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PARFAIT AMOUR

Anatole Passeron, dont la destinée s'est depuis lors métamorphosée du tout au tout, était, il y a quelques années, un de ces spirituels dessinateurs qui dépensent dans les journaux à images des trésors de verve, d'invention et de folie. Il excellait à représenter les scènes de haute vie, les bals, les soirées du grand monde, les baigneuses de Trouville, les belles à grand spectacle, les gentilshommes voués à la mode excessive, et see dessins coloriés attiraient le regard par la fougue de leur allure, aussi bien que par leurs taches d'une hardiesse effrénée et splendide. Mais parfois aussi Anatole prenait la brosse du peintre, et étudiait alors la vie en plein air avec la délicatesse raffinée d'un coloriste. Il savait comprendre et exprimer avec une intensité pleine de passion et de rêves le poème que réalisent le visage, les attitudes et les toilettes des Parisiennes assises dans les Tuileries, et en égarant dans les allées du bois une irréprochable amazone, la montrer flattée et caressée par les invisibles caresses de l'atmosphère. Quelques portraits d'homme, où Passeron avait traduit l'élégance moderne dans un sentiment original et juste, avaient été d'autant plus fêtés que l'artiste lui-même ressemblait à ses

modèles, et aurait offert la parfaite image de ces jeunes rois de la vie heureuse, si une chevelure beaucoup trop longue et de légères moustaches, retroussées infiniment plus qu'il ne convient, ne l'eussent rattaché aux traditions abolies du romantisme, en lui donnant l'air conquérant d'un raffiné du temps de Louis XIII.

Enfin, Anatole Passeron avait mille raisons pour vouloir devenir un véritable artiste, car il aimait et il était aimé! C'était dans la maison môme où il habitait, rue de Fleurus, et où son modeste atelier s'ouvrait sous le ciel, qu'il avait connu mademoiselle Noémi de Zasses, pauvre comme lui, mais dont l'étrange et divine beauté était de celles qui en tout pays doivent même d'une fille sans dot faire une grande dame.

Noémi était née dans l'Inde, où son père s'était marié par amour et avait gagné des millions. De retour en France, il avait été ruiné par des désastres financiers, et en mourant il avait laissé sa veuve sans ressources. Madame de Zasses et sa fille vivaient en raccommodant avec un merveilleux talent les dentelles, les broderies et les étoiles anciennes; mais, pour Noémi comme pour sa mère, cette humble existence semblait comme un sacrilège du sort, et, malgré leur résignation souriante, on ne pouvait se figurer ces deux femmes autrement que sous des ajustements superbes et au milieu des éblouissantes clartés d'un luxe royal. Avec ses beaux traits orientaux, sa pâleur olivâtre au reflet lumineux et presque vert, son nez droit, ses longues paupières, ses chaudes prunelles, sa bouche en arc et ses cheveux d'un noir bleu, Noémi ressemblait à une de ces déesses que célèbre la poésie indienne, et qui dans leur main blonde comme l'or tiennent une fleur de lotus. Elle était vraiment un rêve de peintre, et c'est pour

elle qu'Anatole Passeron tâchait d'être un peintre, travaillant et luttant dans le petit atelier où parfois elle daignait entrer un instant avec sa mère, et qu'en partant elle laissait comme éclairé et vivifié par sa chère présence.

Et pour savoir au juste s'il avait bien ou mal fait, Anatole n'avait nul besoin de consulter la rumeur publique ou le jugement de ses amis. Noémi était sa conscience vivante, et, avec le sûr instinct virginal d'un esprit que nulle mauvaise pensée n'a troublé, l'approuvait ou le condamnait en dernier ressort. Si le peintre avait obéi sincèrement à sa nature, si môme en ses dessins frivoles il avait su garder l'ardeur de la vie et le sentiment de l'art, s'il avait été lui-môme, il trouvait sa récompense dans les yeux de la jeune fille tranquille et satisfaite. Mais s'il cherchait un succès de mauvais aloi et s'égarait dans des idées compliquées et littéraires, il la voyait triste, et comprenait alors qu'il avait fait fausse route.

Avant de connaître mademoiselle de Zasses, Anatole avait parfois de la tendance à la bouffonnerie, aux légendes prétentieuses ; en lui, comme chez beaucoup de jeunes peintres, il y avait du rapin et du cabotin, et volontiers il s'amusait à se costumer dans l'atelier pour ses amis, à jouer des scènes, à faire des imitations d'acteurs. Il lui avait suffi de voir Noémi pour comprendre l'infirmité de ces viles pantalonnades, et pour se rappeler que le plus léger croquis doit vibrer d'une façon rhythmique, et avoir sa beauté, comme un poème. Mais qui ne court sans cesse la chance de succomber à un danger mille fois évité, et de retomber dans son péché d'habitude?

Un matin de printemps, par un de ces cruels soleils de mai qui dans la ville de pierre nous accablent, et nous conseillent tant de s'ottises, Anatole,

en passant dans la rue de Seine devant la boutique d'un épicier-liquoriste, fut à la fois attiré et stupéfié par un objet inouï, et ne put s'empêcher de le contempler avec une horreur qui allait jusqu'au ravissement. C'était un flacon en verre creux, moulé de façon à représenter le buste de monsieur Thiers, et que le distillateur avait empli de la liqueur appelée : parfait amour! L'épaisse liqueur rouge animait ce ridicule estampage, faisait flamboyer la lèvre, allumait la prunelle, et donnait à cette froide efflgie une abominable réalité chimérique.

Anatole commença par se demander qui pourrait être assez insensé pour acheter une telle chose absurde, puis, hypnotisé par l'éclat rouge et rose de la liqueur striée de soleil, s'amusa à penser combien il serait comique et fabuleux d'avoir chez soi ce patriotique flacon de parfait amour. Bref, enivré par l'idée de commettre une action qui n'avait pas le sens commun, il l'acheta et l'emporta dans son atelier, où il l'installa triomphalement sur une vieille console dorée, entre deux flambeaux Louis XV, puis, sans y songer davantage, se mit à travailler.

Mais s'il avait oublié le flacon à figure humaine, il faut croire que le flacon, lui, ne l'avait pas oublié : car nulle action n'est indifférente! Tandis qu'Anatole laissait courir sur le bristol sa plume trempée dans l'encre de Chine, le buste transparent et rouge ne le quittait pas des yeux, le regardait fixement et sans doute lui communiquait les plus détestables inspirations. Quoi qu'il en soit, tout ce qu'il y avait de plat et de non artiste dans les recoins de l'âme d'Anatole Passeron reparut et s'étendit comme une tache d'huile. A quelques jours de là, on put voir dans son journal : Paris vivant, le commencement d'une série où il avait représenté avec un minutieux amour, en des dessins exécutés sans flamme, à petits

traits astucieux et sournois, des bourgeois chauves, ventrus, obèses, maigres, tortus, occupés de riens et diseurs de riens, non, comme par le crayon d'un Daumier, saisis dans un mouvement initial et rapide, mais suivis dans la microscopique niaiserie de leur pensée, et surtout parlant! car sous ses dessins Passeron avait écrit des légendes de plus en plus longues, cherchant la très petite bête, et à mesure que son crayon était moins éloquent, devenant plus bavard.

Ces images étaient vraies sans doute, d'une détestable vérité indifférente et quelconque, mais sans aucun de ces traits hardis et généralisés qui grandissent le dessinateur de mœurs et font de lui un historien. Elles étaient vraies comme le geste des gens qui tournent leurs pouces, et comme la conversation des imbéciles qui causent de la pluie et du beau temps, vraies à justifier l'exclamation de ce prince qui, voyant un tableau où l'artiste avait fait sortir d'un vilain puits une Vérité mal construite, lui dit avec un geste de profond ennui : « Oh ! de grâce, monsieur, donnez-moi une déesse Mensonge qui ait les jambes bien faites ! »

Un jour, quoiqu'il s'appliquât et procédât avec lenteur, Anatole avait dessiné un si grand nombre de ces petits groupes loquaces et tatillons^ que vers le soir il s'était presque endormi sur sa chaise, en faisant le geste machinal de tremper sa plume dans le godet d'encre de Chine. A ce moment-là, s'agitant et sautant de meuble en meuble, comme un homme qui saute à cloche-pied, le buste de monsieur Thiers, en verre creux rempli de parfait amour, arriva jusque sur sa table, et lui dit d'une petite voix de verre fêlé, aiguë et ironique :

— « Je suis le génie de la Bourgeoisie et je te dis ceci : Anatole Passeron ! ne touche pas au Bourgeois,

parce que, si tu y touches, le Bourgeois te dévorera, et tu deviendras bourgeois toi-même. »

Anatole crut avoir rêvé, mais il s'en fallait de tout; rien n'était plus vrai que cette prédiction implacable, et à partir de ce moment-là, le dessinateur dégringola sur la pente du mauvais art, comme sur une montagne russe. La première fois qu'il rencontra dans l'escalier mademoiselle de Zasses, à la tristesse, à la sévérité de son regard, il comprit qu'il ne devait pas lui parler, mais il ne devina pas qu'il ne lui parlerait plus jamais! Emile Bruni, le directeur très artiste du Paris vivant, n'aimait guère la nouvelle manière de Passeron ; seulement il ne put rien dire, parce que le succès de ses Bourgeois fut immense. Toutefois, la clientèle du journal s'était déplacée, et les acheteurs nouveaux furent des bourgeois, qui avec l'instinct sûr de l'animal, se sentirent caricaturés sans haine par un homme destiné à devenir un des leurs.

Devenu de plus en plus littéraire, Anatole, avec ses dessins et ses légendes amplifiés, composait des scènes qu'il jouait dans les ateliers, et avec des imitations de voix et de faux-cols, ressuscitait Monnier, mais sans fantaisie. On parla beaucoup de ces intermèdes, dont le bruit se répandit même dans le monde honnête, si bien que Passeron se trouva de par leur célébrité raccommodé, après une longue brouille, avec son oncle, le riche droguiste Pierre Malus, et ce négociant vint le prier de vouloir bien jouer ses scènes, après un dîner, chez le peaussier Batillat, qui mariait sa fille Adèle. Anatole consentit, heureux de montrer ses talents, et composa même pour le dessert une chanson dans le genre Béranger, avec le couplet sentimental, le couplet satirique, le couplet amoureux, le couplet bachique et le couplet patriotique, croyant encore se moquer de Béranger

et des bourgeois ; mais c'était le dernier éclair d'un flambeau prêt à s'éteindre.

Acclamé chez le peaussier oh la mariée l'embrassa, il continua les mêmes exercices chez les amis de ce bon vivant, et chez le quincaillier Baratin, chez Haby, le marchand de soies grèges, chez Portejoie, !# marchand de rouenneries, il n'y eut pas de bonne fête si Passeron n'y jouait ses Scènes bourgeoises. Bientôt, ennuyé d'arranger en toupet sa longue chevelure et de relever le faux-col au moment de faire sa parade, il trouva plus commode de couper ses cheveux et ses moustaches, de laisser pousser ses favoris et de porter des cols très hauts et de*? vêtements amples, afin de ressembler à ses héros.

Gomme si la nature voulait se prêter à son caprice, ses cheveux s'éclaircirent, tombèrent presque entièrement, son ventre se développa, et au bout de très peu de temps, il se trouva parfaitement identique à ceux qu'il prétendait imiter. Le peaussier Batillat, dont les affaires avaient prospéré et dont la vie s'écoulait en festins, ne pouvait plus se passer d'Anatole Passeron, qui lui-même s'était acoquiné à la bonne cuisine de ménage du quartier Saint-Denis. Il lui offrit carrément la main de sa seconde fille Adélaïde, avec deux cent mille francs de dot, et l'artiste accepta d'autant plus facilement que cette grande et mince personne était très jolie.

Svelte, trop svelte peut-être, elle plaisait par ses yeux bleus et par ses doux cheveux blonds, et l'aimable régularité de ses traits \m peu ténus était assez séduisante pour empêcher de remarquer une tache de vin presque effacée et des taches de rousseur très peu visibles, qui donnaient môme de l'accent à son doux et placide visage.

A la mairie où fut célébré le mariage, Anatole vit avec un douloureux étonnement que l'officier de

l'état civil, sur qui on semblait avoir passé à l'aquarelle un ton uni, de couleur rouge, était la vivante reproduction du buste en verre creux de monsieur Thiers, rempli de parfait amow, et que les habits même de ce fonctionnaire affectaient la même coloratioUj de façon à former une détestable et parfaite harmonie. Le dessinateur sentit alors en lui comme un dernier mouvement de révolte; il eut envie de tout planter là, de retourner à son 'atelier et à ses anciens dessins excessifs. Ce qui contribua à l'exaspérer, c'est que, comme il faisait très chaud, le maire essuyait soigneusement avec un foulard son front où perlaient des gouttes d'une sueur pourprée, tout à fait semblable à des gouttes de parfait amour. Un tel procédé lui parut tout à fait inacceptable ; mais, comme personne n'avait remarqué cet incident, Anatole n'osa se plaindre. D'ailleurs il était complètement pris par les coulis et les quenelles de la cuisinière des Batillat, cette moustachue et robuste Marguerite, dont les matelotes de saumon aux œufs de carpe eussent ressuscité Brillât-Savarin, et il ne lit pas mine de s'apercevoir que monsieur le maire avait épongé des gouttes de parfait amour sur sa tête transparente et rose.

Peu de temps après que fut conclue cette union, Anatole Passeron, gourmand et paresseux, se fût tout à fait engourdi dans l'édredon moelleux du bien-être, si son beau-père, lui faisant comprendre qu'il devait travailler à augmenter sa fortune, n'eût obtenu pour lui une belle place, qui se trouvait vacante dans l'administration des Pompes Funèbres. Dans cette nouvelle fonction, qui lui permit de singer d'après nature les employés et les croque-morts, Anatole se trouva extrêmement heureux, même lorsqu'il vit sa femme Adélaïde changer et se transligurer à vue d'œil. En effet, diminuant de jour en

jour, elle était devenue plus grande encore, démesurément mince, sa tête se rapetissait et ses traits s'étaient effacés.

Passeron eut bientôt le mot de cette énigme, car une nuit qu'il ne dormait pas et qu'un rayon de lune éclairait sa chambre, il vit le buste de M. Thiers, à qui des bras et des mains en verre creux avaient poussé spontanément, venir modeler et repétrir Adélaïde. Ténue comme une baguette, elle n'avait plus de traits pour ainsi dire ; ses blonds cheveux, ses prunelles glauques et ses lèvres avaient pâli, en même temps que sa tache de vin et ses taches de rousseur avaient pris une couleur foncée et définie, si bien que maintenant elle ressemblait tout à fait à une asperge. Anatole aurait dû se précipiter avec fureur sur le génie de la Bourgeoisie, mais il n'en fit rien ; enfoncé dans sa tranquille béatitude, il ne sentait aucune velléité d'opposition, et trouvait bon que sa femme fût pareille à une asperge.

Il n'éprouva même aucun chagrin et n'eut pas l'ombre d'un regret, lorsqu'au Bois il vit passer en calèche, dans la gloire de son triomphe et entourée de mille adorations, son ancienne amie mademoiselle de Zasses, mariée au jeune duc d'Estelan, vingt fois millionnaire, devenue une des plus grandes dames parisiennes, et qui sous sa noire chevelure avait la splendeur d'un beau marbre doré par le fauve soleil. Anatole Passeron ne se souvient plus de l'avoir aimée, et il est heureux.

Il a connu la gloire littéraire. Ses Scènes bow^geotses, qu'il a lui-même illustrées de dessins, ont été réunies en un volume, et lui ont valu le ruban violet d'officier d'académie. En quelques années, sa femme lui a donné plusieurs enfants très longs, garçons et filles, qui ont tout à fait l'air de petites asperges, et que, par un consentement tacite, il

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habille volontiers de vert, de violet tendre et de blanc verdâtre, avec des cravates rose pâle. Il excelle toujours à imiter les banales et interminables conversations des rentiers et des dames, les discours des portiers et des nourrices, et les dialogues politiques ; mais ses Scènesy depuis longtemps ressassées, n'amusent plus personne, et ses imitations d'acteurs font long feu, notamment celle de Sarah Bernhardt, que Batillat et Portejoie considèrent comme tout à fait manquée. Pourtant on (les lui demande encore quelquefois par complaisance.

Entre temps, l'être adroit de ses mains et bon à tout faire, le Robinson Crusoé qui existe en germe dans tout artiste s'est développé en lui. Dans son entourage, il raccorde, recolle et rafistole les bibelots, raccommode les lorgnettes, les éventails, les petits joyaux, les albums de photographies, et peint des hirondelles sur les boîtes de bonbons pour baptême. Quelquefois même, pour rendre service, il pose les rideaux et les sonnettes, et à son loisir il brode en' soie, pour Batillat et pour ses bellessœurs, des bretelles, des ceintures et des calepins à cartes de visite. Il s'est habitué à aimer la liqueur contenue dans le flacon auquel il a dû sa conversion et sa fortune. Au dessert, il la boit par très nombreux petits verres ; il la renouvelle chez un distillateurliquoriste qui le fournit de confiance, et quand il n'y a plus de parfait amour dans le buste de monsieur Thiers, il en remet !

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