CHRONIQUE PARISIENNE
Ce n'est pas une des moindres singularités du temps 011 nous vivons que le plus raffiné des salons parisiens ait pu être fondé à Versailles, et y persister même après que les Chambres ont déserté cette belle ville endormie, galvanisée un instant et redevenue morte, depuis que les députés graciés de leur exil ont cessé de lui communiquer une vie factice. Ce salon est, comme on le sait, celui de madame Eugénie Claraz. L'illustre homme d'État dont elle est veuve existait encore lorsqu'elle sut y attirer et y retenir par sa grâce les notabilités de tous les partis, et ce paradis de bibelots rares, de tableaux modernes et de précieuses étoffes orientales fut d'abord consacré à la politique.
On y a organisé les élections, inventé des diplomates, fait et défait les cabinets, et tenu la queue de la poêle parlementaire. Mais madame Claraz, une fois seule, n'a pas tardé à incliner vers des plaisirs plus littéraires. On voit chez elle tous les coryphées du Journal des Débats et de la Revue des Deux-Mondes, et après avoir nommé des préfets, elle nomme des académiciens, ce qui l'amuse infiniment plus, car il y a tout agrément à faire mouvoir des marionnettes
à qui le Verbe appartient, et qui, si elles le veulent, ont le droit de nous empêcher d'appeler un chat : un chat.
Les amis de madame Glaraz l'ont souvent pressée de revenir à Paris ; mais quand il s'agit d'accomplir ce coup d'État, ils hésitent eux-mêmes, arrêtés par le charme d'une des plus jolies maisons bâties sous le règne de Louis XVI, et dont les exquises sculptures rappellent celle de Trianon. A part une série d'appartements dont l'ornementation légère et pure ne saurait être égalée, comment la dame de ce riant séjour trouverait-elle à Paris un jardin pareil au sien, qui dans la rue des Réservoirs touche au parc, et ombrage ses tapis d'herbe, ses grottes et ses bassins animés par de belles figures, d'arbres deux fois centenaires?
Par un arrangement pareil à celui qu'on admirait il y a quelques années à l'hôtel de la rue de Courcelles habité alors par la princesse Mathilde, un habile artiste a récemment ajouté à la maison, et pris sur le jardin môme, une vaste pièce couverte en vitres, à la fois salon et serre, où non seulement on voit mêlées aux canapés de soie et aux tables à ouvrage les grandes plantes des tropiques, mais où l'architecte a enfermé une allée avec ses arbres et ses fleurs, dont la terre circonscrite par les tapis jette sa belle note noire au milieu de leurs brillantes couleurs, et, avec un ragoût des plus séduisants, oppose ses fleurs de pourpre vivante au capricieux éclat des fleurs chimériques.
On aime ce charmant palais, où l'accueil est délicieusement affable, et où l'œil ne rencontre pas une image médiocre ni un meuble vulgaire, et il n'en est pas où plus volontiers se réunissent les plus belles personnes et les hommes les plus spirituels du monde. Cependant, il faut bien le dire, ce tout Paris
fut frappé d'une explicable terreur, lorsque furent envoyées les cartes d'invitation, annonçant qu'à dix jours de là, à neuf heures du soir, l'académicien Joseph Mure lirait lui-même, chez madame Claraz, sa comédie moderne en habit noir, intitulée LOmhre de V Amour. On connaissait déjà par de nombreuses indiscrétions cette pièce ténue, délicate, insaisissable, pleine de fines allusions aux recherches d'un monde très particulier, occupé à distiller d'infinitésimales quintessences de sentiment. Elle avait dû être jouée au Théâtre-Français ; mais des analogies évidentes, quoique très lointaines avec une œuvre qui en ce moment même obtient un légitime succès de vogue, en avaient fait ajourner indéfiniment la représentation, et c'est pourquoi l'auteur voulait en donner la primeur à un public qui non seulement produit des célébrités nouvelles, mais s'entend aussi à redorer les réputations déjà faites.
Le talent vaporeux et minutieux de Joseph Mure, qui cherche en prose les impressions fugitives et les nuances de nuances, comme Sainte-Beuve les imaginait en vers, ne manque pas d'une saveur inquiétante. Parfois on se plaît aux complications de cet art tendrement chinois ; et près du feu, en attendant l'heure de partir pour quelque soirée, on feuillette avec plaisir une nouvelle alambiquée du maître en joaillerie platonique. Mais la lecture de LOmhre de V Amour, cela voulait dire quatre heures passées à entendre delà prose cloisonnée, sans pouvoir fumer une cigarette ! perspective qui fait reculer des hommes prêts à verser leur sang et à affronter les plus invraisemblables dangers. Cependant, on ne peut rien refusera madame Eugénie Claraz; mais les Pa-, risiens, qui aiment à ouvrir un livre et à le fermerj quand ils le veulent, qui craignent les lectures' comme un chat échaudé craint l'eau froide et l'eau