‹ Contes féeriquesChapitre 33 sur 51 · BRELOQUE · texte numérisé non relu

BRELOQUE

Madame Jeanne Simonny est une des Parisiennes qui expriment le mieux le goût, l'imagination et la grâce suprême de Paris. Elle semble avoir reçu en héritage la simplicité et l'idéale noblesse que son père Silvin Mérienne donnait à ses peintures aujourd'hui si appréciées, et mariée au célèbre romancier dont les œuvres racontent si bien la vie moderne, elle égale par la pensée ce grand inventeur, elle est sa collaboratrice. Non qu'elle prenne jamais une plume ! mais, inspiration constante de son génie, elle l'aide par son esprit extraordinairement intuitif, et par un don de divination qui lui fait voir les secrets de la vie et les plus intimes replis des âmes. Cependant, cruellement orpheline, car elle n'avait pas plus de dix ans lorsqu'elle perdit son père déjà veuf, Jeanne Mérienne a été élevée par son oncle Malabre, un pur imbécile ayant rassemblé sous son crâne épais toute la sottise bureaucratique, resté un employé à adverbes prétentieux et à manches vertes, bien qu'un ensemble imprévu de circonstances l'ait fait monter au grade de chef de division et, dont la femme Athénaïs est un modèle de turbulence mondaine et de niaiserie frivole.

Ah ! quel deuil, lorsque la fille de Mérienne, qui,

sur son large front et dans ses grands yeux pensifs montrait l'intelligence paternelle, fut livrée en proie à ces deux diseurs de riens ! Quant à monsieur et madame Malabre, n'ayant pas eu d'enfants, ils se réjouirent de posséder une petite créature qu'ils pourraient pétrir et façonner à leur guise. Le mari allait enfin pouvoir placer et faire écouter directement l'immense quantité de lieux communs, de systèmes, de pensées dont il avait amassé un inépuisable répertoire, et madame Malabre se faisait une fête d'accompagner Jeanne aux cours à la mode, aux leçons de dessin et de danse, en attendant le moment désiré où elle pourrait l'associer aux fondations pour les pauvres, aux ventes de charité, aux loteries, aux matinées littéraires et à toutes les occupations d'une femme élégante qui ne sait où donner de la tête.

Le premier jour où elle fut installée chez son oncle, la petite Jeanne ne pleura pas seulement sur le père si aimant et si tendre qu'elle avait perdu. Elle pleura aussi de se sentir dans le convenu et dans l'artificiel, de ne pas entendre un mot qui pour elle ne sonnât faux, car monsieur Malabre parlait le langage des premier-Paris, dont il se nourrissait, et pour tout l'or du monde n'aurait pas appelé un chat : un chat. Après avoir laissé quelque temps à la petite fille pour lui permettre de se donner à sa douleur, madame Malabre, lorsqu'elle la jugea suffisamment consolée, résolut de la conduire aux cours, de lui faire montrer les arts d'agrément, et de l'initier elle-même aux subtilités du maintien et de la conversation.

Sur tout ce plan d'études, on consulta bien le meilleur ami de Silvin Mérienne, le parrain de Jeanne, l'habile joaillier Zirio, qui a étudié son art dans la Russie méridionale, au Caucase, et qui com-

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pose avec l'or, le lapis, l'améthyste et l'argent niellé des bijoux d'un style raffiné et merveilleux. Mais avec un sourire doucement ironique, ce savant artiste, crépu et bronzé comme Othello, déclara qu'il ne voulait se mêler de rien, que tout ce que feraient les Malabre serait bien fait, et qu'il demandait seulement la permission d'offrir à Jeanne un petit souvenir; ce à quoi le tuteur de Jeanne consentit facilement, heureux d'être h ce prix débarrassé d'un témoin dont il craignait l'esprit un peu farouche et l'inexorable franchise.

Le lendemain donc, monsieur Zirio apporta à sa filleule une petite montre en argent repoussé, d'une forme antique, grande comme une pièce de vingt sous, chef-d'œuvre d'ornementation délicate, sur laquelle était peint en émail un portrait charmant, celui de la mère de Jeanne, et qui pendait h une large chaîne plate, faite d'argent et d'améthystes. A cette chaîne étaient attachées deux breloques. L'une était une toute petite figure, haute de trois centimètres , représentant une fée ailée, aux cheveux d'or pâle, dont la petite tête avait été taillée dans un rubis transparent, dont le corps et les vêtements étaient d'argent et d'or émaillé, les ailes de saphir et les souliers de corail. L'autre breloque était une petite chaise en or vert, dont le siège formé d'une topaze avait été ciselé de façon à représenter parfaitement les dessins du velours d'Utrecht. Jeanne fut heureuse de ce beau présent; elle se rappelait que son père avait tendrement aimé son parrain, et en recevant quelque chose de lui, il lui sembla qu'elle avait maintenant une compagnie et qu'elle n'était plus seule. Elle demanda à son parrain le nom de la petite demoiselle en or, et monsieur Zirio répondit tout aussitôt qu'elle s'appelait Om.

II n'en fallait pas davantage pour charmer une

fillette; mais lorsque enfin madame Malabre conduisit Jeanne aux célèbres cours de mademoiselle Nozières, où les petites filles appartenant au monde de la haute bourgeoisie et des millionnaires étaient vêtues comme des princesses, la pauvre enfant se sentit réellement désolée en écoutant les maîtresses qui, aussi affectées que ses tuteurs, parlaient comme des harmonicas, et enseignaient une histoire sainte, une grammaire, une histoire et une géographie à manchettes et à poudre de riz, imprégnées de parfums qui sententle foin coupé. Elle se rappelait avec un amer regret le langage simple, la bonne voix mâle et tendre de son père, et sentait un véritable désespoir en entendant les maîtresses l'appeler : mademoiselle Mérienne, avec une amabilité sèchement caressante.

Elle eut encore bien plus envie de pleurer lorsque, de retour à la maison, madame Malabre la fit asseoir dans le salon, et tout en lui montrant à faire de jolis ouvrages, lui enseigna à se tenir d'une façon distinguée, à être modeste, à adresser aux grandes personnes des compliments ingénieux, et lui apprit qu'une demoiselle doit toujours avoir l'air sentimental. Après de si cruelles épreuves, Jeanne eût dîné cependant de bon appétit, si à table madame Malabre ne lui eût dit qu'il est malséant de montrer qu'on a faim et qu'une jeune fille doit toujours laisser croire qu'elle se nourrit de la'rosée tombée sur les fleurs.

Monsieur Malabre approuva fort les leçons de sa chère Athénaïs, offrant cependant à Jeanne de tout petits morceaux délicats, affirmant qu'il y a en tout une mesure, qu'on peut manger tout de même, pourvu qu'il n'y paraisse pas, et flétrissant seulement les appétits vulgaires, qui ont ouvert l'ère du désordre et enfanté l'hydre des révolutions. Très embarrassée de cette ère et de cette hydre, la

petite Jeanne se hasarda à dire qu'elle voudrait bien une poupée. A ces mots imprudents, monsieur Malabre se repentit de son indulgence et déclara sévèrement qu'il était temps d'en finir avec ces divertissements grossiers d'un autre âge, et que, dans le siècle de l'électricité et du téléphone, on devait s'amuser à des jeux scientifiques.

Il faut bien l'avouer, cet aphorisme si raisonnable ne représentait rien du tout à l'esprit de Jeanne. Elle avait espéré qu'elle auraitune petite fille à aimer; elle vit bien qu'elle n'en aurait pas, et sentit son cœur se gonfler. Lorsque enfin on lui permit d'aller dormir^ et qu'elle fut seule dans sa chambrette, elle s'assit dans un fauteuil et donna un libre cours à ses larmes. Mais alors il sortit de la petite montre un joli chant de rossignol; puis Jeanne entendit une faible, une délicieuse, une petite, toute petite voix douce, qui disait pourtant distinctement :

— a Détache-moi ! »

Après avoir prêté l'oreille, elle vit bien que cette voix était celle de la petite breloque. Elle la détacha donc de l'anneau brisé qui la retenait captive, et avec précaution la posa sur la table.. Mais la petite demoiselle en or ajouta :

— « Détache ma chaise î »

Jeanne détacha aussi la chaise, sur laquelle s'assit la petite demoiselle. Aussitôt elle grandit, grandit, devint aussi grande que Jeanne elle-même, et se jetant à son cou, elle lui fit mille caresses.

— « Chère enfant, lui dit-elle, je suis la petite fée Om. C'est moi qui veille sur les couples tendrement unis et sur les enfants qui naissent d'eux. J'étais toujours présente entre ton père et ta mère, et maintenant je puis m'occuper de toi, car, comme tu peux très bien le penser, j'ai très peu d'ouvrage. C'est moi qui vais faire ta vraie éducation ; mais commen-

çons par effacer les sottises qu'on t'a fourrées dans la tête, et qu'il n'en reste plus de traces ! »

La petite fée Om, en faisant des passes magnétiques, étendit ses mains sur le front de son amie et lui souffla sur les tempes; aussitôt les leçons que Jeanne avait entendues chez mademoiselle Nozières et celles que lui avait faites madame Malabre s'évanouirent, abolies, supprimées, sans laisser aucun souvenir dans son esprit, qui se retrouva bien portant et sain comme auparavant.

— « Maintenant, dit la petite fée Om, je vais chercher tout ce qu'il faut. »

Cette aimable fée avait non-seulement le privilège de se grandir et de se rapetisser à volonté, mais aussi celui de grandir et de rapetisser de même les objets qu'elle touchait. Ayant repris sa taille de breloque, elle ordonna à Jeanne d'ouvrir la fenêtre et s'envola. Puis elle revint quelques instants après, apportant toutes sortes de choses utiles, qui une fois développées emplirent la chambre, mais qui alors, réduites à leur plus simple expression, tenaient dans un petit panier, découpé avec son anse dans la coque d'une noisette.

C'étaient des livres, des plumes, des crayons, des albums, des cahiers, des aiguilles, des ciseaux, des étoffes, des boîtes de mercerie, un fourneau, des casseroles, et une belle poupée qui d'abord n'était pas plus grande qu'une mouche, mais qui bientôt grandit assez pour être une demoiselle, et pour servir de fille à Jeanne. Alors la petite fée Om commença les leçons, toutes les leçons! En quelques mots clairs et décisifs, elle apprenait à sa petite amie des histoires faciles à comprendre et qu'elle devait n'oublier jamais. Puis elle lui montra à dessiner, ;\ saisirla vie dans son mouvement rapide; puis elle lui enseigna la vraie musique des oiseaux et des Anges.

Puis on se mit à couper, à tailler, à coudre des vêtements et des robes magnifiques pour la poupée, qui se nommait Lyse. Puis sur le petit fourneau, où un feu orangé et couleur de rose s'alluma tout seul, on fit des plats, des coulis, des cuisines, des plats de douceur dont un vieux diplomate se fût léché les doigts, et on les mangea ensuite, pour faire la dînette. Entre temps, la fée Om baisait tendrement la petite Jeanne, parce qu'une enfant a surtout besoin d'être aimée. Elle lui apprenait qu'il ne faut parler que pour dire quelque chose, en employant le seul mot qui serve, et l'habituant à penser nettement et rapidement, elle lui donnait de l'esprit, ce qui est très facile.

Puis la Fée coucha Jeanne avec sa poupée, et les borda gentiment. Après quoi, ayant rapetissé sa chaise en or vert et s'étant elle-même refaite breloque, elle dit à Jeanne-: « Remets-nous en place. » Et dès que la fée Om et la petite chaise furent rattachées à la montre, la petite Jeanne et sa poupée Lyse s'endormirent d'un calme sommeil, avec un joli sourire sur les lèvres.

Et les leçons continuèrent les jours suivants avec une variété infinie, prenant, un peu, il est vrai, surles nuits de la fillette; mais elle dormait ensuite de si bon cœur à côté de sa fille Lyse, qu'au matin elle s'éveillait fraîche et reposée et pareille à une rose. Au bout de quelque temps, elle savait toutes les histoires, toutes les musiques, toutes les langues, toutes les poésies. Surtout elle cousait comme pas une, faisait des reprises merveilleuses, composait des coulis divins, repassait dans la perfection, et elle eût été digne de s'asseoir sur un trône, du temps que la reine Berthe filait. Par exemple, au grand désespoir de madame Malabre, pareille à une poule qui aurait couvé un œuf de canard, Jeanne n'avait pas du tout

appris les belles manières, était odieusement naturelle, ne regardait pas vaguement l'azur et n'effeuillait aucune fleur entre ses doigts, qui n'avaient rien de mélancolique.

De ce qui est chic ou de ce qui n'est pas chic, elle n'en avait même pas le soupçon, et quant au sépias, aux romances sans paroles et aux ouvrages en perles pour ventes aux profit des pauvres, elle s'y montrait notoirement inférieure. Mais devenue tout à fait grande, elle devait bien autrement, et pour des causes plus graves, humilier son tuteur et sa tutrice !

Un jour madame Malabre avait invité à dîner un des directeurs du ministère, dont elle espérait pour son mari une haute faveur. Le matin du grand jour, il se trouva, comme par un fait exprès, que la cuisinière était tombée gravement malade. Or le personnage en question ne hait qu'une chose au monde : la cuisine de Chevet, et il n'y avait aucun espoir de le tromper là-dessus. Monsieur et madame Malabre gémissaient comme un chœur tragique. Voyant cela, la petite Jeanne qui était devenue grande, mais qu'on appelait toujours : la petite Jeanne, les consola de son mieux, et dit résolument :

— « Si vous voulez, moi, je ferai le dîner. »

Cette proposition parut absurde aux deux époux. Ils l'acceptèrent cependant, ne pouvant faire mieux, et, avec l'aide d'une fille de cuisine, Jeanne se mit à l'œuvre, combinant les farces, les jus, les assaisonnements, les garnitures, avec autant d'invention que de certitude. Mais là-dessus, autre malheur. Madame Malabre arrive dans la cuisine, éperdue, échevelée comme une Océanide. Le grand couturier Bsirtlz vient de lui apporter sa robe de gala, manquée par lui pour la troisième fois : sera-t-elle donc réduite à paraître nue devant monsieur le directeur!

— « Si VOUS le voulez, madame, dit la petite Jeanne, j'arrangerai la robe. »

Folle de douleur, madame Malabre consentit. Jeanne apporta la robe dans la cuisine, et tout en goûtant ses sauces, elle se mit à tailler, à rogner, à coudre, si adroitement qu'elle ne fit pas une tache sur le damas gris d'argent à fleurs de couleurs naturelles. A l'heure dite, le dîner fut servi, et madame Malabre resplendissait. La petite Jeanne avait si bien pourvu à tout, que la fille de cuisine put suffire à achever et à dresser les plats. Le directeur, à force de joie, se léchait et se mangeait les lèvres.

— «Ah! ça, dit-il à madame Malabre, votre cuisinière est habile, mais pas tant que cehi. Ce n'est pas elle qui a fait le dîner!

— Hélas! dit madame Malabre en rougissant et en désignant Jeanne avec une dédaigneuse pitié, je dois avouer que c'est ma pupille. » Et elle ajouta, en rougissant plus fort : « Si je vous disais qu'elle a taillé la robe que j'ai sur le dos î

— Oui, fit monsieur Malabre., voilà à quoi ont abouti les sacrifices que nous avons faits pour son éducation! Quand on est d'une nature vulgaire...

— Ma foi! dit le directeur en vrai paysan du Danube, si j'avais un fils, voilà celle que je lui voudrais pour femme ! »

Le directeur n'a pas de fils; mais le romancier Simonny assistait à ce dîner, et l'esprit net, la chaste beauté de Jeanne et aussi ses talents le faisaient songer à sa bonne mère, qui lave son linge à la rivière, le fait sécher sur le pré et le range dans les armoires avec de la lavande et de la racine d'iris. Lorsqu'il fit sa demande, les Malabre ne refusèrent pas à Simonny de lui donner Jeanne, qu'ils jugeaient assez commune et manquant de monde pour convenir à un artiste. Le jour du mariage, monsieur Zirio

a apporté à sa filleule, pour le bal, une parure de reine, représentant des jasmins, faite avec de l'or vert et des perles fines.

Gomme Jeanne est heureuse et vertueuse, elle n'a plus besoin de sa protectrice, dont l'âme n'habite plus la précieuse breloque. Cependant, lorsque son amie est en proie à ces vagues tentations qui assiègent les meilleures femmes, la fée Om vient à son secours. Elle rentre dans le petit corps délicatement ciselé par l'orfèvre, et épiant le moment favorable pour parler à son élève chérie, qui alors la prend dans ses doigts roses et l'approche de son oreille, elle lui dit, de sa petite, toute petite voix, caressante et douce :

— « Détache-moi I »

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