‹ Contes féeriquesChapitre 3 sur 51 · LA FIGURANTE · texte numérisé non relu

LA FIGURANTE

Paul Zameith qui est devenu, comme on le sait, un de nos premiers écrivains dramatiques, jouait encore les niais, il y a quatre ans, à la Gaîté. Son visage pâle, doux, mélancolique, aux profonds yeux bleus, pouvait en effet passer pour celui d'un imbécile, tant la suprême bonté ressemble à la bêtise, pour des gens qui ne sont point habitués à voir son expression divine. Ce soir-là on jouait une grande féerie intitulée : La guerre des Fées, et Zameith costumé en Jocrisse, avec la perruque rousse et la souquenille écarlate, était appuyé dans la coulisse contre im mât à chantignole. Tandis que le tableau final du premier acte déroulait ses toiles peintes et ses gazes dans la clarté crue de la lumière électrique, d'un œil chargé d'amour il regardait ardemment les frises, où l'on venait de disposer un vol de plusieurs personnages, tout prêt à être exécuté dans deux minutes.La seconde transformation de l'apothéose allait faire place à la troisième, et la végétation du fond

des eaux, les coquilles elles madrépores, les Naïades éclairées en bleu allaient s'effacer devant le jardin fantastique de feuilles et de grandes fleurs, rehaussées d'or, d'argent et de loghès. Prêtes à s'enfuir dans l'azur en toile peinte, trois Fées, fortement attachées par une ceinture lacée et par un fil de laiton, semblaient porter la jeune princesse, reposant horizontalement sur un appareil en fer épousant la forme du corps. Au fond, sur de menus fils de laiton, étaient équipées des figures en cartonnage, drapées avec du papier, et qui allaient s'envoler au lointain. Mais ce que le Jocrisse comtemplait avec fixité, c'était une quatrième Fée qui, placée près des trois autres, n'était visiblement soutenue par rien, et paraissait voltiger réellement, comme un oiseau, à côté des trois figurantes. Étonnamment belle, cette créature étrange avait la pose molle et gracieuse d'une divinité portée sur des nuées, et il n'était pas possible de croire qu'elle fût tenue par des fils, passant par des poulies fixées dans le corps d'un chariot. En sa qualité de poète, Zameith vit clairement qu'elle planait en effet; mais il ne fut pas seul à le voir, et ce prodigieux spectacle, auquel personne ne faisait attention dans le tumulte d'une représentation compliquée, attira l'attention du directeur Jaquerod. Avisant le machiniste en chef qui justement passait près de lui à ce moment-là : — « Tonini, lui dit-il, pouvez-vous me dire pourquoi il y a aujourd'hui, pour le vol, quatre Fées au lieu de trois? — Ma foi! dit Tonini stupéfait, je n'en sais rien du tout. Positivement; il ne doit y avoir que trois Fées. — Et, continua le directeur, faites-moi le plaisir de me dire à quoi tient cette figurante, et comment elle est soutenue en l'air. Montrez-moi donc le fil, s'il vous plaît? — Il n'y a pas de fil! dit Tonini. Si j'y comprends quelque chose 1... »

Il fut convenu entre le directeur et le machiniste ([u'ils allaient surveiller la fin de la transformation, et qu'au moment où les femmes seraient débarrassées des appareils qui les soutenaient, ils auraient le mot de cette énigme. Mais à ce moment-là môme, on vint les chercher tous les deux, Jaquerod de la part d'un actionnaire qui lui apportait de l'argent, et ïonini parce qu'un accident assez grave venait de démantibuler un décor du second acte. Quant à Zameith, debout contre son mât, il s'était endormi d'un sommeil subit et surprenant, si bien que, des trois hommes, aucun ne put avoir l'explication de ce qui avait intrigué si fort leur curiosité. Quand le directeur put redescendre, le rideau venait de tomber sur la fm de l'acte, et il trouva près de lui la quatrième Fée, avec laquelle, tant son impatience était grande, il se mit à causer sur la scène, où on disposait les décorations qui devaient se succéder, et tout un monde d'accessoires. Conversation singulière entre toutes^ car, tout homme de théâtre qu'il fût, Jaquerod gênait ses machinistes, et à chaque instant était heurté par une ferme, évitait à grand'peine une toile de fond qui lui tombait sur la tête, ou se cognait contre un banc de gazon et mettait le pied dans un trapillon ouvert, tandis que la figurante, que rien ne touchait, que rien ne frôlait, semblait voltiger au milieu de tous ces obstacles, libre, aérienne, légère comme une brillante libellule.

Jaquerod est un Parisien spirituel jusqu'au bout des ongles, sceptique, libertin, peu scrupuleux en affaires d'argent et en affaires d'amour, qui à ce moment-là, voyant la faillite à droite et à gauche, dansait sur la corde roide des expédients, tantôt sans balancier, tantôt avec les premiers balanciers venus, faisait flèche de tout bois, et aurait transformé en Gogo le génie du Doute I Très aimable et obligeant

CONTES FÉKBIQUKS.

d'ailleurs, la peur d'être moqué l'eût décidé à égorger son meilleur ami. Ce lascar était marié à une femme supérieure et d'une angélique bonté qui, heureusement, dès qu'il s'agissait de lui, avait des écailles sur les yeux, et qui, trois jours avant celui où se passe cette historiette, l'avait rendu père d'un fils. Jaquerod chérissait déjà ce petit directeur de théâtre, qu'il avait nommé Adolphe par admiration pour les succès d'un dramaturge célèbre, et à qui il se proposait de donner une éducation horriblement exempte de préjugés. Quant à sa femme, il l'aimait de son mieux, si ce n'est qu'il la trompait à toutes les minutes, et qu'il avait fait de son théâtre un harem en coupe réglée, oii il avait l'art d'accorder entre elles ses innombrables odalisques, dont il savait au besoin n'être pas jaloux. Enfermé chez lui, et pour son agrément personnel, il lisait Shakespeare; mais il laissait toutes ses idées littéraires à la porte du théâtre, comme on doit laisser toute espérance à la porte de l'enfer.

Enfin joueur incorrigible et habile à se repaître d'illusions, Jaquerod, comme Mercadet, avait un Godeau qui lui avait emporté trente mille francs. Son Godeau, à lui, se nommait Gilquin, et le directeur de la Gaîté espérait tous les jours le retour chimérique de ce voyageur qui, à ce qu'on racontait, s'était fait pirate dans les mers de l'Inde. Tel était l'homme qui tenait la pauvre figurante sous son regard inquisiteur, et qui la pressait de questions nettes et cruelles. Elle essaya bien de lui donner de mauvaises raisons ; mais Jaquerod connaît toutes les banques, y compris la Banque de France, et c'est un de ces malins à qui il est difficile de faire croire quoi que ce soit, même et surtout la vérité. Quant aux mensonges, il les connaît tous, comme des amis avec lesquels on fait depuis très longtemps bourse commune.

— « Allons, dit-il, ma chère dame, laissons là ces billevesées. J'ai très bien vu que vous volez en l'air, et que vous êtes une vraie Fée. Est-ce là de l'étoffe, ajouta-t-il, et au contraire ce vêtement n'est-il pas uniquement fait de couleur et de lumière ? » En disant ces mots, il s'efforçait de saisir à pleines mains la robe de la figurante ; mais ses mains ne touchaient que le vide, et passaient à travers le tissu intangible. 11 reprit : « Votre coiffure et la guirlande que vous portez en écharpe sont faites de liserons vivants et naturels ; m'expliquerez-vous comment des liserons cueillis gardent leur fraîcheur? En ce moment, un rayon enflammé court autour de votre tête et baise votre chevelure, rayon qui ne vient de nulle part, ni des herses qu'on a relevées, ni des lampes électriques, puisqu'elles sont éteintes. Vous voyez bien qu'on ne me prend pas pour dupe!

— Eh bien I oui, dit tristement la figurante, je suis une vraie Fée, la fée Tyro, petite-fille de la grande Urgèle ! Je fais partie de ces créatures bienfaisantes qui procurent aux hommes le repos, les beaux songes, les douces espérances, les pensées riantes, et qui n'entrent dans vos demeures que pour vous préparer des surprises agréables. Nous dansons en chœur sous les vieux arbres des forêts, nous voltigeons sur les eaux argentées au clair de la lune, et nous buvons, comme des abeilles, dans la coupe des lleurs. Mais, hélas! comme tous les êtres, même subtilisés, doivent se conformer à l'idéal du temps où ils vivent, et ne le contrarier en aucune manière, nous sommes forcées de rester invisibles, ou de paraître seulement habillées en paysannes ou en dames; et personne ne nous voit, comme l'aimerait notre coquetterie , vêtues de nos tuniques étincelantes, couronnées de célestes fleurs, et tenant à la main nos baguettes de diamant! Ici, sans gêner personne,

j'avais la joie de reprendre ma forme réelle, de planer en robe couleur de lune, et j'enivrais mes yeux de ce qui est l'image, grossière il est vrai, mais enfin l'image des jeux de Titania et de Morgane. Et quel mal vous faisais-je, heureuse à ma façon, ne vous dérangeant en rien, tenant si peu de place, et, par ma seule présence donnant à vos gazes dorées et à vos cartonnages l'inéluctable vérité féerique!

— Eh 1 fît Jaquerod, cela vous plaît à dire ; mais je n'ai pas envie de me faire vilipender parles journaux. Et tenez, dans ce moment-ci, je suis très mal avec la rédaction du Stylet qui voudrait avoir l'entreprise de toutes les pièces, et à qui je ne peux pas la donner, puisque mon marchand de billets, qui me procure des fonds, m'apporte les pièces toutes faites ! D'ailleurs, je suis engagé avec les écoles nouvelles ; j'espère avoir un drame expérimental, et une féerie scientifique, où tout se dénoue par la géographie. De quel œil ces messieurs me verraient-ils pactiser avec le surnaturel? Et alors, pourquoi pas la poésie tout de suite, et par conséquent l'hôpital? Comprenez-moi; il faut être raisonnable. Vous voilà sur mon théâtre; aujourd'hui, vous volez en l'air, comme une aigle ; qui me dit que demain vous ne réciterez pas des vers lyriques? Sans compter que vous avez rendu mon Jocrisse fou d'amour I Et que voulez-vous que j'en fasse à présent?

— Zameith ! dit la fée Tyro, il fallait qu'il m'aimât pour devenir l'homme qu'il doit être ; car, sans ce rêve qui le berce, le dégoût du théâtre l'aurait tué. Mais je resterai pour lui une vision éblouie, et il n'entendra jamais le son de ma voix. Quant à vous, ma présence ici ne vous eût apporté que du bonheur.

— Dame! fit Jaquerod ébranlé, je ne dis pas... Si, par exemple, Gilquin revenait! — Il reviendra à onze heures et demie, dit la Fée. Il est en ce moment

onze heures et quart. . . » — En causant ainsi, ils avaient passé derrière la toile de fond, dans un endroit resté obscur. Lorsqu'ils se retrouvèrent sous la clarté d'un bec de gaz, près de la porte par où l'on sort de la scène, le directeur, de plus en plus étonné, vit que Tyro n'était plus vêtue en fée, et portait un élégant costume de ville : sombrero en peluche loutre, orné d'une patte d'ours avec les vraies griffes ; pelisse en peluche loutre, garnie de skunk; gants lacés, bas vert bronze, souliers claqués en maroquin rouge, à très hauts talons. Cependant, aucun trapiilon ne s'était ouvert pour laisser passer la main d'un machiniste, saisissant les anneaux placés à l'extrémité d'une corde à boyau, et Jaquerod éprouvait un certain malaise, en se sentant le jouet d'une féerie où les prodiges s'exécutaient sans trucs. Il eut d'abord l'idée de retenir la fée Tyro, qui le regardait d'un air suppliant et triste ; mais il résista à ce bon mouvement, parce qu'il venait d'apercevoir un rédacteur du Figaro^ « le Monsieur de l'Orchestre », dont il redoutait les indiscrétions.

Toutefois, il conduisit la Fée jusqu'à la porte de la rue, curieux de savoir si elle prendrait un fiacre ! Tout au contraire, quoique par cette soirée de janvier le temps fût serein et clair, sans vapeur ni brume, il vit bientôt la figure de Tyro s'effacer, se vaporiser, et finalement se dissoudre dans l'air. Dix minutes seulement à attendre ! Le directeur avait allumé un cigare, et fiévreusement se promenait tête nue, se demandant si Gilquin viendrait! Mais au moment juste, comme la demie d'onze heures sonnait aux églises gothiques de la rue Saint-Martin, une daumont élégamment attelée s'arrêta à la porte du théâtre; Gilquin en descendit et se jeta dans les bras de Jaquerod. — « Montons dans ton cabinet, » dit-il. — A peine y furent-ils, que l'ancien pirate (car il l'avait été

en effet) alignait sur un bureau, pour le capital et les intérêts de sa dette, cinquante billets de mille francs. Le directeur entraîna tout de suite son ancien associé au foyer, où il invita toute la troupe à un lunch ; mais au moment même où il avait l'idée de le commander,vingt cuisiniers de Chevet, blancs comme la neige, envahissaient les escaliers, portant des mannes, des argenteries, despièces montées, des seauxàglace, des candélabres garnis de bougies vertes, et suivant la musique de la pièce qu'on entendait au loin, comme dans un intermède de Molière. Héros, chevaliers^, comiques, travestis, et toutes les femmes costumées par Grévin, décolletées en maillot, vêtues en Neige, en Hirondelles, en Chauves-Souris, pareilles à deslutins qui vontprendre un bain, se pressèrent autour des buffets dans le cabinet de Jaquerod, devant les volailles, les galantines, les nougats, les confitures sèches, et le Champagne qui coulait à flots, et les jambons couleur de rose. Le plus admirable, c'est que l'une des actrices, ayant mis par hasard sa main dans la poche de sa robe, en retira un écrin contenant une parure en perles noires, et que toutes ses camarades eurent une surprise analogue, qui des saphirs, qui des émeraudes, qui des rubis, qui des diamants, qui des chrysoprases et des chysobérils. Dans la poche des hommes se trouvèrent des présents appropriés au goût de chacun, et notamment Zameith eut un Shakespeare merveilleux, complet en un seul volume, imprimé en rouge sur papier japonais, sans nom d'imprimeur ni d'éditeur, et relié en maroquin vertprasin. Lorsqu'on eûtcroqué beaucoup de bonbons, porté des toasts à Gilquin et débité mille folies, les trois héroïnes de la pièce, la fée Luciole, la fée Terrible et la fée de la Fontaine, c'est à dire Anna Veyx, Aimée Lua et Séraphine Revenaz, tenant en main leurs baguettes, demandèrent à aller saluer dans son berceau le petit

directeur, ce qui se pouvait sans inconvénient, madame Laure Jaquerod étant bien portante, et déjà guérie de sa fièvre de lait. Le directeur. consentit à ce caprice, bien que les trois fées eussent tour à tour été ses maîtresses ; mais il n'y regardait pas de si près, et n'était pas superstitieux. Introduites dans la chambre delà charmante jeune mère, les trois Fées, après l'avoir complimentée , allèrent au berceau de l'enfant et étendirent au-dessus de son front leurs baguettes ornées de paillon et de strass.

— «Petit Adolphe, dit Anna Veyx en souriant, je t'accorde le don d'être malin et rusé comme ton père !

— Moi, dit Aimée Lua, je t'accorde le don de plaire à toutes les femmes.

— Et moi, dit Séraphine Revenaz, je t'accorde le don d'avoir beaucoup d'argent. »

Ces souhaits enchantèrent le directeur, bien qu'il sût que ce n'était que jeu et plaisanterie. Après avoir salué madame Laure, les trois fées descendirent l'escalier en riant, et comme sa femme désirait reposer, Jaquerod éteignit la lampe. Mais aussitôt une sorte de vapeur bleue emplit la chambre ; elle se condensa, s'éclaira, et devint la délicieuse figure de la fée Tyro. La chambre elle-même s'était transformée. Elle était devenue une grotte vaporeuse, taillée dans un transparent saphir strié de filons d'or, où pendaient d'éblouissantes stalactites, et oii, dans les interstices des rochers, s'ouvraient de grandes fleurs de pourpre, tandis que de blanches cascades de lumière s'écroulaient silencieusement, au bruit d'une douce et presque imperceptible musique. Gracieuse, élevée en l'air, la belle Tyro pencha ses lèvres sur le front de l'enfant, et l'ayant doucement baisé : — « Cher petit, dit-elle, tu seras poète!

— Je suis déshonoré! » dit Jaquerod.

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