de son amie. C'est pour offrir à Vlasta, comme un joyau digne d'elle, le bonheur d'une nation, qu'il savait vouloir, imaginer, résoudre ; que sa pensée, dévorant les espaces, allait droit au but comme un oiseau rapide, et qu'il marchait sans fîitigue à travers les embûches et les périls, comme s'il eût été protégé par une armure de diamant.

Dès qu'il fat au pouvoir, bouleversant la vieille machine et piétinant sur les abus avec une méprisante indifférence, Ottocar stupéfia les vieux politiques et leur fit tomber des yeux les plus rudes écailles. Aidé d'un jeune secrétaire nommé Mathias, qu'il avait recueilli enfant abandonné, et dont le dévouement était sans bornes, il se levait avant le jour, lisait lui-même sa correspondance, jetait au panier les lettres inutiles et répondait immédiatement à celles qui annonçaient un fait digne d'être pris en considération. Au lieu d'accorder de ces audiences collectives où une foule désolée et importune s'abêtit à regarder sottement des huissiers, des banquettes et une porte par où on ne passe jamais, il indiquait une heure précise à chacun, en cinq minutes se faisait expliquer nettement par le solliciteur l'affaire qui l'amenait, et s'il y avait lieu, disait simplement : « Revenez demain, vous aurez ma réponse! » Le premierqui entendit cette phrase inouïe se pinça le bras pour s'assurer qu'il était bien éveillé, et ensuite se crut devenu fou ; mais il revint le lendemain, obtint ce qu'il avait demandé avec justice, et dès lors, comme le feu mis à une traînée de poudre, ce bruit se répandit dans la ville de Prague et dans tout le royaume que le peuple n'était plus seul, isolé sans recours, laissé et abandonné comme un orphelin, et qu'il y avait sous le ciel quelqu'un à qui il pouvait parler !

Un inventeur toujours éconduit, promené à travers les bureaux, aveuglé par la poussière des paperasses, avait trouvé un procédé sûr et peu coûteux pour rendre incombustibles les monuments, les palais, les navires de guerre, en enduisant les meubles, les boiseries et même les étoffes d'une composition qui les protégeait sans en altérer la substance ; las, découragé, accablé de misère, il se consumait,

n'ayant même plus le courage de la lutte. Le comte de Sternberg le reçut, et vingt-quatre heures après, son procédé était adopté par le roi et par le conseil, qui en ordonnait l'application immédiate.

Un vieux brave, le général Mnatha, qui avait fait jadis de merveilleux exploits dans la guerre contre les Silésiens, accusé à tort d'avoir trempé dans une intrigue de cour, avait été disgracié par le père du roi Borizivoï, et depuis vingt années essayait en vain de prouver son innocence; en quelques heures, le ministre éclaircit cette affaire bien moins compliquée au fond qu'elle ne semblait l'être, car toute complication n'est qu'apparente ! et le vieux Mnatha reprit le rang que lui méritaient sa bravoure et ses glorieuses blessures. D'éternels procès entre les particuliers et la couronne se terminèrent, au grand étonnement de tous, par des dénoûments heureux et inattendus; les menaçantes sociétés secrètes furent dissoutes, du jour où Sternberg fit venir leurs chefs et, preuves en mains, leur montra qu'ils ourdissaient leurs plans dans une cage de verre. Le sort des ouvriers dans les villes, des paysans dans les campagnes, fut pour Ottocar l'objet d'une sollicitude constante ; toute question se rapportant à ce grand problème était immédiatement étudiée, définitivement éclaircie, et toujours résolue dans le sens le plus libéral.

Enfin le ministre poursuivit les intrigants et les accapareurs avec la plus implacable sévérité, et ne permit plus que personne s'enrichît aux dépens du pauvre, une nouveauté dont l'apparition imprévue dut sembler singulière, môme en Bohême.

Le système du comte de Sternberg était bien aisé, mais qui jamais s'avisa de l'adopter? 11 avait, au milieu de son cabinet, une grande table absolument purgée de tous papiers parasites, et il y mettait,

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les gardant sous ses yeux, les papiers relatifs aux deux ou trois affaires qui devaient être décidées le lendemain. Puis il faisait venir les chefs de services, les spécialistes, les hommes dont les lumières pouvaient Taider, se faisait apporter les pièces à consulter, s'il y en avait, et séance tenante, sans nommerde commissions, ni faire barbouiller des rapports inutiles, résolvait ou faisait résoudre la question pendante. On imagine que de tels procédés expé- (litifs devaient étonner la routine ; aussi le chef du labinet du ministre, le vieux Néclan, qui était la bureaucratie incarnée et couchait avec des manches vertes, ne tarda-t-il pas à vouer h Ottocar une haine comme les couve un ancien employé monté en grade, qui pendant trente ans de sa vie a été assis sur des ronds de cuir !

— «Mais, Monseigneur, dit-il à Sternberg, qui entendait garder sur sa table les réclamations auxquelles il voulait faire droit, si je n'emporte pas CCS pièces, quand seront-elles classées?

— Elles ne le seront pas, dit le ministre.

— Mais quand passeront-elles par les bureaux ?

— Jamais !

— Et alors elles ne seront rangées dans aucun carton î

— Non, dans aucun. »

Si irrités qu'ils fussent, les yeux de Néclan ne lançaient pas de flammes, et ce fut la seule raison pour laquelle le ministre ne fut pas réduit en cendres. Le vieillard se retira en saluant jusqu'à terre, mais sans doute méditant quelque vengeance de Caraïbe, agitant sa main crispée, comme pour saisir les papiers absents, et, les lèvres blanches, la gorge sèche, il murmurait tout bas avec une rage froide : — « Dans aucun carton ! »

Le soir de ce même jour, comme la nuit tombait,

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Ottocar, assis dans un fauteuil, près d'une fenêtre de son cabinet donnant sur les jardins, regardait les masses noires de feuillage se mêlant déjà au ciel obscur, et, bien seul, songeait à ses travaux et à son amour, lorsqu'il fut presque aveuglé par un nuage formé de cette poussière très particulière qui flotte et plane dans les bureaux. Et de cette poussière sortit un être bizarre, essentiellement absurde, qui s'écria d'une voix pareille à celle des plumes d'oie égratignant les feuilles de papier ministre :

— «. Je suis le Démon des Cartons Verts ! » Cette assertion paraissait fondée, car son corps,

ses jambes, ses pieds, ses bras, ses mains n'étaient qu'une série de cartons verts à lisérés blancs, et comme dague il portait à sa ceinture, faite d'une courroie en ruban de fil, un large grattoir, destiné sans doute à effacer des pâtés gigantesques. Pour son visage, évidemment modelé avec du papier mâché, il était fort pâle. Les yeux étaient deux pains à cacheter noirs, le nez était une bouteille de sandaraque, et la bouche était formée d'un pain à cacheter rouge, adroitement coupé en deux, de façon à pouvoir s'ouvrir, tandis que les oreilles étaient deux essuie-plumes en drap gris, plissés à petits plis et ornés d'un léger manche d'ivoire. Son front et le sommet de son crâne étaient remplacés par une de ces boîtes surmontées d'une pelote, qui sur leur enveloppe côtelée et rebondie portent des épingles, tandis que leurs flancs enferment les pains à cacheter. Tout en parlant, ce monstre ouvrait sa poitrine, d'où il tirait des dépêches sur lesquelles il effaçait des pâtés avec son grattoir, et qu'il scellait ensuite au moyen de pains à cacheter pris dans sa tête, qu'il ouvrait à cet effet et qu'il refermait ensuite avec soin.

— « Je suis, dit-il, le Démon des Cartons Verts! Sache que le vil troupeau des hommes, et les rois,

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les capitaines^, les génies, les savants, les poètes, le peuple pliant sous le faix, n'ont été créés que pour justifier la création des bureaux et des employés, et que les bureaux ne servent qu'à abriter, et les employés à adorer des cartons verts, où tout se résume par des liasses de papiers qui ne seront jamais lus de personne ! Le carton vert contient et étouffe les destinées de l'humanité, et moi, je suis le Démon des Cartons Verts ! Veux-tu te soumettre à ma puissance ?

— Mais, fit dédaigneusement Ottocar, je suis précisément venu ici pour détruire les cartons verts! »

A ces mots, le démon bureaucrate poussa un effroyable cri de papier de fil qu'on déchire, et sauta dans le jardin avec un bruit de carton froissé et de tambour; puis, ô sinistre épouvante! au loin, sous les ombrages noirs, Ottocar crut le voir emportant dans ses bras de carton Vlasta échevelée et pâle. Il courut chez le conseiller Stoymir, et put se convaincre que cette vision n'avait rien de réel, car il trouva son amie souriante comme à l'ordinaire et brodant des fleurs de soie et d'or à la clarté des lampes; cependant elle semblait triste comme à l'approche d'un malheur qui, ainsi qu'on va le voir, ne se fit pas attendre. Le lendemain, retenu assez tard chez le roi par son service, Ottocar, lorsqu'il rentra dans son cabinet, ne fut pas médiocrement surpris et furieux d'y voir les murs entièrement couverts par d'élégants casiers d'ébène qui supportaient d'innombrables cartons verts. Gomme il querellait son valet de chambre en lui demandant l'explication de ce ridicule décor, le vieux Néclan entra, et s'inclinant profondément :

— « C'est moi, dit-il, qui les ai fait poser! J'ai vu que Votre Excellence désirait avoir sous la main les principaux dossiers, et j'ai cru lui être agréable en organisant cet aménagement. »

Ottocar allait éclater; mais à ce moment-là entra le roi lui-même, précédant les quelques personnes auxquelles le ministre avait donné rendez-vous.

— « Mon cher ministre, dit-il, j'ai entendu parler de vos décisions heureuses, dignes du roi Salomon, et je veux assister en personne à votre audience, pour vous adresser les félicitations que vous méritez.

— Sire, répondit le comte de Sternberg, ce sera pour moi un grand honneur. » Et il se préparait à prendre des mains de son secrétaire Mathias les dossiers des visiteurs, lorsqu'à sa profonde stupéfaction il vit que la table où il les avait laissés était entièrement vide.

Pâle de colère, il se tourna vers Néclan, et lui demanda :

— (( Où sont les papiers que j'avais laissés sur cette table ?

— Monseigneur, dit le chef du cabinet, ils sont maintenant classés, étiquetés par lettres, chiffres et séries, et rangés avec les autres papiers dans les cartons verts! »

Ottocar ouvrit un de ces cartons , littéralement pleins, encombrés et bourrés de paperasses couvertes d'une épaisse couche de poussière ; y chercher quoi que ce soit eût été moins facile que de retrouver une aiguille dans un grenier à foin ; il dut renoncer à reconnaître dans ce fatras les papiers dont il avait besoin, et avoua franchement son embarras au roi Borizivoï.

— <( Allons, mon pauvre ami, dit le roi après avoir d'un geste congédié les solliciteurs, je vois qu'on ne m'a pas trompé, et qu'en croyant mettre à la tête de mon royaume un homme pratique, j'avais imprudemment choisi un rêveur!

— Sire, dit respectueusement le vieux Néclan, qui à ce moment-là ressembla d'une manière effrayante

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au démon bureaucrate, Son Excellence s'exagère les diflicultés de sa charge. Tous ces papiers sont classés très régulièrement, aucun d'entre eux ne saurait échapper à une investigation sagace, et on trouve tout ce que l'on veut dans les cartons verts ! » A peine avait-il prononcé ces paroles que deux des cartons s'élancèrent spontanément de leurs cases, et, avec un grand bruit, tombèrent sur le parquet. Sur l'un d'eux étaient écrits en grosses lettres ces trois mots : Comte de Sternberg et sur l'autre on lisait distinctement cette inscription : Princesse Lybmsa. En tombant ils s'ouvrirent, et laissèrent échapper de nombreux papiers, dont le secrétaire Mathias, avec un zèle imprudent, voulut s'emparer; mais Néclan les lui arracha des mains, et les disposa sous les yeux du roi dans un ordre clair et irréprochable.

Les uns avaient trait à une conspiration ourdie par le comte de Sternberg, et indiquaient les plans, les ressources, les nKjyens d'action des conjurés; les autres étaient des lettres d'amour adressées au comte par la princesse Lybussa. Si le malheureux Ottocar avait pu se faire écouter, il lui eût été facile d'expliquer à son maître que le complot dont il s'agissait avait éclaté un demi-siècle auparavant, et que son aïeul, nommé, comme lui, Ottocar de Sternberg, conspirait alors au profit de ses rois légitimes, contre l'usurpateur Brétizlas. Il eut pu dire aussi que la princesse Lybussa, dont les lettres venaient de rouler sur le parquet, était, non pas la sœur, mais la grand' tante du roi actuel, coïncidence facile à comprendre dans l'un et l'autre cas, à propos de familles ou, de génération en génération, les noms de baptême se perpétuent avec une piété fidèle. Mais le roi Borizivoï ne voulut rien entendre, et avec une ingénieuse cruauté, les lettres de la princesse furent envoyées à Vlasta, qui, le cœur à jamais saignant et brisé,

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entra le jour môme dans un couvent, et que le comte de Sternberg ne devait jamais revoir.

Quant à lui, jugé par le grand conseil constitué en haute cour de justice, il fut condamné à voir ses palais rasés, son écusson brisé par la main du bourreau, et h avoir la tête tranchée. Cependant, par un reste d'affection, le roi commua sa peine en un exil perpétuel, et comme, par une claire nuit étoilée, Ottocar était conduit vers l'inconnu sinistre, en regardant aux vitres de la chaise de poste qui l'emportait, il vit qu'elle était traînée par de maigres chevaux roux, aux blondes crinières échevelées et flottantes. Sur l'un deux était monté, comme postillon, le Démon des Cartons Verts, qui de temps en temps ouvrait sa poitrine de carton et en tirait des paperasses, puis les donnait à dévorer aux pâles chevaux-fantômes, qui semblaient se repaître de cette nourriture avec un plaisir extrême. Le Démon était entièrement fait d'un assemblage de cartons verts, et son visage était en papier mâché, avec des yeux de pains à cacheter noirs, tel que naguère Ottocar l'avait vu dans son cabinet de ministre; seulement, sur la pelote qui lui servait de crâne se dressait, en guise de plumet, un beau paquet déplumes d'oie aux longues barbes, autour duquel s'enroulait et volait dans le vent une élégante ficelle!

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