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LES FEES

La propriété des Sources, une des plus jolies de la Touraine, est située près du village de Saint- Avertin, et doit son nom aux sources du Limançon, qui au bout du jardin semé de bouquets d'arbres se déroulent comme un ruban d'argent. Un bassin creusé à peu de distance de la maison en briques roses, construite sous Louis XIII et ornée d'élégantes tourelles, reçoit ces eaux, qui forment alors un lac, sur lequel glissent des cygnes blancs et noirs. Au-delà des sources, on voit des prairies, des bois, les fermes dépendantes groupées sur des coteaux d'une pente douce, et près de la maison, une profusion de fleurs et d'arbustes donne à cet élégant séjour un charme dont tous les habitants des Sources ont subi l'invincible enchantement.

En 1860, cette propriété aux magnifiques horizons de verdure appartenait à madame Eugénie Alisse, jeune veuve qui, âgée de vingt-six ans à peine, mourait d'une maladie de langueur, résultat du chagrin que lui avait causé la mort de son mari.

En embrassant sa fille Lucie, née depuis deux ans, madame Alisse ne pouvait s'empêcher de verser des pleurs amers, surtout en songeant à la situation où elle allait laisser cette enfant adorée. En effet, à

la suite d'une succession embrouillée, son mari monsieur Jean Alisse avait dû soutenir, contre des parents à lui, cinq ou six procès qui n'étaient pas terminés encore. La triste veuve songeait qu'elle ne vivrait pas assez pour en voir la fin, et que sa chère Lucie, dont le bien serait livré en proie à toutes les convoitises, serait ruinée sans doute avant d'avoir conscience d'elle-même, et commencerait à connaître la vie en goûtant ses plus détestables amertumes.

Cependant, providence des malades, des vieillards, des pauvres, de tout ce qui souffrait autour d'elle, madame Alisse était adorée, car il n'y avait pas une famille qu'elle n'eût aidée, secourue, et elle donnait sa protection, mais aussi son affection maternelle et tendre, aidant les fils au moment de la conscription, s'occupant du sort des jeunes filles, qu'elle voulait mariées selon leur désir, baisant les petits enfants dans leurs blondes chevelures, et semant son or avec la plus clairvoyante délicatesse. Et elle était bonne, non pas seulement pour les créatures humaines, mais pour toutes les autres et même pour celles qui sont censées n'avoir pas d'âmes. Elle aimait les prairies, les forêts, les ruisseaux, toute la nature vivante et frémissante, et n'aurait pas souffert qu'on maltraitât un oiseau ou une fleur, ni même un brin d'herbe. Elle défendait les ombrages contre la hache du bûcheron, et veillait amoureusement sur les plus humbles choses ; aussi prétendait-on que les Fées l'avaient prise en amitié, volaient autour d'elle invisibles, écartant de ses lèvres la bise et le vent glacé, lui portant l'haleine des plus douces fleurs, et dans les bois protégeaient ses pieds contre les épines cruelles.

Mais, hélas ! les Fées ne peuvent rien contre la mort, ni contre la vie ; surtout elles ne se mêlent pas des débats judiciaires et ne connaissent pas le

CONTKS FÉERIQUES.

Gode civil. C'est pourquoi madame Alisse, dont les dernières forces déclinaient, dut chercher à sa fille un protecteur capable de la sauver de toutes les embûches. Elle crut l'avoir trouvé dans le célèbre financier Fragerolle, et s'endormit plus tranquille dans la mort, après s'être assurée que le conseil de famille donnerait à ce mandataire, désigné par elle et choisi avec soin, la tutelle de son enfant.

La triste veuve ne s'était pas trompée en croyalit à l'habileté de Fragerolle. 11 s'agissait de débrouiller cinq ou six procès : il en aurait débrouillé et embrouillé vingt ! Mais le malheur fut qu'il n'avait aucune espèce de bonne foi, et que sa conscience était une aimable drôlesse sans préjugés, regardant le bien et le mal comme de simples accidents, plus fille que celles qui balayent l'asphalte avec leur jupe fauve, et capable de s'asseoir dans la boue du ruisseau pour y ramasser des sous. Ayant examiné attentivement le nœud gordien embrouillé par ses adversaires, cet homme adroit vit qu'il pouvait le dénouer avec succès, mais en même temps que, grâce à des complications inextricables, les plus fins n'y verraient goutte lorsque le moment serait venu de rendre ses comptes. D'ailleurs, lexonseil de famille était composé de braves gens à qui il serait facile de faire voir des chandelles en plein midi, et qui prendraient pour des lanternes toutes les vessies que voudrait leur présenter le rusé Fragerolle.

De là à s'approprier l'héritage de sa pupille, ou du moins à prélever sur son avoir une part de lion, il n'y eut qu'un pas imperceptible pour l'adroit financier, d'autant plus qu'il crut sérieusement avoir acquis des droits sur une fortune que Lucie n'aurait pu recouvrer sans lui. Et ce qui décida tout à fait le sort de la pauvre petite, c'est que son tuteur fut pris, comme tous les possesseurs de ce domaine,

par la séduction irrésistible des Sources, et, mordu par le démon de l'églogue, se promit bien de finir sa vie sous ces ombrages, près de ces flots murmurants et parmi ces bosquets en fleur que par avance il peuplait de déesses d'opérette. Fragerolle était un de ces célibataires à ritournelles que ravissent la musique bouff'e et ses virtuoses, et les belles traînes qu'il égarait en pensée sur les gazons des Sources lui semblaient déjà faire partie du paysage.

Lucie Alisse fut élevée dans un couvent aristocratique, où elle devint une belle jeune fille, mince, pâle, ardemment pensive^ aux traits délicats et nobles, aux cheveux châtains, aux yeux de pervenche, triste déjà de n'avoir pas été aimée. D'accord en cela avec la règle du couvent, son tuteur l'avait à peine fait sortir deux ou trois fois par année, et ainsi n'eut pas le temps de s'attacher à elle, tandis qu'au contraire il s'attachait davantage chaque jour à la propriété, pour laquelle il était brûlé du même amour qu'Harpagon pour sa cassette. Enfin, le moment vint de reprendre tout à fait Lucie ; mais ce jour-là Fragerolle était décidé à garder définitivement les Sources pour lui et à se débarrasser de la jeune fille, en la mariant le plus promptement possible à quelque vieillard riche et disgracié, qui accepterait des comptes bâclés avec une simplicité initiale.

Cependant les calculs du financier furent tout d'abord trompés, car il fallut bien conduire Lucie dans le monde, et elle y fut remarquée et passionnément aimée par le jeune vicomte de Flammin. Comprenant bien qu'une grande famille, guidée par un notaire sérieux, ne se contenterait pas de paroles en l'air et d'historiettes à dormir debout, l'infidèle tuteur se hâta "de troubler tout, en conduisant Lucie chez une de ses parentes à lui, la vieille madame

Schambion, qui habitait à Saint-Sauve, près du Mont-Dore, sur un pic, une maison inaccessible, et pendant six mois de l'année enfouie sous la neige. Il recommanda à cette aimable mais fidèle geôlière de ne permettre à la jeune fille aucune correspondance, et, ainsi délivré des soucis les plus impérieux, il n'eut plus d'autre pensée que de prendre possession des Sources, et d'y mener joyeuse vie.

Il commença donc par envoyer en avant son valet de chambre Alexis, avec mission de préparer les logements et de mettre la maison en état de recevoir une nombreuse compagnie. Mais, comme on va le voir, divers obstacles s'opposèrent à la réalisation de ce programme si simple, et nécessitèrent entre le valet et le maître un rapide échange de lettres. Comme Alexis prenait ses premières dispositions, un peuple, une nuée, un déluge de serpents, jaunes, verts, gris, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, envahit aux Sources les bouquets d'arbres, les gazons, le jardin et les chambres de la maison, où ils rampaient sur les tapis, sur les meubles, sur les murailles, sur les portes, sur les appuis et les châssis des fenêtres. On ne pouvait faire un pas sans marcher sur un serpent, qui alors dressait son corps strié de taches noires et sa tête aux dents aiguës et à la langue écarlate.

Yoilà ce qu'Alexis, fou de terreur, écrivit à FrageroUe, qui le tança vertement de s'émouvoir pour si peu de chose. Il suffisait, lui dit-il, de placer bien en évidence un grand chaudron rempli de lait sucré et bouillant. Les serpents viendraient tous y boire, et seraient alors brûlés, comme des Juifs condamnés par l'Inquisition. Si par aventure ils ne l'étaient pas, il serait commode de les tuer à coups de bâton, tandis qu'ils se gorgeraient de leur boisson favorite,

chauffée d'une façon unp peu excessive. D'après la réponse d'Alexis, cela n'avait pas été si facile que son maître le pensait. Les serpents étaient bien venus rôder, parader, jaillir, se tordre, et prendre les poses les plus gracieuses autour du chaudron ; mais ils s'étaient entièrement refusés à boire le lait bouillant.

Toutefois on en avait été débarrassé, parce qu'un jeune monsieur vêtu de vert et pas plus haut qu'un rosier nain, était venu en jouant de la flûte, et avait emmené avec lui tous les serpents, qui l'avaient suivi on rampant en mesure. Mais alors, ce furent les oiseaux, les chanteurs, tout le peuple ailé, les fauvettes, les rossignols, les tarins, les mésanges, les hirondelles, qui s'emparèrent des Sources, obscurcissant l'air^ et formant un nuage si épais qu'on ne voyait plus la clarté du jour. Fragerolle écrivit à son valet qu'il fallait les tuer à coup de fusil , mais l'un après l'autre^ à ce que prétendit Alexis, les fusils qu'il prit s'envolèrent avec les oiseaux, en profitant de ce qu'il leur avait poussé des ailes. Cette fois, le financier, pensant que son domestique était devenu fou, voulut voir les choses de ses propres yeux ; en arrivant il trouva la propriété prise d'assaut par les poissons. Les sources du Limançon avaient débordé, submergé tout, et les poissons, tanches, carpes, brochets, perches, barbeaux, avaient pris possession du jardin et de la maison, où ils vivaient à leur aise, et faisaient ménage avec les écrevisses. Se faisant l'écho des bruits qui couraient dans le pays, Alexis insinua que ces serpents, ces oiseaux et ces poissons pouvaient bien être des Fées, dont on ne viendrait pas à bout avec du lait sucré, ni avec des fusils Lefaucheux, ni avec des filets de pêche.

Fragerolle est un esprit fort, mais, comme appartenant au monde élégant, il est abonné aux

mardis de la Comédie-Française, où il avait vu jouer Le Mariage forcé, et il avait pu remarquer là que Sgnanarelle, lorsqu'il est embarrassé, va consulter un philosophe, Taristotélicien Pancrace ou le pyrrhonien Marphurius. Justement le financier rencontrait souvent .aux vendredis de madame Seneuze le philosophe Bédenel , dont les cours faisaient fanatisme au Collège de France, et à qui les dames, si elles l'avaient osé, auraient envoyé des gimblettes de leur façon et des confitures. Il l'entraîna dans une embrasure de fenêtre et le consulta sur son aventure.

— « Cher monsieur, lui dit le professeur à la mode, je ne crois pas que nous soyons capables d'inventer un être ni une idée. Tout ce qui naît dans la conscience humaine a donc sa raison d'être, et je ne vois aucune raison pour que les Fées n'existent pas, au même titre que Roth, déesse de la beauté chez les Véliocasses. ou que le Char de l'État^ l'Équilibre des Pouvoirs et la Majorité relative. Je n'ai pas à vous demander votre confession, n'ayant pas qualité pour la recevoir ; mais le résumé de mon expérience, que je puis vous communiquer, c'est que presque tous les malheurs qui nous arrivent sont le résultat direct d'une mauvaise pensée à laquelle nous nous sommes abandonnés, ou d'une vilaine action que nous avons commise. Si donc vous avez fait du tort à quelqu'un d'étranger ou à vous-même, réparez-le du mieux qu'il vous sera possible, et mettez-vous en repos avec l'éternelle Justice, qui n'est jamais désarmée. »

C'est justement ce que ne voulait pas FrageroUe, qui, ayant dérobé les Sources, prétendait les garder 1 Tout à point, une lettre d'Alexis venait de lui apprendre que l'ordre s'était rétabli comme par enchantement dans ce paradis en fleur; ce n'était

pas le moment de se sacrifier à des rêves et à de vaines apparences. 11 partit donc pour sa propriété, avec toute une colonie parisienne, qui le soir même se trouva réunie autour d'un magnifique repas servi par Chevet. Il y avait des millionnaires, un duc, un baron, quelques gens d'esprit, et en fait de chanteuses, la fleur du panier : Margot, Étiennette, madame Linzeler, et cette jolie Esther Flad qui, pour le principe, se nourrit de fraises en janvier et de perdreaux au mois de juin.

On se mit à table avec le plus bel appétit; mais au moment même où les valets de pied allaient commencer leur service, des mets servis dans les plats, des flacons, des carafes jaillirent de grandes fleurs écarlates, qui grandirent, se multiplièrent, étendirent leurs bras, ruisselèrent en un flot de pourpre, et, montant jusqu'au plafond , formèrent un épais bocage dans lequel s'éveillèrent mille chants d'oiseaux.

Les femmes poussaient des cris. Bientôt ce bois disparut; mais les plats, les victuailles et les flacons avaient disparu en même temps, laissant la nappe vide et nue comme le sol d'une île de l'Archipel où ont passé les Turcs.

— « A la bonne heure , Fragerolle ! dit madame Linzeler, voilà un très joli intermède; mais à présent, faites servir le vrai repas! Pour ma part, j'ai une faim de cannibale. »

L'amphitryon tout honteux avoua qu'en fait de repas il ne possédait rien autre chose que celui-là, et on dut se contenter d'une omelette au lard, mangée avec du pain bis et arrosée de piquette. La faim aidant, on s'en régala volontiers ; mais à peine les convives avaient-ils avalé la dernière bouchée, et civant qu'ils eussent le temps de regretter le dessert évanoui et le café absent, les fenêtres s'ouviireiit

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sans bruit et donnèrent passage à un grand vol de Fées, visibles pour le seul FrageroUe, qui de leurs ailes et de leurs chevelures éteignirent les flambeaux, et s'enfuirent ensuite dans la nuit bleue, en agitant leurs voiles de transparent azur.

Les convives ne voulurent plus rien entendre, et armés à la hâte de bouts de bougies récoltés au fond des tiroirs, s'empressèrent de gagner leurs chambres. Ils n'y furent pas longtemps seuls. Derrière eux l'escalier avait disparu sous une immense armée de petits rats blancs comme la neige, régulièrement équipés comme des soldats, avec des armes et de petites buffleteries faites dans la perfection, commandés par des officiers portant les insignes de leurs grades, et précédés par des rats musiciens, qui exécutaient leurs musiques avec de minuscules instruments de Sax.

Devant eux, à leurs appels de clairons, toutes les portes s'ouvrirent. Ils entrèrei t en bon ordre dans les chambres, plus nombreux que les Vandales et les Gépides sous qui succomba Rome, et chez les messieurs dévorèrent tout ce qui ressemblait à des bottes. Mais combien ne firent-ils pas déplus cruels ravages chez les dames, se promenant par troupes sur les poitrines de Margot et d'Étiennette, gravissant les beaux bras de madame Linzeler, et poussant la familiarité jusqu'à venir mordiller les lèvres roses de la petite Flad ! Après une nuit tumultueuse, où, comme si quelque facétieux génie avait ressuscité les modistes de Paul de Kock , les corridors furent pleins de camisoles, de jupes, de soupirs, de cris étouffés, de tresses dénouées, au grand matin les invités s'enfuirent, croyant avoir mille diables à leurs trousses, et portant leur argent à même leurs poches, parce que tous les porte-monnaie avaient été engloutis par les rats.

Resté seul dans le jardin inondé des feux du soleil levant, Fragerolle vit alors briller dans les vagues rayons frémissants tout un peuple de Fées. 11 y en avait de grandes, et aussi de petites, de moyennes, de toutes petites, dans les arbres, dans les fleurs, dans les gazons, dans le poudroiement de la lumière, qui toutes le regardaient d'un air malicieux et ironique, et lui adressaient un geste unanime qui, dans le monde surnaturel comme dans tous les autres, signifie avec certitude : « Allezvous-en !» A ce moment-là, il ressentit une souffrance connue des seuls capitalistes. Il eut mal à sa caisse, à son grand-livre, à ses portefeuilles bourrés de billets de banque, et en quittant la maison hantée, il éprouva ce que sentirait dans sa chair un Shylock désolé à qui Portia enlèverait en riant une livre d'or.

Vaincu par son destin, le pauvre homme a marié Lucie au vicomte de Flammin, et, avec une douloureuse angoisse, leur a rendu des comptes fidèles. En hiver, ce charmant couple fait la joie et l'orgueil des fêtes parisiennes ; mais, dès que vient le beau tea.ps, c'est lui maintenant qui habite les Sources, d'où les Fées ne sont pas parties pour cela; au contraire. Retenues par le plus tendre souvenir dans les jardins où les a ravies la bonté de madame Al-isse, elles y restent pour inspirer fi sa fille l'amour et la charité pour tout ce qui respire , et même pour les choses qui semblent inanimées. On les devine autour de soi dans les parfums, dans les brises, dans les frissons des herbes et des feuilles ; parfois môme, on entrevoit dans un rayon l'éclair de leurs chevelures, ou la douce flamme de leurs sourires reflétée dans les sources.

Fragerolle a acheté à Bellevue une petite maison de seigneur, machinée au dix-huitième siècle. Il y

appartient à une chanteuse nommée Irma Gormiolle, d'un caractère acariâtre et d'une maigreur impie. 11 est probable qu'il l'épousera, car elle s'enrichit et place de l'argent à mesure qu'il se ruine, et, de la sorte, la partie n'est pas égale.

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