‹ Contes féeriquesChapitre 26 sur 51 · LE CONVIE STUPEFAIT · texte numérisé non relu

LE CONVIE STUPEFAIT

Le grand poète Baudelaire était assis devant sa table, occupé à traduire son auteur favori et son attitude, sa façon d'être était faite, comme tout ce qui l'entourait, pour donner la plus noble idée du travail littéraire. La lèvre calme, l'œil brillant, le visage comme éclairé par une lumière intérieure, le savant artiste eût offert, s'il y avait eu là un témoin, l'admirable spectacle d'un homme qui se livre tout entier à ce qu'il fait. Entouré de cahiers de notes, de lexiques, de grands volumes ouverts et de cartes géographiques, il écrivait sur de beaux feuillets blancs, d'une écriture hardie et virile, avec une régularité parfaite, et ses ratures même, exécutées avec une ferme décision, avaient un caractère d'élégance séduisant et rhythmique. Un grand feu clair brûlait dans la cheminée, les llammes se reflétaient dans les ors des cadres et des orfèvreries, les Heurs des épais tapis et le damas écarlate des rideaux brillaient par intervalles, et cependant le poète écrivait sous la lampe dont la clarté baignait son papier d'une égale et pure lumière, il traduisait ce conte d'Edgar Poe si étonnamment révélateur : Le Démon de la Perversité, et tout en adoptant d'une manière générale la théorie du conteur américain, il ne pouvait s'empêcher de

la combattre intérieurement par de très poissantes objections.

Edgar Poe suppose qu'obéissant à un principe inné et primitif qu'il nomme perversité, « faute d'un terme plus caractéristique », et auquel présiderait un démon spécial , nous agissons dans certains cas d'une manière coupable, nullement par un motif d'intérêt ou de contentement personnel, mais uniquement par la raison que nous ne le devrions pas. Qu'il existe quelque chose de pareil, c'est ce qu'il est difficile de nier, car autrement il deviendrait impossible d'exl)liquer pourquoi on nous voit absorber de nouveau un breuvage malsain et dont le goût nous a déplu, ou courtiser ardemment une femme qui nous inspire une vive répulsion et dont l'amour ne nous causerait aucune joie, ou assister à la représentation d'une comédie qui d'autres fois nous a déjà ennuyés, ou soutenir passionnément dans la discussion une opinion qui est le contraire de la nôtre, ou payer très cher dans une vente un objet d'art que personne ne nous dispute et qu'au fond nous n'avons aucune envie de posséder.

Mais, d'autre part, il est bien malaisé de concevoir, même parmi la gent démoniaque, un être parfait et absolu dans le mal, car aucun sentiment ne conserverait en lui sa qualité propre, et sa haine devrait être le contraire de la haine, son désordre, le contraire du désordre, ce qui revient à dire qu'il ne saurait exister. S'il pense et agit une seule fois selon la logique des choses et comme un autre sentirait et agirait à sa place, si une belle ligne lui paraît belle et s'il éprouve quelque plaisir à respirer les parfums d'une rosC; il cesse à ce moment-là d'être pervers, et s'il ne l'est pas toujours, il ne l'est jamais en tant que principe, ou esprit exerçant une fonction précise et continue. — « En tout cas, se dit tout à coup Bau-

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delaire, si ce Démon existe, je voudrais bien le voir, et juger par moi-même s'il a de la suite dans les idées et s'il pourrait sans défaillance manifester longtemps lecourag(; de son opinion. »

Baudelaire avait à peine prononcé ces mots, que devantlui parut, debout à côté de sa table de travail, le Démon de la Perversité, dont l'aspect contrasté et inharmonique répondait assez exactement aux exigences particulières de son personnage. Plantés sur un front large, mais uni comme une glace et sans aucune protubérance, ses cheveux étaient crépus et laineux comme ceux d'un nègre, mais d'un l)lond très doux, et ses sourcils presque blancs ombrageaient des yeux d'une couleur singulière. En eifet, la sclérotique en était parfaitement noire, et dans le globe de l'œil fait d'un or pale, la pupille était comme un diamant terne et qui n'aurait jeté aucun éclat. La bouche, au contraire, avait l'acuité et la fixité d'iui regard, et semblait voir les objets; un nez qui commençait en aquilin, et dont tout à coup les narines se relevaient follement, comme celles d'une Roxelane; de toutes petites oreilles délicates et roses comme celles d'une femme; une ])arbe lisse et fine d'un noir bleu, et un cou de cygne, infiniment trop mince, qui s'accordait aussi mal que possible avec une large mâchoire bestiale, complétaient cette physionomie inattendue et dérisoire. Quant aux dents, toutes petites et dépassant de beaucoup le nombre réglementaire, elles étaient en nacre transparente, et montraient de tremblants reflets couleur d'azur, de rose et de flamme.

Quoiqu'on fût au cœur de l'hiver, le Démon, qui semblait grelotter, portait un costume printanierde couleur tendre, et, en dépit de son air sérieux et de ses profondes rides, était vêtu comme un élégant jeune homme qui s'en va en villégiature. Évidem-

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ment ses mains inquiètes cherchaient un pardessus absent, mais il se devait à lui-même d'être en opposition directe avec révidcnce et de s'affubler d'un habit léger, uniquement parce qu'il aurait fallu des vêtements chauds.

— « Mou cher poète, dit-il, me voici tout à votre service!

— Je ne crois pas, fit Baudelaire, de sa voix caressante, rhythmée et ironique; car^ s'il eu était ainsi, je vous obligerais à chérir comme moi la règle, et à trouver les plus intimes voluptés dans la conscience du devoir accompli. Mais, monsieur, ajouta-t-il avec une désinvolture que don Juan n'eût pas désavouée, me ferez-vous le plaisir de dîner avec moi? »

Sur un signe affirmatif du Démon, Baudelaire, tirant à l'écart son petit domestique noir, lui donna ses ordres à voix basse, et ïhomy, enchanté d'être le complice d'une farce, se mit à rire avec une naïveté malicieuse. Cependant le Démon disait gracieusement, de son air le plus hypocrite :

— « Cher poète, croyez bien qu'en venant chez vous, j'ai résolu de conformer mon esprit au vôtre, et que je suis tout prêt à vous inspirer les desseins les plus honnêtes.

— A charge de revanche, monsieur, dit le poète. Soyez assuré que, pour ma part, je ne négligerai rien pour vous suggérer les idées les plus perverses.»

Cependant Thomy avait dressé la table, devant laquelle étaient placés deux fauteuils, l'un ;\ la mode habituelle, l'autre sens dessus dessous, les pieds en l'air. Baudelaire offrit celui-ci au Démon qui, visiblement chagriné, se jucha sur un de ces pieds menaçants, tandis que le poète, confortablement assis, lui tendait un plat d'argent rempli d'excellents cigares secs.

— ({ Ah! dit le Démon surpris.

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— J'y pense, lit Baudelaire, vous prenez peut-être le café en même temps? » Et il fit un signe à Thomy, qui apporta la cafetière et les liqueurs.

Le Démon, pris au piège, comprit que son hôte allait lui servir un repas retourné comme un ganl, commençant par les cigares pour finir par les huîtres, et ne put s'empêcher de trouver que c'était là par trop de perversité, d'autant plus que, parti de l'enfer sans avoir pris ses précautions, il mourait littéralement de faim.

— « Non, dit-il, mon cher poète, je ne veux pas déranger vos habitudes. Si cela vous est égal, dînons comme tout le monde ! »

Baudelaire eut pitié du pauvre Diable , et lui permit de se réconforter : cependant il ne résista pas au plaisir de lui faire mélanger les confitures avec les rôtis, le bordeaux avec les vins d'Espagne, et les India pickles avec les crèmes glacées. Le Démon n'osait refuser, dans la crainte de ne plus du tout paraître pervers; mais enfin il but tant de vins, tant d'eau-de-vie de grain, tant de kummel, tant de grogs au genièvre, tant de curaçao blanc et vert, qu'il ne devint pas ivre, faculté de tout temps refusée aux esprits, mais qu'il éprouva le besoin de chanter La Mère Godichon! Et comme il l'entonnait d'une voix à la fois grêle et violente, en respectant la mélodie sur laquelle furent de tout temps adaptées ces paroles saugrenues :

— « Oh! non! s'écria le poète, ne chantez pas La Mère Godic/ion sur cet air-là î Chantez-la, je vous prie, sur l'air sentimental que monsieur Niedermayer a écrit pour Le Lac de Lamartine! » Et il ajouta avec une expression satanique, dont le Démon fut sincèrement efl'rayé : «. De la sorte, cela sera infiniment plus pervers! »

Le pauvre être voulut protester, mais, sur un signe

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de Baudelaire, le petit nègre Thomy prit son violon et joua impérieusement la mélodie du Lac, tandis que tenant son hôte captif et subjugué sous le rayon de ses noires prunelles, le poète par une oppression magnétique, le forçait à exécuter le tour de force musical dont il lui avait suggéré le bizarre programme. Très médiocre prosodiste, comme tous ses pareils, le Démon de la Perversité faisait d'incroyables efforts pour placer les syllabes de La Mère Godichnn sous les notes du Lac ;\\ peinait, se démenait, se donnait un mal infini, épouvanté lui-môme de l'abominable charivari qui s'échappait de ses lèvres, et ses yeux pâles et sombres, ses tristes yeux inexpressifs lui sortaient de la tête. Enfin surmené , étouffé, hors d'haleine, il s'arrêta tout à coup sur un son inconnu des oreilles terrestres, et qui, étonné d'avoir eu lieu, mourait avec un grotesque sanglot.

— « Non, dit-il. Décidément, si vous le voulez bien, j'aime mieux causer!

— Causons, dit Baudelaire.

— Oui, reprit le Démon en jouant la passion avec une visible froideur, parlons des femmes! A voir cette mantille, ces joyaux, ces éventails épars sur les meubles, il n'est pas difficile de voir que vous les adorez. Et, n'est-ce pas? quoi de plus charmant que de les adorer toutes, au lieu de se confiner sottement dans l'amour d'une seule! D'un seul regard, d'un seul rêve , embrasser tout le peuple féminin , les gothons et les reines, les courtisanes et les marchandes de pommes, les duchesses et les modèles, les dames et les bourgeoises, et même, comme le veut Ronsard, les belles servantes, et se dire : Tous ces yeux, toutes ces lèvres de pourpre et de rose, toutes ces chevelures, tous ces corps superbes, toutes ces voix qui avec un accent différent prononcent les doux mots : Je t'aime, sont à moi par la grâce et par

la force de mon désir, n'est-ce pas avoir enfermé et tenu dans sa pensée la création tout entière? Ah! cette volupté de faire siennes, par un appétit avide et toujours inassouvi, les innombrables filles sorties du flanc d'Eve, je suis certain que vous le savourez en dilettante, et que, sans vous fixer jamais, vous courez capricieusement de la brune à la blonde!

— Monsieur, répliqua sèchement Baudelaire, sans m'arreter à ce que cette figure ofi're de trivial et de désagréablement classique, je me bornerai à vous dire que je ne saurais, selon votre détestable expression, courir de la brune à la blonde, par cette raison absolue que je déteste toutes les blondes. Je n'aime qu'une seule femme, qui est extrêmement cuivrée, presque noire, et puissé-je être préservé d'en aimer jamais une autre qu'elle, dont sans cesse je chante en mes vers les précieuses et infinies beautés ! Quant à votre système de vouloir, en pensée ou autrement, posséder toutes les femmes, croyez bien qu'il a été inventé pour les hommes d'un intellect borné et d'une imagination pauvre ; car pour le poète vraiment sagace et intuitif, la vie entière suffit à peine pour comprendre, deviner et admirer dans leur variété infinie les qualités diverses et les subtiles et délicates vertus de la bien-aimée. C'est lui , monsieur, qui possède les innombrables filles d'Eve, mais en une seule qui, pour celui qui sait les y trouver, les contient toutes! Votre elfréné coureur de jupes me fait l'effet d'un misérable gourmand qui voudrait manger à la fois à son souper tous les gigots qui existent sur la terre, et qui, par conséquent, ne mangerait lien du tout. Mangez-en de bon appétit un seul qui soit tendre, saignant et cuit à point, et j'estime, monsieur, que vous aurez fait un vrai repas.

— Oh ! fit le Démon , prenant un air dégagé et

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dissimulant son embarras sous une apparente indifférence, les femmes, les amourettes et tout ce qui relève de la galanterie, c'est an fond bien peu de chose! Ce qu'il y a de vraiment sérieux, — et ici je cesse d'être pervers pour me livrer tout entier à ma symphatie pour vous, — ce qu'il y a, dis-je, de sérieux , ce sont les pures jouissances que vous donne l'art si élevé de la Poésie, surtout lorsqu'il est employé à chercher la vérité, à hâter le progrès définitif, à engendrer le bien; car je suppose qu'un grand artiste comme vous n'est pas un enfileur de mots et un vain assembleur de rimes sonores!

— Monsieur, répliqua Baudelaire, ce piège-ci est un peu grossier. Vous savez aussi bien que moi que la poésie n'est ni la science ni la morale. Uniquement préoccupée de créer le beau, elle n'a qu'Ellc-meme pour objet, et la Vérité n'a rien à. faire avec les chansons.

— Allons, fit le Démon piqué au vif, je vois que décidément nous ne saurions nous entendre !

— Pourtant, dit Baudelaire avec une trompeuse bonhomie, permettez-moi, à mon tour, de vous donner un bon conseil. Si vous habitiez parmi nous, il est hors de doute qu'avec vos raisonnements captieux et la grande quantité de lieux-communs relatifs à toutes sortes de sujets dont vous possédez une ample provision , vous arriveriez à une haute fortune littéraire et politique. N'avez-vous jamais songé à quitter la société du vieux monsieur pour vous établir sur la terre , où certainement vous occuperiez une place distinguée dans les Revues, dont les rédacteurs peuvent prétendre aux croix, à l'Académie et à l'estime motivée de leurs concitoyens ?

— Pardonnez-moi, dit le Démon, j'y ai songé, et j'ai été arrêté par des considérations professionnelles dont le secret ne m'appartient pas. Mais je vois que

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VOUS désirez travailler; il ne me reste qu'à prendre congé de vous, en regrettant que vous ayez pu méconnaître la pureté de mes intentions.

— Monsieur, dit le poète, buvez un grog et fumez une dernière cigarette, pendant que je vais arranger ma table et couper mes feuillets de papier blanc ; car vous savez que j'accomplis cette utile besogne avec un soin méthodique. »

Le Démon se mit à boire et à fumer silencieusement, cherchant encore s'il ne pourrait pas prendre en faute son adversaire, et trouver le défaut de son invincible cuirasse. Mais comme il ressassait en luimôme ses raisonnements spécieux , Baudelaire , cessant de faire manœuvrer le couteau à papier, reprit tout à coup la parole.

— « Monsieur , demanda-t-il brusquement au Démon, pardonnez-moi si ma question vous semble indiscrète, mais de vous à moi, êtes-vous bien sûr d'exister?

— Comment cela! fit le Démon abasourdi.

— Dame I reprit Baudelaire d'une voix extrêmement douce et câline, si vous êtes réellement l'Esprit de la Perversité, ce qui pour vous est pervers, en d'autres termes contraire à votre principe, c'est de penser d'une manière non conforme à la perversité, en cédant à des motifs justes et raisonnables. Mais si une fois vous vous laissez gouverner par le bon sens et par la justice, il n'y a aucune raison pour que vous ne leur obéissiez pas toujours ; ce qui vous amène à être le contraire de vous-même, c'est-à-dire à ne pas exister, comme j'avais précisément l'honneur de vous le dire.

— Tête et sang ! cria le Démon furieux, j'y renonce ! 11 n'y a rien à faire avec des gens comme vous, et j'en serai pour mes frais de voyage. Que Béchet emporte la logique et les logiciens! »

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La belle Jeanne venait d'entrer et, chose humiliante pour lui, ne semblait pas du tout avoir aperçu cet énergumène. Gracieusement assise dans un fauteuil, elle travaillait à une tapisserie rehaussée de soie et d'or. Dans la chambre débarrassée et rangée par Thomy, le feu brillait, clair et joyeux, reflété dans les riches étoffes ; les bougies des torchères étaient allumées, et Baudelaire, assis devant sa table, sous la lampe amie et tranquille, écrivait des vers. Gomme il lisait ces mêmes vers dans la pensée du poète, et à mesure qu'ils y naissaient pouvait en constater la noble ordonnance et l'harmonique et virile facture, le Démon de la Perversité vit bien qu'en effet il n'avait rien à faire là. Violemment, il saula eu Tair et retomba couché sur le dos ; puis, diminiK' rapidement, aplali à vue d'œil, et enfin devenu aussi mince qu'une feuille de papier pliée en quatre, il disparut par la fente très étroite ouverte sous la porte, avec la nette et impersonnelle rapidité d'un pli sans importance qu'on vient de jeter dans la boîte aux lettres.

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