‹ Contes féeriquesChapitre 4 sur 51 · LE POMPIER · texte numérisé non relu

LE POMPIER

Les Romains bizarres du grand peintre David, qui dut les faire ainsi nus et coiffés de casques, pour se raccrocher à quelque chose et retrouver l'antique par l'imitation de la statuaire, éveillèrent tout de suite lïdée du (( pompier qui se déshabille », si bien exprimée par Jocrisse, dans le joli vaudeville de Ouvert. De cette comparaison qui s'imposait à l'esprit, naquirent ces expressions : genre pompier, style pompier, faire pompier, qui ont tenu tant de place dans la langue spéciale des peintres. A l'origine, /aire pompier signifia seulement : chercher, pour représenter les Grecs et les Romains, un faux idéal pseudo-classique, et, ce qui contient, en un mot, toutes les horreurs! les peindre d'après la tragédie du dixhuitième siècle. Mais le sens de ce vocable ne tarda pas à s'élargir, et il fut bientôt appliqué à toutes les compositions où le convenu, le lieu commun et la formule sont substitués à l'inspiration originale et à l'étude de la nature. C'est ainsi qu'on peut être nouveau et moderne dans l'interprétation d'un sujet emprunté à V Iliade, et qu'on peut, au contraire, faire pompier en représentant une scène de la vie réelle, qui s'est passée hier; car c'est uniquement le manque d'observation et de sincérité qui, dans les

arts, engendre le fatal, l'abêtissant, l'irréparable Pompier!

Un artiste qui, en 1865, ne faisait pas pompier^ c'était Edmond Fransquin, un grand inventeur et un grand coloriste, dont les tableaux n'étaient guère achetés, mais enchantaient les poètes, les artistes et les belles âmes. 11 semblait que ce trouveur eût fait un pacte avec la Vie, car elle animait avec une intensité indéniable les personnages qu'il lui plaisait d'aller chercher dans les lointains les plus énigmatiques de l'Histoire. Et quelle charmante vie on menait dans l'atelier de la rue des Beaux-Arts, où Fransquin évoquait les cortèges, les batailles, les éléphants, les rois pensifs suivis par des lions, et les femmes magnifiquement vêtues, promenant leurs robes de perles au miUeu des carnages et des têtes coupées ! Ame, joie et douce lumière de la maison, la belle Suzanne, coiffée en simples bandeaux un peu rebelles, s'y promenait d'un pas harmonieux, parfois se penchant sur l'épaule d'Edmond, heureux de sentir la fraîcheur de son souffle ; et dans ce lieu béni, consacré à la paix et au travail, la Folie était représentée par le jeune rapin Goup-de-Soleil. Doré et cuit comme une datte, brun comme un More d'Afrique, avec des yeux d'un bleu sombre, cet être absurde et charmant était cependant blond, et portait sur son front une tignasse terrible, sur laquelle une calotte rouge était piquée, comme un point écarlate. Dans ce petit révolté de treize ans, il y avait du Bcnvenuto et du Michel-Ange. Une fallait pas laisser traîner à sa portée une toile blanche haute de deux mètres, sans quoi il y brossait immédiatement une fougueuse esquisse, où tout semblait fait de pierreries ; et toute masse de terre à modeler était, par ses soins, changée en une figure héroïque et farouche. Ce qui ne l'empêchait pas de fouiller, lorsqu'il trou-

vait de la cire, des joyaux et des pommes de cravache. Quant aux escaliers de la maison, Goup-de-Soleil avait embelli toutes leurs murailles de caricatures colossales, qu'il dessinait avec des morceaux de charbon, empruntés à la portière.

Le bonheur était là, dans cette pauvreté sévère et calme que dorait le sourire d'une femme adorable; et il y fût resté toujours, si un matin d'octobre, Suzanne étant absente, et le jeune Coup-de-Soleil étant sorti pour acheter des pommes de terre frites, Edmond Fransquin, après avoir reconnu le coup de sonnette de son oncle Prudhomme, n'avait eu la mauvaise idée d'ouvrir tout de môme sa porte. Il savait que son oncle, comme tous les diseurs de lieux communs, ne pouvait apporter que le désordre et le malheur dans les endroits où l'on travaille; cependant, obéissant au désir « d'être comme tout le monde », et sans doute poussé par le démon de la paresse, qui cherche toujours à nous faire perdre cinq minutes, il introduisit chez lui cet homme inutile. L'oncle de Fransquin était le petit-fils de ce fameux Joseph Prudhomme, élève de Brard et de Saint-Omer, dont Henri Monnier a célébré la bêtise emphatique ; mais gardez-vous de vous le représenter avec l'habit noir, les lunettes et le faux-col géant du maître d'écriture! Gentleman correct jusqu'à la minutie, et même devenu gentilhomme en voyageant, monsieur Contran Prudhomme de Tively, coiffé d'un petit chapeau très bas à bords larges, portait toute sa barbe très courte sur les joues et taillée en pointe ; il était vêtu d'un complet gris clair, et sa jaquette à un seul rang de boutons était ornée d'une rosette de mille couleurs, représentant tous les ordres et tous les désordres des pays les plus excessifs. Des gants jaune clair à broderie bleu foncé, des souliers vernis claqués en peau jaune, des chaussettes en soie verte,

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un pardessus droit, très court, et de couleur jaune; pour cache-nez un foulard noir attaché avec un bijou, et comme canne, une branche de chêne-liège avec un hanneton japonais en bronze, complétaient la toilette irréprochable de monsieurde ïively. D'ailleurs, il fumait un cigare blond qui semblait être en or, et disait les mêmes bêtises que son aïeul, mais renouvelées, refondues et habillées, comme lui, à la mode du jour.

— (( Cher enfant, dit-il àEdmondFransquin,jesuis enchanté de te trouver seul, car j'ai à te parler d'une chose qui me pèse sur le cœur. Tu sais que je comprends les entraînements et toutes les' folies; mais mon indulgence s'arrête là où les folies cessent d'être généreuses. J'admets qu'on puisse être toujours dupe; mais dupeur, jamais. Eh bien! permets-moi d'aller droit au fait, dans ta liaison avec mademoiselle Suzanne Esté, je vois que, sans y songer, tu roules sur une pente égoïste.

— Comment cela! dit Edmond stupéfait.

— Quand sa mère, qui était alors ta voisine, te demanda pour elle quelques conseils, mademoiselle Esté peignait des lleurs pour Tahan et des éventails pour Duvelleroy. Elle avait un très grand talent. Que devient-il dans la vie où tu l'as réduite, et ne l'a-t-elle pas désormais perdu? »

Fransquin voulu protester, expliquer à son oncle qu'il laissait Suzanne parfaitement libre; mais Prudhomme est logicien et ne se laisse pas facilement désarmer.

— « Mon enfant, dit-il, le devoir est absolu. Quand on prend une fille sage, on l'épouse.

— Mais, dit Fransquin, je ne demande pas mieux que d'épouser Suzanne.

— Eh ! reprit avec animation monsieur Prudhomme, ne vois-tu pas que mademoiselle Esté,

orpheline, instruite, admirablement élevée, belle à miracle, peut être appelée aux plus hautes fortunes, et que faire d'elle la femme d'un artiste pauvre, dont les tableaux ne se vendent pas, l'enterrer dans le silence et dans l'oubli, c'est détruire une vie qui peut être splendide; car Suzanne est faite pour trôner dans un salon parisien, pour voir à ses pieds tous les hommes illustres, et pour s'enivrer des plus délicats hommages?»

Telle était la transition 1 Monsieur Prudhomme expliqua avec beaucoup d'astuce que, ne pouvant pas épouser Suzanne, Edmond devait la quitter, pour elle-même et dans son intérêt bien entendu. Fransquin comprenait parfaitement que les paroles de son oncle n'avaient pas le sens commun, et que ce qu'il lui proposait était odieux et criminel ; mais, tout en ayant horreur d'être convaincu^ il se laissait convaincre, pareil à la proie fascinée par une claire prunelle, et pris de cette torpeur que de tout temps créa autour d'elle la toute-puissante Niaiserie. L'oncle plaidait bien. Il y avait, dit-il, des scènes ennuyeuses à éviter, et peut-être faudrait-il dépenser quelques billets de mille francs? Mais quoi! Edmond irait pendant quelques jours àBois-le-Roi, et, au retour, il trouverait la place nette.

Pour arranger tout et fournir l'argent nécessaire, lui, le généreux, l'honnête, le serviable Prudhomme, n'était-il pas là ! D'ailleurs, le devoir parlait ; il fallait protéger Suzanne, la sauver d'un avenir incertain, la rendre à elle-même. Tout s'exécuta selon cet abominable programme. Fransquin alla faire des études de paysage, et, en rentrant chez lui, il put tout à son aise savourer la liberté, c'est à dire la navrante solitude. Goup-de-Soleil était bien là, mais brouillé avec son maître, et obstinément silencieux. Il ne dit rien du départ de Suzanne ; mais il était facile de

voir qu'il était blessé au cœur et ne pardonnerait jamais.

Edmond sortit, marcha trois ou quatre heures dans la ville, qui lui parut vide et voilée de deuil, puis rentra, fît sa palette et voulut travailler à un tableau commencé, quoique le jour baissât déjà et commençât à devenir sombre. Mais tout à coup, au lieu du moulage de la Vénus de Milo, qu'il avait l'habitude de voir en face de lui, et debout sur le même piédestal, ô affreux et cruel spectacle! il vit un pompier nu, coiffé de son casque, chaussé du cothurne tragique;, et dont le sabre baïonnette pendait au milieu de sa poitrine, comme un glaive antique.

— (( Goup-de-Soleil ! dit le peintre, dont les cheveux se hérissaient d'effroi, qu'y a-t-il là?

— Parbleu ! dit le rapin, il y a la Vénus de Milo, puisque vous ne l'avez pas encore chassée. Elle n'a pas changé! C'est une figure très connue.»

Mais alors le Pompier se mit à parler d'une voix frémissante, câline, infiniment douce, entendue du seulFransquin.

— « Je suis le Pompier, dit-il, et je viens habiter avec toi. Comme tu as eu l'âme d'unPrudhomme^à l'avenir tu feras pompier, tous tes tableaux seront du f/enre pompier, et je viens pour surveiller cela, moi; le Pompier.

Fransquin, sans doute, fût devenu fou; mais peu à peu les contours du Pompier s'étaient effacés dans l'obscurité blanchissante, et l'Aphrodite victorieuse avait repris sa place. D'ailleurs, une diversion inattendue calma le peintre et lui fit oublier ses terreurs. Toute une famille de riches négociants^, envoyés par Prudhomme, vint commander une série de portraits, qu'Edmond commença des le lendemain. Au premier coup de brosse qu'il donna, il vit avec épouvante

que lui, le grand oseur, le coloriste effréné, il peignait désormais dans la manière de Pierre Grassou, en teintes plates cerclées d'un fil de fer. Quoi qu'il fît, et malgré sa résistance obstinée, ses modèles lui apparaissaient dans leur expression la plus commune, et d'ailleurs le Pompier, vaguement entrevu, venait lui-même arranger les toilettes des femmes, pour les rendre quelconques et vulgaires. Fransquin, pour oublier, se tua de travail et entassa portraits sur portraits. Les négociants, accompagnés de leurs femmes et de leurs filles, lui en avaient envoyé d'autres, et les têtes imbéciles se pressaient sur les chevalets, plus nombreuses que les feuilles jaunies,roulées par le vent d'automne. Dès qu'il vit ces ahiu^es » de philistins, Goup-de-Soleil se hâta de laver ses brosses et de les envelopper dans un vieux journal.

— « Ah! dit-il, patron, c^est comme ça que vous peignez, à présent? Eh bien ! alors, bonjour et adieu. Dans ce sentiment-là, j'aime mieux Raphaël! »

Edmond voulut rappeler l'enfant, mais Goup-de- Soleil s'en alla fièrement, et sans retourner la tête, en sifflant un air de chasse. Depuis ce temps, il s'en prenait aux murs extérieurs des maisens de la rue des Beaux-Arts, les couvrant de caricatures bourgeoises, qu'il signait Pinx'it ,el dont Fransquin n'admirait pas sans remords l'allure sauvage et grandiose. Pour lui, dans les intervalles de ses séances, il peignait des tableaux de genre, qui firent fanatisme dans la colonie américaine, et dont le Pompier avait approuvé la composition et la couleur modérée. En effet, jamais plus de cadmium, de vert Véronèse, de vermillon de Ghine et de laque garance rose ne furent employés h produire des tons d'un gris sale. L'argent affluait chez Fransquin ; mais lui, désespéré et couvert de honte, il maudissait et

exécrait la mauvaise peinture que l'implacable Pompier le forçait à faire. Un jour, dans un moment de lucidité, il comprit que l'artiste donne toujours dans ses travaux l'image réelle de son âme, et il résolut de tout racheter, de tout expier. Il épia, attendit Suzanne dans la rue, et l'aborda, le cœur gros de douleur et d'espérance.

— «Viens! lui dit-il. Tout cela est un mauvais rêve. Pardonne-moi, reviens avec moi : soyons heureux !

— Non, lui répondit Suzanne, de sa belle voix harmonieuse, dont l'accent ferme et décisif eut alors la précision d'un coup de couteau. Non, dit-elle, je ne t'aime plus. »

Fransquin se sentit défaillir. Il fallut qu'un ami le retint dans ses bras et le ramenât chez lui. Mais en entrant dans l'atelier où grelottaient les portraits pâles et insipides, il s'aperçut que cet ami était le Pompier, qui aussitôt disparut, comme une ombre vaine. Il n'avait plus qu'à subir sa destinée. Il se résigna, comme on se résigne à une maladie chronique, et dès lors commença pour lui la carrière illustre dont les phases sont connues de tout le monde. Son Xei'xh faiscmt fouetter la me?', exposé au Salon de 1865, lui valut une seconde médaille. L'année suivante, avec ses Saintes Femmes au tombeau, il obtint une première médaille et la croix de la Légion d'Honneur. Officier en 1869, et marié cette même année à la lille d'un riche teinturier, qui lui a donné quatre enfants aux cheveux de filasse ; commandeur en 1875, après avoir peint dans cet intervalle de temps tous les généraux, tous les magistrats et toutes les grandes dames des pays hétéroclites, Fransquin a en outre décoré des palais, des mairies et des chapelles. Il a mis en tableaux Hérodote, Homère, Dante, Virgile, Quinte-Curce, toute la Bible,

et il a été nommé en 1877 membre de l'Institut. Six mois après sa réception, comme il prononçait en séance l'éloge de son prédécessenr, dans la salle 011 tant de bustes collés au mur fixent sur le vide leurs vagues prunelles, et où Ton voit sur les tables plus de drap vert qu'il n'y a de verdure dans une prairie du Lancashire, il pâlit en voyant en face de lui le président de l'Académie, qui, subitement lui parut être nu et coiffé d'un casque de pompier. Même il s'évanouit tout à fait, et, envahi par un froid glacial, tomba sur son siège, privé de sentiment. Mais bien loin que cet évanouissement lui fît du tort, on l'attribua à l'émotion que Fransquin avait dû éprouver dans une circonstance si importante de sa vie, et on admira que tant de modestie pût être unie à un talent sûr de lui-même, et rigoureusement classique.

Le jeune maître mourut l'année suivante, et tout récemment, sa statue, érigée sur une place publique de Yérigny, sa ville natale, a été inaugurée dans une cérémonie solennelle, où plusieurs discours ont été prononcés, et où une ode en vers libres, écrite par un poète vertueux, a été lue ensuite, au milieu d'un profond recueillement. Mais, par les blanches nuits de lune, les sages habitants de Vérigny qui, après être allés faire leur v^ihst chez des voisins, rentrent chez eux avec leur bonne portant le falot, voient un pompier coiffé de son casque, et, bien que nu, enveloppé d'un manteau rose que le vent tourmente, montant la garde, avec son sabre à la main, autour de ce monument paisible. Après avoir en vain cherché ce pompier parmi les artisans de la ville qui forment le corps des sapeurs, le sous-préfet a adressé un rapport au préfet du département de l'Abron ; mais c'a été peine perdue. Toujours l'impassible Pompier se promène dans la nuit silencieuse, et toujours.

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avec ses brosses de bronze, Fransquin prend de la couleur immobile sur sa palette en bronze, allégorie qui, à ce que dit Tancien Coup-de-Soleil, devenu le grand artiste Henri Picrloz, explique naïvement Fincomparable sécheresse de sa peinture.

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