LES BUVEURS D'EAU
Sand Town, bâtie au milieu des déserts du ïowa, et qu'un embranchement rejoint au Pacific railroad, devint peu de temps après sa naissance une ville florissante, lorsqu'un Français, nommé ïhériat, yintroduisit la culture de la vigne. Sur les pentes sablonneuses exposées au grand soleil, toutes les espèces réussirent si bien qu'avec les raisins rouges, blancs, gris et les muscats divers, les Sandiens fabriquent des vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et aussi des vins d'Espagne, si bien imités ou reproduits que leur succès fut immense dans toute la libre Amérique, où le chemin de fer récemment créé les emportait si facilement.
Et non-seulement les habitants de Sand Town en exportaient d'énormes quantités, mais ils les buvaient eux-mêmes avec tant d'enthousiasme qu'à certains jours la ville entière était ivre. Après avoir expédié les balles de coton, les tonnes de vin et de porc salé dont la vente les faisait si riches, les habitants s'entassaient dans les tavernes et dans les bars, y buvaient fidèlement les admirables produits de leur sol, et rarement consentaient ;\ rentrer chez eux pour y remplir leurs devoirs de maris. Bien plutôt ils achevaient leurs nuits sous les tables, et il n'était
pas rare de les rencontrer dans les rnes profondément endormis et tenant encore nne bouteille à la main.
Cet état de choses, qui leur procurait un bonheur tranquille et exempt d'ennuis, eût duré longtemps sans doute, si les femmes délaissées ne s'en fussent émues. Mais, anomalie. bizarre, ce fut, non pas une femme mariée, mais une demoiselle qui la première réussit à révolutionner Sand ïown. Dans cette ville heureuse et essentiellement éclectique, où tour k tour les wesleyens, les presbytériens, les puséistes et les quakers avaient passé, écoutés avec sympathie, mais sans que leurs prédications engageassent les Sandiens à boire une goutte de moins que de coutume, miss Rowena Whitehead entreprit une croisade en faveur de l'eau claire, et parla si éloquemment que sous ses auspices se fonda une Société de tempérance dont le succès fut prodigieux. Après elle, sa sœur, miss Many, excita ses concitoyens à s'abstenir de jambons et de roastbeefs, pour se nourrir uniquement de légumes. Son succès ne fut pas moindre, et donna naissance à la Société végétarienne.
Les Sandiens se jetèrent avec furie dans cette religion nouvelle, mangèrent avec extase du céleri et des betteraves, et, comme des troupeaux altérés, s'abreuvèrent d'eau pure, de façon à tarir presque les sources et môme l'eau du magnifique fleuve qui traverse leur ville. Bientôt les deux sociétés se fondirent en une seule, sous le nom de Société de tempérance et végétarienne, qui admit parmi ses membres des hommes et des femmes, et choisit pour son président monsieur Jedediah Jameson, maire de la ville.
Le riche négociant accepta cette fonction avec d'autant plus d'empressement qu'il avait, en qualité
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de menuisier, construit sur un terrain à lui appartenant la salle où se tenaient les séances, et qu'il tirait un bon lucre du prix d'entrée, fixé à un dollar par personne. Les hommes et les femmes de couleur étaient admis, et même aussi les nègres et les négresses, car miss llowena et miss iMany ne voulaient refuser à personne les délices de la sobriété. A vrai dire, ces deux sœurs étaient nées exprès pour prêcher le culte de l'abstention et du renoncement, car, affinées jusqu'à la ténuité la plus impalpable, elles étaient, selon l'expression d'un rédacteur du Vendible Enquirer, plus minces l'une que l'autre. L'aînée donnait l'idée d'un fil de la Vierge, et la plus jeune resseitiblait à l'ombre de ce même fil. Pour ne rien exagérer, bien qu'elles fussent jolies, leur profil inspirait la terreur que peut causer la vue d'un instrument tranchant, et il n'aurait pas été difficile de les emprisonner toutes les deux dans un seul canon de fusil.
Au contraire, monsieur Jameson doué de la plus réjouissante obésité, montrait une série de ventres étages les uns au-dessus des autres, et descendant jusqu'à ses genoux avec les majestueuses ondulations d'une chaîne de collines. Uniformément rouge, son visage, rasé seulement au-dessus de la lèvre supérieure, comme celui d'un Hellène des temps héroïques, était d'ailleurs envahi par une épaisse et longue barbe, et ainsi le maire de Sand Town qui, s'il avait rencontré son ménechme, était assez riche pour Tacheter au poids de l'or, offrait l'aspect d'un puissant et parfaitement confortable gentleman.
Le 12 septembre dernier, il arriva très irrité à la Société de tempérance et végétarienne. Gomme il n'y avait pas de salle de théâtre à Sand ïown, un Australien nommé ïom Dyer, arrivé récemment avec une troupe d'acteurs pour exhiber une féerie à
trucs et une ménagerie de bêtes fauves, n'avait-il pas eu l'audace de vouloir louer sa salle, alléguant effrontément que la Société pouvait, sans inconvénient, faire relâche pendant quelques semaines ? Même, au refus de l'honorable maire et menuisier, il avait loué une sorte de cabane voisine de la salle des séances, pour le moment vide, et qui d'ordinaire servait à emmagasiner du goudron, de telle façon que pendant la séance on entendait les rugissements et les miaulements des bêtes féroces.
Cependant, en voyant que la recette atteignait au maximum, monsieur Jameson oublia cette contrariété, et jeta un regard satisfait sur la salle où les têtes, dominées toutes par celle d'un géant mulâtre nommé Kirk, se mêlaient confondues et pressées comme les vagues de la mer. Parmi cette assemblée impatiente, où s'agitaient des visages de toutes les couleurs, depuis le noir de l'ébène jusqu'à la blancheur du lys, on remarquait surtout, enveloppé datis un manteau de couleur écarlate, un jeune homme à la joue imberbe et à la longue chevelure bleue, dont les formes féminines étaient d'une merveilleuse beauté et d'une grâce irrésistible. On supposait qu'il arrivait de Salt-Lake City, et qu'il appartenait à la religion mormone. Et cela avec d'autant plus de raison que derrière lui étaient entrées vingt-sept jeunes femmes, toutes souriant d'un air aimable, et vêtues avec l'élégance la plus correcte. Il est vrai qu'elles n'avaient pas d'enfants avec elles, mais elles pouvaient bien les avoir laissés dans l'Utah, aux soins de leurs sœurs ; car si le jeune voyageur ne montrait que vingt-sept femmes, pourquoi en réalité n'en aurait-il pas eu quarante?
Dès que la séance fut ouverte, après les préliminaires d'usage, miss Many monta à la tribune, et avec l'éloquence la plus persuasive décrivit les vo-
luptés raffinées et délicates que procure à ses adeptes l'abstention des liqueurs alcooliques et celle de la chair ayant eu vie^ et comment le subtil Amour garde au ciel et même sur la terre, des voluptés d'ui ordre supérieur à ceux qui dédaignent ces réfections grossières. Sur l'invitation de la fragile oratrice, tous les assistants jurèrent à l'envi qu'ils se nourriraient de verdures et de racines, et ne boiraient plus rien que l'eau des fontaines. Mais ce n'était là que la petite pièce, dont le succès eût été complet, si le jeune homme au manteau vermeil et ses gracieuses compagnes n'eussent protesté contre l'engouement général par leur attitude indifférente et par leurs sourires ironiques.
Après sa sœur, miss Rowena Whitehead prit la parole, et, dépassant de beaucoup ses conclusions, affirma que, pour les habitants de Sand Town, ce n'était rien de mépriser personnellement la folie du vin, et qu'ils devaient encore, autant que cela était possible, affranchir leurs semblables de ce hideux esclavage. Elle termina en disant qu'il fallait prendre tous les tonneaux de vin emmagasinés dans les caves et les vider dans la rivière, puis arracher tous les plants de vigne, afin de rendre le sol délivré à la salutaire culture des légumes.
— «Oui! oui! vidons les tonneaux dans la rivière! arrachons les plants de vigne! » s'écrièrent les assistants, entraînés par le discours de la mince Rowena.
Monsieur Jedediah Jameson était le plus excité de tous, mais il fut comme transpercé par le regard tranquillement railleur que jetait sur lui le voyageur au manteau rouge, et, exaspéré par son opposition muette, il prit le parti d'interpeller directetement ce contradicteur muet.
— « L'honorable gentleman à qui je m'adresse,
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dit-il en le dévisageant d'un air provoquant, ne semble pas approuver les résolutions unanimes de la Société de tempérance et végétarienne? »
Le jeune homme ne répondit rien et continua de sourire.
— « L'honorable gentleman, continua Jedediah, comprend-iL que son silence est insultant pour moi, et que je pourrais être tenté de le rappeler au respect que doivent lui inspirer mon caractère et la l'onction dont je suis revêtu? »
Le jeune homme ne souriait plus, mais il attachait sur le président ses prunelles de flamme, dont le gros homme sentit l'amère brûlure. Ivre de fureur, il tira son bowie-knife et voulut se précipiter sur l'imprudent voyageur; mais il fut cloué à sa place par une série d'incidents qui modifièrent l'aspect de la séance de la façon la plus inattendue.
D'abord il entendit retentir un coup de tonnerre ; puis des vignes jaillirent du sol, s'élancèrent, grimpèrent aux piliers qu'elles couvrirent de leur feuillage et de leurs noirs raisins, et autour de la salle se mit à courir un ruisseau de vin doux, au bord duquel bondissaient des lynx et de petites panthères.
— «Ah! dit Jedediah, c'est cet entrepreneur de féerie à trucs, ce montreur de bêtes, ce scélérat de ïom Dyer qui fait des siennes I »
Ainsi le brave président essayait de nier le prodige et de lui trouver une explication rationnelle; mais il ne put persister longtemps dans ce système, emporté d'ailleurs par la frénésie qui s'empara do toute l'assemblée. Des tonneaux de vin, de sherry, de brandy, de wiskey se dressaient de toutes parts sur des chevalets, et sur les bancs, transformés en vastes buffets, s'étalaient de gigantesques pièces de roastbeefs à la chair rose comme des fleurs, des
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volailles, d'énormes jambons et de longues andouilles fumées. Subitement convertis et retournés comme un gant, les membres de la Société de tempérance emplissaient et vidaient leurs verres. Ceux qui n'en avaient pas buvaient à même les robinets des tonneaux, ou, couchés à plat ventre, lapaient le flot du ruisseau de vin doux.
D'ailleurs, ils dévoraient les viandes, qu'ils dépeçaient, les uns avec leurs couteaux, les autres avec leurs doigts. Les femmes n'étaient pas les moins affamées ni les moins altérées, et tout en déchirant îi belles dents les succulents roastbeefs, avalaient avec une robuste joie le bordeaux et le Champagne des vignes de Sand Town. Quelques-unes môme faisaient ménage avec les gentlemen et se désaltéraient avec eux dans le môme verre.
Cependant les compagnes du jeune voyageur avaient quitté leurdéguisement désormais inutile, et maintenant elles apparaissaient telles que le Maître les aime et les veut; jetant sur leurs jeunes corps agiles et nus de blanches toisons de brebis ou des peaux de faon encore sanglantes, et couronnées de smilaxou de branches de sapin vert. D'autres avaient dans les cheveux, ou sur les bras en guise de bracelets, des serpents vivants. Effrénées, éperdues, emportées délicieusement dans une danse farouche, elles choquaient leurs cymbales d'or, en se renversant en arrière pour atteindre aux grappes, qu'elles écrasaient avec volupté sur leurs bouches entr'ouvertes. Au milieu d'elles gambadait une ourse blanche soudainement apparue, qui avec sa patte frémissante lissait coquettement sa fourrure tachée do vin.
D'autres allaitaient des chevreaux et de jeunes panthères, et folles, buvant les vins, dont elles essuyaient avec leurs langues les gouttes tombées sur
leurs mentons charmants, elles s'enfuyaient sur le rhythme bondissant, dans un ouragan de démence, renversant en arrière leurs fronts échevelés. Les négresses bientôt et les mulâtresses, déchirant leurs vêtements et poussant de petits gémissements de plaisir, avaient été domptées à leur suite par la danse tourbillonnante, et, étroitement enlacées, suivaient dans leur course les vierges amoureuses.
Mais les citoyens, les blancs, les véritables Sandiens n'étaient pas restés en arrière de cette délirante gaieté, et vidaient les brocs et les fûts avec une constance inébranlable, toujours plus assoifés que le sable même de leur désert. L'impalpable miss Many Whitehead, sans avoir lâché son verre plein de Champagne, avait grimpé sur les épaules du mulâtre Kirk, et baisant les cheveux de ce géant, fourrait tendrement son museau rose dans les touffes de laine.
Demi-nue et folâtre, sa sœur Rowena s'était assise sur les genoux de Jedediah Jameson, et tantôt elle lui faisait boire le sang des lourdes grappes qu'elle arrachait h la vigne débordante et qu'elle écrasait dans son verre ; tantôt elle prenait des raisins au sang rouge, avec lesquels elle lui barbouillait ingénument le visage et les yeux. Le respectable président se trouvait extrêmement satisfait, et, loin de lui garder rancune, aurait voulu exprimer sa reconnaissance au jeune voyageur vêtu d'un manteau vermeil. Mais lorsqu'il le chercha des yeux, il ne vit plus à sa place qu'un Lion rugissant, qui dans la clarté fulgurante agitait sa grande crinière, et dont les claires prunelles brillaient d'un éclat surnaturel, et divin.
Car ce Lion était, en effet, le Bienheureux aux mille noms, le Flambloyant, le Porte-Sceptre, le conducteur des Orgies, le Guerrier vénérable, le Pro-
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phète couronné de lierre qui porte une lance d'or, et qui, pour une fois, n'avait pas dédaigné de reconquérir une ville de l'Iowa, comme il conquit jadis l'Inde sacrée, bien qu'en général il n'aime guère à voyager dans ces pays ignorants du symbolisme, et comme les autres Dieux-Héros, manifeste peu de sympathie pour l'esprit commercial et rusé de la libre Amérique I