CONT.KS FEI'JRIQUKS
chaude aussi, et qui, pour acquérir la résignation sous une forme visible, sont devenus fumeurs comme des Turcs, sentaient par avance un frisson dans leurs cheveux.
Pourvu qu'elles puissent porter des fleurs et des diamants et se montrer vêtues de soie blanche ou maïs, ou bleu pâle, ou rose de Chine, et sentir vivre sur elles les dentelles frémissantes, les femmes écoutent tout ce qu'on veut, et elles ont même le don particulier de s'intéresser à ce qui ne les intéresse pas, à la condition d'être belles à ce momentlà, et admirées, enviées, désirées en tant que belles. Mais pour les hommes, endosser leur habit noir ne saurait constituer une fête ; aussi les plus braves n'étaient pas exempts d'une certaine anxiété, et de leur main gantée avec soin tourmentaient dans leur poche le cahier de papier Job et la poche à tabac en cuir de Russie.
Cependant, comme une fois pris dans une mauvaise affaire il faut s'en tirer galamment, ils faisaient bonne contenance, et se proposaient de sourire le plus agréablement possible, pendant que le renard leur mordrait le ventre, ignorant qu'un dieu veillait sur eux, et au dernier moment étendrait sa protection inattendue sur le peuple de Gavarni et de Balzac !
Car je veux le dire tout de suite, sans aucune surprise charlatanesque, de même qu'un condamné à mort qui reçoit sa grâce sous le couperet, ce jour-là tout le monde fut sauvé, mais à la minute suprême, et après l'avoir échappée belle. Déjà l'ineffable Joseph Mure avait lu les noms de ses personnages et ses premières indications de scène, écrites en ces termes : « Le théâtre représente le salon de la marquise de Guerci, meublé avec un luxe énigmatique, transcendant et mystérieux. Au lever du rideau, Contran,
pâle, effacé, et qui semble porter des favoris blonds, regarde avec une pensée obscure mademoiselle d'Araman, distraitement occupée d'un ouvrage de broderie, et à qui il va dire un mot que le public pressent et devine sur ses lèvres. Berthe, hésitante, l'arrête comme d'un geste involontaire ; et en même temps entre la duchesse de ïande, tenant dans sa main une rose effeuillée et mourante. »
Gomme Joseph Mure en était là, le chimiste Montjan, presque centenaire, quitta sa place et alla à lui pour lui adresser un encouragement, qui était déjà une félicitation. On connaît ce vieillard qui, à l'Académie des Sciences comme à l'Académie Française, se tient à l'écart dans un sauvage silence, déjà comme envahi par l'ombre éternelle, et qui ne sort de son effrayant mutisme que pour lancer à ses collègues quelque imprécation farouche. Peut-être a-t-il été contemporain des Pharaons, et a-t-il connu personnellement les dieux à têtes d'éperviers. Défait, sa nomination à l'Institut remonte à des époques si reculées que tout le monde en a perdu la mémoire, et que la date en est laissée en blanc dans les meilleures histoires de l'Académie.
On prétend qu'il a renoncé à mourir, et qu'il persiste dans la vie grâce à un puissant élixir, dont il a appris le secret dans l'Inde et qu'il fabrique lui-même. En apparence du moins, l'auteur de LOmhre de l'Amour avait trouvé grâce devant lui. Après lui avoir fait son compliment, il se tourna vers madame Glaraz et gracieusement, comme un vieux lion échevelé qui s'efforcerait de souvenir :
— « Madame, lui dit-il, puisse votre maison devenir ce soir l'asile de la vraie Comédie!
— Ainsi soit-il ! » dit madame Glaraz.
Parole dangereuse! car lorsqu'on s'adresse à un magicien, chaque mot prend une importance im-
prévue et décisive. L'aimable Parisienne avait à peine prononcé cet imprudent : « Ainsi soit-il! » qu'on entendit retentir au dehors un violent éclat de cymbales. Le toit de verre qui abritait le salon disparut, et aussitôt, roulant sur les blancs tapis et les envahissant, l'allée d'arbres et de fleurs s'amplifia et devint un vaste paysage où frissonnaient des ombrages noirs, où brillaient des lacs argentés, où se dressaient les charmilles de Le Nôtre bordées de blanches statues, comme si le parc de Versailles était soudainement entré dans la maison, et l'avait absorbée et noyée dans ses profondes verdures. En même temps que les meubles et les tentures de soie, les torchères et les lustres allumés avaient disparu ; mais les étoiles démesurément agrandies jetaient de vives clartés dans le ciel, et sous leurs rayons diamantés parut Thalia elle-même, folle, éperdue, couronnée de raisins, les joues barbouillées de lie, et choquant furieusement ses cymbales sonores.
Derrière elle venait une troupe de Bacchantes, de Mimallones et de Naïdes, portant sur leurs épaules des peaux de chevreuils encore sanglantes, agitant leurs tambours à grelots, la tunique fendue, les cheveux au vent, renversant leurs têtes sur leurs thyrses, et arrachant de leurs chevelures de petits serpents qu'elles lançaient contre les arbres, et qui devenaient des lierres aux feuilles aiguës! Lorsqu'elles s'enfuirent, suivies par les panthères et par les tigres familiers, on vit un vaste décor : ici. un tréteau comique avec un lustre et des maisons aux toits rouges ; là une Sicile aux flots bleus ; plus loin des sources, des rocailles, des temples croulants ; puis des rues parisiennes, des maisons de bourgeois et de philosophes, autour desquelles passait Dorimène à la robe traînante, portée par un page noir.
Au lieu de prendre le temps d'clre étonnés, les
Parisiens, avec un profond soupir de délivrance, avaient roulé et allumé leurs cigarettes, et accompagnaient les dames vers les allées fleuries, chacun suivant l'âme préférée, cependant que Joseph Mure, impassible, était resté à sa table couverte d'un tapis japonais, devant son verre d'eau sucrée, et au milieu de l'inattention générale, continuait à lire d'une voix flatteuse et académique : « Scène deux ; Contran, puis Adèle I »
Cependant, toutes les comédies se jouaient à la fois ; car elles sont indivisibles, et n'existent qu'à la condition d'être multiples et désordonnées comme la nature. Sur le tréteau, tandis que le Barbouillé se tordait de rage en faisant grimacer son visage balafré d'une moustache peinte, le docteur objurguait Angélique, et lui criait en agitant effroyablement ses manches noires : « Tu es docteur quand tu veux? Ouais ! je pense que tu es un plaisant docteur. ïu as la mine de suivre fort ton caprice ; des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction ; des genres, que le masculin; des déclinaisons, le génitif; de la syntaxe, mobile cum fixo^el enfin de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus brevibus! n Des Mascarilles brûlés de soleil, arrivant du bagne d'Afrique, des Scapins aux barbes gritfagnes, vêtus de blanc avec des quilles vertes, portant à la ceinture, en vrais gibiers de potence, leur bourse de cuir et leur coutelas, tâchaient d'enlever aux ïrufaldins des Égyptiennes qu'ils avaient achetées, leur contaient mille bourdes, arrachaient à des vieillards des bourses pleines d'or et se déguisaient en Arméniens, tandis que Lélie se pavanait comme un oiseau dans son tonnelet tout ruisselant de rubans roses et couleur de feu. Dans le jardin de Cypre, orné de caisses de grenadiers et d'orangers. Amour récitait à Psyché ses madrigaux en vers
libres, et dans la riante Tempe, les princesses grecques coqiietaient avec leurs amants cuirassés en empereurs romains, et pour leur parler, Vénus apparaissait, mille fois plus déesse en descendant de sa machine que si elle eût jailli d'un vrai ciel; car la Féerie n'étonne l'esprit qu'à la condition de montrer ses préparations et ses artifices.
Ici, sous un rayon de lune, resplendissait un sein blanc, sur lequel l'homme grassouillet à l'œil louche voulait jeter un mouchoir ; et la jeune veuve que tout adore semblait avoir au coin de sa lèvre une goutte de sang, comme si elle venait de manger et de dévorer des cœurs. Yalère rêvait près d'Ascagne vêtue en garçon, ne comprenant pas quel trouble jetait dans ses veines le sourire ambigu de ce jeune cavalier. Puis venaient les Basques, les Poitevins, les Mores chantants et dansants, Hali menant sa sérénade pour la grecque Isidore, et le beau Myrtil, amant de Mélicerte, dédaignant les charmes de Daphné et de la trop aimable Eroxène. Au moment où Eraste voulait rejoindre dans les Tuileries la belle Orphise, il était arrêté par des joueurs de mail, par des curieux, par de petits frondeurs qu'il fallait chasser, et enfin par un jardinier et par des savetiers et des savetières. Puis sur le théâtre, représentant un jardin orné de Termes et de plusieurs jets d'eau, et où les Dryades accouraient, accompagnées de Faunes et de Satyres, une Naïade sortait des eaux dans une coquille, et chantait la gloire de Louis, vainqueur, Apollon et Soleil. Don Juan inclinait de Charlotte à Mathurine sa blonde perruque parfumée, et les deux Égyptiennes consultées par Sganarelle lui disaient, en chantant et en dansant et en agitant leurs tambours de basque : « Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille. Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le monde. Une
femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon monsieur, qui te fera beaucoup d'amis 1 »
Puis vinrent les médecins, latinistes, fagotiers, chantants, bègues, parlant avec volubilité, les médecins formant une si longue tache noire que tout en eût été obscurci et voilé, si ne fût venu ensuite Polichinelle poursuivi par les archers, et après eux une troupe de masques portant des crincrins et des tambours.
Puis tandis que le maigre bonhomme cachait dans son jardin sa chère cassette, et que dans un coin s'esclaffaient Eraste, et Nérine, et Sbrigani, et Lucette, la feinte Gasconne, et les Suisses, les curieux de spectacles, et le Pantalon, et les Biscayens, et les Sauvages, le pauvre Limosin fuyait les apothicaires, d'une course si effrénée et convulsive que des ailes s'en étaient ouvertes aux flancs de son fauteuil, et sous la nuit bleue il s'envolait au-dessus des ombrages de Versailles, comme un rapide oiseau chassé par une nuée de vautours. Et les apothicaires étaient devenus plus nombreux que les feuilles de la verte forêt. Les premiers étaient des géants, brandissant des seringues grosses comme des canons de siège, et dans la perspective immense et infinie, ils allaient toujours diminuant, élancés et volant dans le sombre ciel et se réfléchissant dans les pièces d'eau, si bien qu'au lointain les derniers n'étaient pas plus gros que des moineaux, et que leurs petites seringues bien astiquées, brillantes comme de l'argent, se confondaient dans le noir et vaste azur avec le blanc resplendissement des étoiles.
L'enchantement s'arrêta sur ce tableau final. Le grand paysage s'évanouit dans l'ombre, les allées reculèrent à leur place, le salon de madame Claraz reparut, les lustres se rallumèrent, et de nouveau les invités se trouvèrent réunis autour del'académi-
cien Joseph Mure, qui n'avait pas quitté sa place, et qui, croyant enfin tenir son public, continua sa lecture, et dit avec un aimable sourire : « Acte trois, scène deux : Contran, puis Adhémar, puis Adèle. » Mais à ce moment-là, par erreur sans doute, le vieux valet de chambre à cheveux blancs vint ouvrir toutes grandes les portes du salon où le buffet était dressé. Les cavaliers s'empressèrent de conduire les dames autour de la table, et de leur faire servir le chocolat, le café glacé, le Champagne et môme les pâtisseries, qui furent accueillies avec plaisir, car excitées par les surprises du spectacle féerique, toutes les petites dents parisiennes avaient faim, et volontiers croqué rent les petits fours et les pâtes viennoises.
Mais je ne dois pas omettre un dernier incident. Il y avait dans un coin un jeune poète lyrique plein de génie, mais extrêmement pauvre, qui, bien entendu, avait été chassé des théâtres comme un pestiféré. Oui, pauvre ! on voyait qu'il l'était, à sa timidité, à sa pâleur, à ses yeux battus, à son habit noir trop neuf, au plastron de sa chemise non froissé et à ses gants sans tache, qui moulaient ses mains avec une perfection trop irréprochable. Tout à coup la déesse Thalia, qu'on croyait bien partie définitivement, rentra dans la salle et baisa ce chanteur sur les lèvres, puis disparut. Cette caresse de la Nymphe produisit un effet magique et inattendu, car aussitôt on vit s'approcher du poète un homme très mince, élégant, aux prunelles douces et à la légère barbe blanchissante.
— « Monsieur, lui dit-il, faites-moi la grâce d'écrire pour nous une comédie ! Mais je vous supplie de l'imaginer au point de vue purement poétique, ne vous souciant pas d'autre chose que d'amener de beaux morceaux, d'une musique pénétrante et sonore. Vous m'obligerez infiniment si vous voulez
bien la mêler de vers lyriques, et si vous consentez à adopter pour le décor les changements à vue shakespeariens. Surtout, je vous exhorte à vous tenir dans l'ivresse du rêve et dans la pleine fantaisie ! »
L'aube naissante faisait pâlir les bougies, lorsque les invités de madame Glaraz se retirèrent. — « Mon cher ami, dit le journaliste Sisley à §on collègue Ammone, tout cela passe réellement l'imagination...
— Pas du tout, répondit le sceptique Ammone. Ce que nous avons vu n'est qu'une machinerie pareille à celles qu'on employait si fréquemment dans les petites maisons du dix-huitième siècle. Sans doute avec la pe?'mission des autorités^ notre aimable hôtesse nous a donné, dans le parc même du palais, un spectacle combiné ingénieusement; voilà tout. Et, voyons, n'avez-vous pas reconnu sous la perruque du faux académicien, du prétendu Joseph Mure, la bonne tête ironique et gouailleuse de Goquelin cadet? Madame Glaraz a voulu simplement donner à cet excellent garçon l'occasion de créer un monologue mimé à grand spectacle ; et en même temps elle nous a fourni un prétexte honnête pour pouvoir fumer, autant qu'il nous plairait, lïndispensable cigarette! »
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