CHEZ- BREBANT
Ce qui rend Paris si difficile à connaître et à décrire, c'est qu'on n'y peut rien généraliser, et que dans les quartiers les mieux connus se présentent des anomalies, dont l'étrangeté déconcerte et déroute violemment toute logique. Certes, rien n'existe qui ne puisse être expliqué, mais les bizarreries dont la brutalité nous étonne sont produites par un ensemble de causes compliquées et subtiles, qui ne peuvent être devinées qu'à force d'intuition. Ainsi, lorsque dans sa description du Passage du Pont- Neuf, placée au commencement de Thérèse Raqmn, Emile Zola a si bien peint les « boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau, » il a négligé de voir que parmi ces antres malsains se détache propre, lumineux, et sans cesse encombré d'acheteurs, un magasin de couleurs et d'objets pour les peintres, où tout respire la prospérité, et qui sans doute doit sa vogue au très proche voisinage de l'École des Beaux-Arts.
Une antithèse encore bien plus étonnante que celle-là, et qui en est précisément le contraire, étonne les flâneurs au passage de l'Opéra, oii parmi les brillantes boutiques ornées et meublées avec tous les raffinements nécessités par la cherté des loyers, on
en voit une seule qui, à la fois taudis et capharnaûm, semble un défi jeté au luxe de ce quartier magnifique. Là, dans la nuit qui tombe des carreaux englués et salis, au milieu d'une poussière sans cesse accumulée, sans armoire^ ni rayons, ni agencement d'aucune sorte, des tableaux, des étoffes, des meubles rares, des vêtements antiques, des joyaux môme sont entassés à terre, dans un désordre qui rappelle celui des échoppes de revendeurs perdues dans les coins obscurs de la Cité, ou dans la rue de Lappe!
Par quelle combinaison une personne quelconque peut-elle, au prix où ils sont montés, payer un loyer dans le passage de l'Opéra, pour l'utiliser d'une telle façon dérisoire? C'est là un de ces mille problèmes que soulève la vie moderne, et qui sans doute ne seront jamais résolus. Mais peut-être se trouve-t-il assez d'amateurs pour que les trésors enfouis dans cette caverne soient découverts et chèrement achetés ; et alors l'effroyable pêle-mêle où il faut les chercher serait peut-être pour les collectionneurs un attrait de plus, et donnerait une sorte de ragoût piquant à leurs bonnes fortunes?
En février dernier, le jeune duc Philippe de Villeclayr passait devant cette boutique, et ne l'eût pas remarquée sans doute, malgré son étrangeté, si à travers un carreau son regard n'eût été sollicité par un bout d'étoffe d'une incroyable richesse, dont le tissu de soie et de velours rehaussé de broderies d'or éclatait comme une fête de couleur et de lumière. Très amateur de bibelots, et sans cesse à la recherche de belles étofl'es et d'objets curieux, pour orner le joli hôtel qu'il venait de se faire construire dans la rue de la Tour-des-Dames, le jeune homme s'arrêta, comme enchanté par cette rapide vision.
Mais aussitôt ses yeux tombèrent sur une étrange gravure, sale et jaune, collée contre la vitre, et qui
représentait des sorcières s'appretant pour le sabbat. Avec une fougue rembranesque, l'artiste avait montré des vieilles oignant de magiques onguents leurs corps à moitié rajeunis, et par endroits flasques et ridés encore; d'autres, au moyen d'essences diaboliques, faisant jaillir sur leurs fronts nus de soyeuses chevelures, ou astiquant les manches à balais qui tout à l'heure doivent leur servir de monture et les emporter sur la noire nuée à travers les vols de dragons et de chauve-souris. Il y avait dans ces corps de femmes à la fois vieux et jeunes, dans ces frais visages posés sur des cous plissés, dans ces torses de vierges brisant comme une vieille écorce leur prison déjetée et difforme, un prodigieux mélange de volupté et d'horreur, qui jetait l'esprit dans une curiosité mêlée de rêverie et de mystérieuse épouvante.
Mais lorsqu'il se décida à entrer dans le taudis, le duc put bien croire que cette gravure était une enseigne, car au milieu des amas de ces étoffes dont un seul lambeau l'avait si complètement charmé, était assise, il ne put savoir sur quoi, une vieille, une fée, une parque, d'un âge démesuré et surhumain, chauve, dont le nez rejoignait le menton, et dont les yeux éraillés et dépourvus de cils étaient ombragés par des sourcils épais et longs comme une chevelure. Philippe demanda le prix de l'étoffe qu'il avait remarquée; mais la vieille, d'une voix cassée et chevrotante, insinuante pourtant comme celle d'une marchande qui saitprodiguer toutes les séductions commerciales, lui dit que, comme argent, on s'entendrait toujours, et qu'elle voulait d'abord lui montrer d'autres pièces curieuses. Elle lui fit voir en effet des étoffes à découpures et à applications, comme celles qu'on admire au musée de Cluny, et plus belles encore ; des velours mêlés de
soie, brodés de fleurs, d'arabesques, de filigranes, de dessins d'or; des soies brochées à dégradations, épaisses comme des planches, dont les fonds blancs n'avaient pu être souillés et flétris ni par le temps ni par la poussière, des damas antiques, des points, des dentelles d'un grand caractère et comme les rois n'en ont plus.
Vautrée, perdue, enfouie elle-même sous cet amas de richesses, la vieille en trouvait, en montrait toujours de plus merveilleuses. Philippe, mordu par la fièvre du collectionneur, achetait tout, et le tas de ce qu'il devait emporter avait grossi comme une montagne.
Cependant la vieille ne suffisait plus à ce travail, et réellement écrasée sous les couvre-pieds, les manteaux, les jupes, les pièces de soie non employées et tissées à des époques fabuleuses, elle se leva alors, agita une sonnette d'or, et deux vieilles, chauves, ridées, cassées, courbées comme elle, vinrent lui prêter leur secours. Elles montrèrent au duc des armes, des joyaux d'un travail inouï, et cependant la première vieille s'empressait toujours près de lui et, ce qui l'épouvantait, avec des yeux languissants ëi des regards d'une expression caressante et câline, et quelque chose qui eût été un sourire sur d'autres lèvres que les lèvres pendantes et décolorées de cette sinistre aïeule. Gomme Philippe, bien qu'il eût l'habitude de sortir avec un portefeuille bien garni, n'avait pas sur lui à beaucoup près la somme nécessaire pour payer ses acquisitions, il pria la marchande de les lui envoyer, et voulut lui donner son adresse.
— « C'est inutile, dit-elle, je connais l'hôtel de monsieur le duc. »
Et comme Philippe faisait un geste d'étonnement :
— « Oui, reprit-elle, et je connais aussi monsieur
le duc lui-môme. Je savais que vous deviez passer par ici, et que vous seriez invinciblement attiré par une étoffe dont les couleurs étaient disposées de telle façon que vous deviez être éveillé par leur éclatante fanfare. Savoir par cœur la vie et les goûts des gens qui peuvent et veulent dépenser leur fortune, n'est-ce pas l'A, B, C, du commerce parisien, qui est la moderne alchimie, et doit, par un miracle renouvelé chaque jour, changer et muer tout en or? Pour obtenir des hommes ce qui est le plus contraire à leur nature, c'est-à-dire pour en faire des prodigues, n'est-il pas nécessaire de connaître à fond leurs passions? Et pour cela, il ne nous faut pas grand travail, car à force d'avoir vécu, on a acquis le triste privilège de deviner tout, et, comme Balzac ou Cuvier, de reconstituer avec un petit bout de n'importe quoi, un monstre ou une histoire!
— Quoil dit Philippe réellement surpris, savezvous la mienne?
— Certes, dit la vieille, et je pourrais vous conter dans leurs moindres détails vos gracieuses amours avec cette divine Diane d'Assigny que vous avez si tendrement adorée, que la mort vous a ravie, et que vous regrettez encore après des années écoulées. Mais je connais une femme belle et de grande race qui, à votre insu, vous aime plus que l'heureuse Diane ne vous aima jamais, et vous la connaîtrez comme moi, si vous allez cette nuit au bal de l'Opéra! »
Le duc, stupéfait, voulut se récrier; mais, après leur avoir fait un signe rapide, la vieille avait disparu avec ses compagnes dans un corridor noir qui s'ouvrait béant sur la boutique. Resté seul dans ce capharnaiim, Philippe voulait abandonner son marché et rompre toute relation avec les eflroyables vieilles. Mais il eut beau appeler et môme agiter la
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sonnette d'or, qu'il trouva près de lui, il n'obtint aucune réponse, et force lui fut bien de quitter la place, sans obtenir aucun éclaircissement sur ces caquetages de la marchande, qui lui semblaient passer les bornes de Findiscrétion permise.
Étant rentré chez lui à la hâte, il ne fut pas peu surpris de trouver dans son fumoir les étoffes qu'il avait achetées et qui avaient été apportées déjà, enveloppées dans des serges de couleurs diverses, et disposées en paquets d'une régularité que ne lui eût pas fait supposer l'aspect de la boutique où il avait trouvé ces merveilles. Tout cela, lui dit son valet de chambre Jean, avait été apporté par un groom parfaitement correct, qui n'avait pas laissé de facture. En même temps, Philippe de Villeclayr vit, placé en évidence sur un meuble, un coupon de loge pour le bal de l'Opéra, qui avait été laissé par son ami le marquis Louis de Gharlus, et se rappela qu'en effet il avait été convenu avec lui et avec le comte Henri de Lucé qu'ils iraient à ce bal pour dire adieu à Paris, avant de partir pour la Bordighera où ils devaient aller passer quelques semaines.
Après s'être habillé, Philippe, voulant tout de suite se débarrasser de sa dette, retourna au passage de rOpéra. Mais il vit la boutique close de barres de fer et de volets, sur lesquels on pouvait lire cette inscription en lettres parfaitement sèches, comme si elles avaient été peintes depuis longtemps : Fermée pour cause de voyage. Ne pouvant donc avoir satisfaction sur ce point, il se rendit au Cercle, où il dîna et passa la soirée avec ses amis; après quoi, vers une heure du matin, ils se rendirent tous les trois au bal, comme ils lavaient projeté.
Philippe se promenait à peine dans le foyer depuis quelques minutes, lorsqu'il se trouva en proie à une aimable aventure. Un domino prit son bras; il se
sentit enveloppé par le rhythme du corps le plus svelte et le plus charmant, caressé par un parfum d'une douceur suave , et sur son bras il sentit une main de grande dame, élégante et fine. Naturellement, il adressa à l'inconnue quelques galanteries banales; mais aussitôt elle l'interrompit, d'une voix doucement attristée.
— «Oh ! non, fit-elle, ne me dites pas de paroles inutiles! Celle pour qui ces précieux instants ne reviendront plus est une femme qui vous aime, qui ne respire que pour vous, et que vous ne devez pas connaître, car elle vous supplie de respecter son secret! Imaginez une créature qui a fait de vous son idole et sa vie, dont les heures se passent à deviner ce que vous pensez, et dont l'unique joie est de vous apercevoir une minute, quand vous passez à cheval sous ses fenêtres ! Supposez que par un miracle de volonté, de ruse, d'amour, elle a pu voler, pour vous dire qu'elle vous aime et que son âme est à vous, une heure qu'elle ne retrouvera jamais ; ne devinezvous pas qu'il serait mal à vous de gâter cet instant suprême par des mots indifférents qui peuvent être adressés à la première venue? »
L'églogue est belle dans les champs de Mantoue et dans les monts de Sicile ; mais elle est fort supportable aussi dans les couloirs et sur les escaliers de l'Opéra, quand la flamme d'une passion naissante allume et transfigure les peintures et les fonds d'or des mosaïques. A causer union des âmes, amitié ardente et platonique, entre gens destinés à être séparés toujours, le temps s'était enfui comme un rêve. Enfin Philippe supplia sa compagne de ne pas le quitter sans avoir soupe avec lui, dût-elle ne manger qu'une fraise, boire un doigt de vin, et garder son masque; mais puisque cette entrevue ne devait pas se renouveler, ne serait-ce pas un délicieux
souvenir que celui d'avoir pu être assis un instant à la même table et y choquer leurs verres ? Blanche (car elle avait dit son nom) refusa d'abord ; elle était venue avec ses deux sœurs, et ne pouvait les quitter. Mais à ce moment-là même, Philippe rencontra ses deux amis, et après les avoir présentés à madame Blanche en l'assurant qu'elle trouverait en eux les cavaliers les plus respectueux et les plus discrets, obtint d'elle qu'elle essayerait de décider ses sœurs à venir souper. On trouva Ysabeau et Marguerite dans une loge où elles attendaient leur sœur; Louis de Charlus et Henri de Lucé ne parurent pas leur déplaire, et la négociation ne fut pas trop difficile. Gomme Philippe de Villeclayr proposait le Café Anglais :
— « Non, dit Marguerite, allons chez Brébant, ce sera plus moderne ! »
En carnaval, il ne faut s'étonner de rien. Sur le palier du restaurant, cette même Marguerite , qui guidait la marche, prit un corridor inconnu, au bout duquel ayant tiré de sa poche une petite -clef, elle ouvrit une porte massive et on se trouva dans une vaste salle de château, décorée à la mode du seizième siècle, avec une haute cheminée monumentale oii brûlaient des troncs d'arbres, et une console sculptée qui représentait une chasse où les cerfs et les chiens étaient de grandeur naturelle.
Après avoir disparu un instant dans une chambre voisine, les trois sœurs revinrent, masquées toujours, mais sans leurs dominos, et maintenant parées de robes et de bonnets de velours. Blanche incarnadin, Marguerite bleu, Ysabeau orangé et noir, magnifiquement ornés de clinquant, et toutes les trois portant dans leurs cheveux des nœuds de perles et une étoile de diamants qui jetait d'étranges feux. On se mit à table, elles ôtèrent leurs masques, et alors les jeunes gens purent admirer en elles des
beautés superbes et curieusement diverses : Blanche, pâle et pensive sous sa noire chevelure; Ysabeau, rousse aux yeux verts , rieuse et montrant ses blanches dents ; Marguerite blonde aux yeux noirs , comme Vénus déesse de Gyprc.
Il ne fallait pas moins que ce séduisant spectacle pour les empêcher de remarquer à quel point l'excellent Brébant était devenu romantique. En effet, on voyait sur la table des carpes énormes avec des fleurs dans la bouche, des pâtés à tourelles argentés et dorés, des paons avec leur plumage et leur queue, et le repas commença par la fameuse soupe dorée de Taillevent, pour laquelle on fait griller des tranches de pain, qu'on jette dans un coulis fait avec du sucre, du vin blanc, des jaunes d'œufs et de l'eau de rose. Le service était fait par des pag-es en habit de satin ; mais Villeclayr fut rassuré sur toute cette archéologie, en voyant paraître les écrevisses à la bordelaise. Les trois sœurs étaient les plus spirituelles du monde, disaient mille folies, et répondaient galamment aux madrigaux de leurs cavaliers.
Elles savaient toutes les historiettes les plus récentes du faubourg Saint-Germain et du monde artiste, et jusqu'aux anecdotes du voyage de Sarah Bernhardt en Amérique. Elles les racontaient avec d'amusantes saillies, et la seule chose inquiétante, c'est que parfois elles parlaient d'une toilette de la reine Margot comme si elles l'avaient vue de leurs yeux, ou d'un bon mot de Brantôme à son ami monsieur de Ronsard, comme si elles l'eussent entendu elles-mêmes.
Au dessert, Ysabeau prit un luth suspendu à la muraille et chanta , non avec la musique de Charles DeUoux, mais sur l'air ancien de Goudimel, la jolie chanson de Ronsard : Quand au temple nous serons Agenouillés^ nous ferons.., — Puis Marguerite dit
l'histoire d'une sorcière tourangelle, qui avait le don de redevenir jeune quand elle le voulait, mais qui, après cent ans écoulés, devait rester vieille et mourir, si un certain chevalier n'avait baisé ses lèvres avant que l'heure sonnât. Et ce qui aggravait le péril de la sorcière, c'est que le chevalier devait être instruit à l'avance de cette condition, loi expresse et inéluctable imposée à tous les êtres surnaturels.
Comme Marguerite achevait ce récit, Phihppe de Villeclayr vit Blanche qui regardait les aiguilles de l'horloge avec inquiétude; en .même temps, elle s'approchait, se serrait bien près de lui, comme implorant un baiser. Un éclair traversa aussitôt la pensée de Philippe , qui en même temps aperçut Ysabeau et Marguerite sollicitant de même du regard Henri de Lucé et Louis de Gharlus. Il reculait et voulait résister ; mais alors l'étoile de diamants placée dans les cheveux de Blanche le brûlait , le magnétisait avec ses feux aveuglants, et voulait le forcer à obéir.
Fou de rage, le jeune duc arracha cette étoile, la jeta à terre et la brisa sous son pied. Aussitôt l'horloge sonna , et Blanche transfigurée redevint l'horrible vieille du passage de l'Opéra, avec son menton branlant et sa tête chauve. Les étoiles de diamants que portaient Ysabeau et Marguerite s'étaient brisées en même temps que celle de leur sœur; les deux femmes éperdues s'étaient hâtées de remettre leurs masques; mais alors on vit leurs cous se rider comme un lac frémissant que le vent tourmente, et de longues mèches de cheveux blancs se mirent h grimper et à courir visiblement sur leurs chevelures, comme des vipères.
Les trois amis s'étaient enfuis, désolés, fous, ne voulant plus vivre. Le sentiment du réel ne leur revint que dans le wagon du chemin de fer, (car ils
étaient partis sans rentrer dans leurs maisons,) lorsqu'ils virent en face d'eux, assise à côté du baronnet son père, une jeune demoiselle anglaise, évidemment actuelle, nourrie des plus succulents roastbeefs, et dont la saine carnation, fraîche et éblouissante, ressemblait à un bouquet de roses.
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