LE CYGNE
Oui, moucher Giacomelli, je vous serai éternellement reconnaissant de m'avoir enseigné à comprendre le langage des oiseaux, qui vous est familier, comme il le fut jadis au divin Aristophane. Grâce <\ vous, je sais ce que disent la caille, et la huppe, et le geai, et le perroquet conférencier, et la grue, essentiellement sociable, et l'oie pleine de tendresse, et l'infatigable hirondelle, libre dans les cieux, et le pinson et le rouge-gorge, et l'alouette, fille du soleil, et tous les autres oiseaux.
A Asnières, dans cette triste, orageuse et étouffante nuit de printemps où Daniel Berrus mourut de la blessure qu'il venait de recevoir en duel, j'ai très bien entendu ce que disait le Rossignol, lorsqu'il interrompait son ardent, son fiévreux, son éblouissant chant d'amour, pour louer ce musicien, ce poète, qui allait mourir à vingt ans, si beau, aussi pâle que sa chemise sanglante, et comme noyé dans les resplendissants fiots d'or de sa blonde chevelure.
Daniel était venu à Paris, exalté par cette renaissance dont nous voyons l'aurore et qui, ramenant les temps orphiques, va refaire de la musique et de la poésie, ridiculement séparées, un seul art ayant la voix et la note, la parole et le chant, et réunissant
dans sa variété infinie toute la pensée et toute la lyre. Déjà il commençait à écrire sa première symphonie lyrique, une Andromède qui selon ses jeunes maîtres s'annonçait comme une œuvre d'une pénétrante originalité, lorsqu'une catastrophe déplorablement vulgaire vint mettre fin à sa courte vie.
Au concert Pasdeloup, pendant l'entracte, Daniel Berrus, tout à coup arraché à sa rAvorie, entendit les éclats d'une scène violente, et vit près de lui une femme seule, sans protecteur, qui, poursuivie par un très élégant jeune homme, se plaignait amèrement d'être insultée. Sans tenir compte de ses protestations et de sa colère, l'assaillant retenait de force, dans les siennes, les mains de la dame inconnue, et, aux injures dont elle l'accablait, répondait en souriant par d'insolentes paroles d'amour, débitées avec un accent ironique. Daniel prit parti pour sa voisine, au grand étonnement du jeune homme qui, poliment, mais sèchement, affirma à son interlocuteur que c'était là une querelle intime, dont il regretterait de s'ôtre mêlé.
Mais comme l'irritation de la dame redoublait, et comme elle faisait d'impatients efforts pour se dégager, le poète, n'obtenant rien, eut recours à la force, et traita l'indiscret amoureux d'une façon qui rendait une rencontre inévitable. Le duel eut lieu en effet. Daniel Berrus eut le poumon percé d'un coup d'épée, et c'est pourquoi il agonisait dans cette chambre tte où à travers la fenêtre ouverte, je pus entendre distinctement ce que disait le Rossignol dans les sombres marronniers en fieur.
Nous n'étions pas seuls, Paul Adnet et moi, à veiller les derniers instants de notre jeune et malheureux ami. La femme qu'il avait défendue avait tenu à honneur de venir s'asseoir près de son lit, et nous avions reconnu en elle cette jolie et célèbre
Caroline Aspe , dont l'incommensurable bêtise est devenue proverbiale. A vrai dire, elle avait été défendue par Daniel beaucoup plus qu'elle ne l'eût souhaité. L'indignalion que lui inspiraient les entreprises du boursier Edmond Loriol tenait à ceci surtout que, dans un souper récent au Café Anglais, il lui avait préféré son amie Juliette Lauré; or, après avoir mangé la grive, ce glouton voulait ensuite croquer le merle, qui, sans la trop chevaleresque intervention de Daniel Berrus, se serait sans doute laissé faire, après une lutte suffisamment héroïque. Mais, à présent que le poète avait été frappé à cause d'elle, Caroline, bien qu'elle eût horreur de tous les spectacles tristes, avait cru devoir faire la sœur de charité, comme le lui conseillaient les souvenirs des innombrables romans qu'elle avait lus.
Elle avait commencé par chercher dans sa garderobe une toilette convenable pour la circonstance, pas trop claire, évidemment, pas noire non plus, de peur d'impressionner le mourant, et il faut bien reconnaître que celle qu'elle avait trouvée était une merveille d'appropriation. Robe de crêpe de Chine fumée, avec agréments en faille vert bronze. Depuis le chapeau simplement orné d'une seule joie jaune orange, jusqu'aux bas, la variation sur ces deux tons était fidèlement suivie, et le bouquet de réséda, avec un bouton d'or, que Caroline portait au cou, le manteau en drap anglais couleur jfumée, sans boutonnières, à basques très longues, avec un nœud en haut et un autre derrière, placé très bas, et enfin les souliers austèrement vernis, complétaient cet ajustement sévère.
Mais une fois le personnage costumé, il faut le jouer, et c'est là que Caroline Aspe était sérieusement embarrassée. Elle avait rêvé de réconforter le malade par de douces paroles, de sucrer des tisanes dans
des tasses élégantes et tragiques; elle ne savait que devenir près d'un mourant qui pouvait à peine dire quelques mots et qu'il fallait laisser tranquille. Au fond très dépaysée, ce qu'elle pensait était surtout : rien du tout! Accessoirement, l'idée que Daniel n'était pas beau ainsi, le désir vague de s'en aller, l'atmosphère orageuse plus difficile à supporter dans une chambre de malade, lui causaient un pénible malaise. Elle était surtout très occupée de ses mains très petites et un peu grosses, qu'elle avait dégantées, et dont elle inspectait minutieusement les ongles vulgaires, rosis par les poudres et polis par les patients outils de l'artiste.
Nous eûmes pitié d'elle , et nous l'engageâmes à retourner à Paris prendre un peu de repos , ce qui était on ne peut plus facile puisque sa voiture l'attendait dans la rue , et nous l'assurâmes que rien n'arriverait en son absence. Cette inspiration avait été d'autant meilleure, qu'après son départ Daniel se réveilla, retrouva un peu de force, et pendant cette heure, qui fut la dernière, nous parla de son art avec une inspiration divine ; car, dégagé des liens de la chair, il entendait déjà les éternelles harmonies, et voyait distinctement Vau delà, ce que cherche toujours notre esprit avide, et qui nous est caché par un invisible voile, derrière lequel l'Évidence éclate dans sa beauté ravie et dans le resplendissement de sa gloire triomphale.
Cependant le Rossignol chantait : « 0 musicien, mon frère, tu meurs bien, après avoir chanté amoureusement tes premières odes, et sans avoir été l'artiste esclave pour les plaisirs de la vile populace! Tu n'auras pas agité les ignobles grelots de l'Opérette, ni fait antichambre chez les directeurs de spectacle, ni respiré pendant le jour l'air vicié des salles de théâtre, éclairées par des quinquets funè-
bres enfermés dans des lanternes triangulaires. Tu n'auras pas tenté d'insuffler ton âme à des virtuoses ou à des marionnettes, et tu t'en vas à travers les cieux éperdus, à travers les jardins où fleurissent les lys de la lumière et les rougissantes roses de la joie, mêler ta voix aux chœurs extasiés des étoiles.
ïu meurs h vingt ans, beau, ingénu, fidèle, sans que la Vie ait pu te marquer de ses ongles acérés ! Tu meurs idéalement, pour ce qu'il y a de plus beau sur la terre, pour une femme, et, afin que ton sacrifice soit plus pur et plus complet, tu meurs pour une femme absurde, qui a moins de cervelle qu'une iinotte, et moins de pensée qu'un oiseau-mouche ! Et maintenant, musicien mon frère, délivré, planant comme nous, tu vas ouvrir tes ailes, aspirer etcon-. templer l'infini, marcher à travers les astres, gravir d'un pas bondissant les escaliers d'azur et franchir avec ravissement les éthers, au milieu des immatériels Esprits, qui s'enivreront délicieusement de ton chant lyrique ! »
Deux siècles parisiens, c'est-à-dire quinze jours, s'étaient écoulés depuis que nous avions déposé un baiser suprême sur le front glacé de Daniel, lorsque par un soir de mai, un peu avant que la nuit tombât, me promenant sur les bords du lac d'Enghien, où se reflétait un ciel de pourpre, de cuivre et d'incendie, je fus tout à coup charmé par un chant sublime, extra-terrestre, dont l'harmonie victorieuse et débordante d'allégresse me sembla ouvrir pour moi à travers les cieux déchirés la vision des palais de saphir et de diamant où le toujours jeune Désir s'unit pour jamais à la Psyché immortelle sous le regard bienveillant des Dieux. Dans cet hymne furieux, splendide, éperdument envolé, il y avait quelque chose de douloureux comme la suprême joie et quelque chose d'apaisé comme le triomphe définitif; j'étais encore
liop loin (lu chanteur pour entendre les paroles qu'il prononçait; mais déjà sa voix m'emplissait d'une fierté sereine, comme si j'avais bu une réconfortante et généreuse liqueur.
Enfin, guidé par cette voix, j'arrivai à l'endroit où elle exhalait ses puissants accords, et je vis que le chanteur était un cygne meurtri et près de mourir. A son fianc s'ouvrait une blessure de forme ronde, qui paraissait avoir été faite par une balle, et sur ses douces plumes à la blancheur de neige, s'étalait une large plaque de sang, et à ses pieds aussi et autour de lui il y avait du sang. Le noble oiseau élevait désespérément son cou, faisait un effort pour ouvrir ses ailes, et disait son ode, l'œil perdu dans les Xunèbres rougeurs du ciel. Alors mon cher Giacomelii, grâce à ce que vous m'avez enseigné, je pus entendre et comprendre parfaitement les paroles qu'il prononçait, et je l'écoutai en silence, tandis que les flots du lac agités par le vent lui répondaient h de courts intervalles par un vague et suave murmure.
Le Cygne chanta : « Sois la bienvenue, Mort, qui déjà caresses mes plumes frissonnantes, et pose sur moi ta froide lèvre, ô libératrice! Viens m'effleurer de ta rafraîchissante haleine, et verse sur mes yeux appesantis le calme sommeil, car j'ai assez vécu dans ce monde triste et vulgaire, qui n'a môme plus le sens de la musique, et où se mêlent des paroles de sottise et de haine, prononcées sous la lumière des chastes étoiles! Ah! jadis les cygnes furent heureux! Ils s'envolaient par troupes dans l'azur, et leurs ailes les emportaient chantants à travers les espaces; mais devenus semblables aux hommes qui nous entourent, nous avons perdu le céleste don, l'appétit de l'infini, la gloire du vol; nos ailes retombent inertes sur nos flancs désolés et nous ne chan-
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tons plus qu'à l'heure où lu viens, ô Mort, écouter notre voix délivrée, dont les accents te saluent, ô compagne, mère attentive , bienfaisante nourrice !
Les cygnes furent heureux dans les eaux du Mincio, et lorsqu'ils couvraient de leurs voiles les marais de Mantoue, et lorsqu'ils allaient porter aux astres le nom de Varus, et plus encore lorsqu'ils voguaient sur les fleuves sacrés près des rivages où les Orphées éveillaient la grande lyre. Dans les Ilots d'argent de l'Eurotas, la blanche Léda se baignait nue, et tout à coup elle vit paraître le divin Cygne, qui doucement nageait vers elle et qui la regardait avec ses yeux pleins d'amour; elle s'enfuyait craintive et charmée, et de ses bras robustes fendant l'onde blanchissante ; mais toujours l'oiseau la suivait, et lorsqu'elle arriva enfin au rivage, lorqu'elle tomba lassée parmi l'herbe et les fleurs, sous le doux ombrage des lauriersroses, l'oiseau de neige qu'elle n'avait plus la force de repousser effleura ses lèvres do rose, et ouvrit tout palpitant ses ailes frémissantes. Hélas! des œufs de cygne pondus dans les propriétés qui avoisinent le lac d'Enghien ne sortira jamais aucune Hélène ni aucune Glytemnestre, et on n'en verra pas non plus sortir Castor et PoUux; que feraient ce lutteur et ce dompteur de chevaux au milieu des Parisiens anémiques, dont la pâleur fait honte à la blancheur de nos ailes?
Les cygnes ont été dieux et poètes, ils ont vécu parmi les héros et les porteurs de lyre ; mais à présent, esclaves sur un lac ridicule, nous voyons passer des bourgeois en villégiature, des architectes, des marchands d'esprit qui n'ont pas d'esprit, et c'est pourquoi je te salue, ô Mort, et je bénis la blessure sanglante qu'un imbécile m'a faite, en tirant sur moi avec une carabine de salon! Et maintenant, emporte-moi, sombre nuit que je sens rouler dans mes
joyeuses prunelles; partons, fuyons loin de ce paysage absurde, et allons-nous-en dans les vastes éthers où planent les ailes et les âmes, et où tout se renouvelle dans le sein profond de l'invincible et mystérieux Amour! »
Ainsi chantait le Cygne, et à ce moment-là même je vis s'avancer un couple d'amants, qui représentaient Roméo et Juliette modernisés, un jeune homme ot une jeune femme, qui semblaient s'adorer l'un l'autre autant que le permet la mode actuelle, c'està-dire pas du tout; pour être exact, je dois même dire qu'ils semblaient animés tous les deux de la plus amicale froideur et de la plus tendre indifférence. Mais il eût été difficile de rencontrer des amoureux plus jolis et d'une élégance plus strictement correcte. Sachez tout de suite que c'étaient la jolie Caroline Aspe et le boursier Edmond Loriol, le meurtrier charmant de mon ami Daniel, avec qui elle s'était vite réconciliée, sans doute afin de prouver que le poète était mort pour une cause absolument chimérique.
D'ailleurs ce boursier était vêtu avec une perfection à laquelle n'atteindra jamais aucun poète; fort et agile, ses épaules larges et sa taille [mince convenaient à un gentleman accompli, et son petit, petit, petit chapeau à larges bords, sa frange de cheveux sur le front, ses grands et gros yeux, son monocle sans cadre, ses petits favoris droits, ses moustaches ébouriffées au bout, son col droit et bas ouvert d'un travers de doigt, son nœud de cravate, bleu à pois blancs, son veston chamois, son gilet blanc rayé de bleu violet, son étroit et court pantalon bleu, ses longs souliers vernis blancs et noirs, ses gants jaunes, le petit paletot ardoise qu'il portait sur son bras et le parapluie avec béquille, le très fin parapluie qu'il se préoccupait de tenir toujours exacte-
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ment à deux longueurs de main de l'extrémité, n'auraient pu être blâmés en aucune façon par la plus sévère critique.
Pour la dame, sa toilette, que je pus admirer encore, malgré l'obscurité croissante, était une délicieuse symphonie de blanc et de surah rose chair. On ne saurait assez louer le large col en valenciennes, le corsage collant lacé devant, avec pointe devant et derrière, le petit panier drapé, serré sur les hanches, et la jupe courte, avec de petits volants alternativement'de surah et de valenciennes, courant depuis le haut jusqu'en bas. Sa très large ceinture de soie brochée rose à fleurs blanches était retenue derrière, un peu à gauche, par un nœud dont les gros bouts tombaient jusqu'au mollet. Sur son chapeau paillasson blanc s'étalait un nœud pareil à celui de la ceinture, et comme une gracieuse chanson de printemps fleurissait le poème de ses souliers blancs et de ses bas couleur de rose.
Je me cachai précipitamment dans l'ombre, au moment où les amoureux s'approchèrent et virent l'oiseau mourant.
— « Oh ! mon Dieu, fit Caroline, vois donc, Edmond! voilà l'oiseau que tu as tué. Tout à l'heure, dans ton jardin, quand je t'ai prié de tirer, je croyais bien avoir vu une oie; je ne pensais pas du tout que c'était un cygne. » Et comme, à ce moment-là même, le Cygne expira, elle ajouta, avec une petite moue très légèrement ennuyée : « Oh! pauvre bête! »
— « Ma chère, lui dit Loriol, ce jardin est celui de mon ami Adhémar Clomes, qui ne se fâchera pas pour si peu de chose. S'il le veut, je lui payerai son oiseau, et tout sera dit. D'ailleurs il ne faut pas plaindre le Cygne ! Le héron est un oiseau chic, autrefois jugé digne par les rois de servir de but au noble faucon ; le merle est un oiseau chic, à cause de sa
tournure d'académicien ; le serin même est un oiseau chic^ comme emblème des fils de famille éduqués par les demoiselles; mais le Cygne a le tort de rappeler Virgile et la poésie heureusement abolie, et par conséquent n'est pas un oiseau chic! »
Caroline Aspe ne comprit rien du tout à ce que lui disait son ami, comme d'ailleurs elle ne comprenait jamais rien du tout à aucune chose au monde. Cependant, voulant paraître intelligente, elle fit un petit geste d'assentiment, et, s'occupant à creuser un trou dans le sable avec le bout de son ombrelle rose garnie de valenciennes, elle répéta avec un accent de conviction, et de sa jolie voix, idiote à desarmer les plus terribles Anges :
— « Pas clilcy le Cygne! »