LES AMES
Malgré ses découvertes qui ont fait faire un si grand pas à l'astronomie et ses étonnants travaux micrographiques, le savant Georges Ferrez était encore à quarante ans, sinon inconnu, du moins oublié, tenu à l'écart par la force des choses, lorsque tout à coup il trouva un secours inattendu et puissant dans l'amitié du prince Ursus Elysi. Troisième fils d'un duc régnant , ce jeune homme, qui luimême a goûté aux fortifiantes ivresses de la Science, se prit d'une ardente admiration pour l'homme dont les écrits lui avaient révélé des mondes d'idées nouvelles, et sans qu'il y eût besoin pour cela d'aucune intrigue, la respectueuse affection qu'il portait à son maître suffit pour mettre Ferrez à la place qui lui était due.
Avec sa naissance princière, son immense fortune, sa jeune et virile beauté qui en ce temps n'eut pas d'égale, et son esprit où brille la plus séduisante étrangetc, Ursus Elysi n'eut qu'à se montrer l'ami de cet audacieux inventeur pour le faire adopter par le grand monde parisien, où d'ailleurs Ferrez affirma bien vite son éclatante supériorité. Nommé membre de l'Académie des Sciences, de l'Académie des Sciences morales et de celle des Inscriptions,
rapidement élevé aux grades d'officier , puis de commandeur de la Légion d'Honneur, ce voyant, ce grand trouveur d'idées, dont les ouvrages nouveaux furent alors appréciés comme ils méritent de l'être, resta humble de cœur et modeste comme il l'était naguère dans sa mansarde de la rue Christine, et môme lorsque ses théories furent à la mode et que ses livres l'eurent rendu presque riche, ne daigna accorder aucune attention à des phénomènes d'une si médiocre importance.
Le prince Ursus Elysi avait fait dans son pays un assez long séjour; il venait seulement d'arriver depuis quelques jours à Paris, et il n'avait pas encore rendu sa visite à Georges Ferrez, comme à chacun de ses voyages il ne manquait jamais de le faire, lorsqu'il y a deux ans, ils se rencontrèrent au premier bal donné par la comtesse de Heilly.
— « Ah! monseigneur, dit Ferrez, quelle joie de vous revoir!
— Mon cher maître, dit le prince, il me semblait que je n'étais pas à Paris, puisque je ne me suis pas encore présenté chez vous. Dites -moi vite quels progrès vous avez faits et quelles découvertes ; car il ne se passe pas une minute où vous ne déchiriez un pan du voile de nuit qui nous enveloppe, et où vous n'arrachiez quelque nouveau et lumineux secret an formidable Inconnu !
— Mon prince, dit le savant, il est bien difficile dïnventer quelque chose; cependant mes humbles efforts aboutissent quelquefois. Et tenez, grâce à mes travaux récents, j'ai le bonheur de pouvoir vous offrir la chose dont vous avez précisément besoin en ce moment même. »
Si Georges Ferrez parlait ainsi, c'est qu'entré au bal depuis quelques instants, nettement et du premier coup d'oeil, avec l'intuition d'un homme pour
qui aucun secret n'existe, il avait vu son cher élève servir de jouet à une femme coquette et frivole, tandis qu'il froissait et blessait, presque sans la voir, l'ardente affection d'une jeune fille dont rien n'avait taché jamais l'esprit divin et la pureté céleste.
Tour à tour maussade, gracieuse, irritée, provocante, indifférente, glacée, la marquise Pauline de Gye faisait du prince Ursus Elysi l'esclave de ses caprices, et se plaisait à le faire passer par les plus cruelles alternatives de l'espoir et de la douleur, tout en se parant de lui comme d'un précieux joyau, tandis que le prince ne remarquait même pas, ou, sans se l'avouer, ne voulait pas voir les regards douloureusement tendres qu'attachait involontairement sur lui mademoiselle Claude de Nèves. Et comment aurait-il pu en être autrement? la jeune fille avait ici en effet trop de désavantage vis-à-vis de la femme triomphante et follement adulée. Mariée à un homme charmant, riche à millions, blonde, jolie, souriante et rose, jeune puisqu'elle voulait et savait l'être, célèbre par des amours qui n'ont pu ternir sa réputation et parmi lesquels elle avait su rester froide, prudente et inconstante, faisant et refaisant la modo et les renommées, tout juste assez intelligente pour briller dans le monde et pour ne jamais être bonne, madame de Gye avait toute la séduction et toute la grâce heureuse du bonheur.
Au contraire, veuve, ruinée, réduite à une pauvreté voisine de la misère, la mère de Claude, la duchesse de Nèves, portant tristement et fièrement un des plus grands noms de France, voyait sa fille impossible à marier faute d'une dot, et la jeune fille avait sa condamnation écrite sur son doux et aimable visage. Elle était belle sans doute, et ses yeux d'un bleu sombre et sa douce chevelure noire avaient un
charme infini; mais une pâleur excessive affinait ses traits d'une délicatesse idéale, et son corps maigre et comme noué ne s'était pas développé, bien qu'elle eût déjà dix-huit ans. Enfin mademoiselle de Nèves, trop supérieure pour n'être pas méconnue, s'effaçait, parlait à peine. Pour comble de malheur, elle avait à première vue, frappée du coup de foudre, aimé le prince Elysi, et depuis deux années déjà, elle se sentait déchirée par ce muet et profond amour, pareille à la suave fleur dédaignée, sur laquelle on marche sans la voir, et qui meurt sans que nul ait respiré son parfum céleste.
Voilà ce que Georges Ferrez avait deviné et vu tout de suite, car ce découvreur d'astres, ce patient investigateur de mondes inconnus eût été un romancier de premier ordre, s'il avait eu le temps d'enfiler des perles I Et voilà pourquoi il voulait offrir à son plus cher élève le talisman qui devait lui servir à se reconnaître et à se diriger dans sa nuit noire.
— « Parlez, cher maître, lui dit le prince.
— Mon prince, dit le savant, en étudiant les vieilles formules de Néri, de Merret et de Kunckel, et en voyant dans quelles proportions ils mélangeaient les cailloux rougis au fourneau et pulvérisés, la potasse, la craie et la magnésie, et dans d'autres cas, le salpêtre, le borax, l'arsenic, la corne de cerf, j'ai pu, sans trop de peine, aller au delà du résultat qu'ils ont obtenu, de ceux même que connaît l'industrie moderne, et fabriquer un cristal d'une telle pureté que les rayons en apparence invisibles y sont réfractés, et qu'à travers ce cristal nous pouvons voir toute matière, même celle devenue tellement subtile que nous ne la nommons plus matière.
Avec ceci, continua-t-il en tendant à Ursus Élysi un morceau de cristal carré taillé en forme de lorgnon et attaché à un cordon de soie, avec ceci, vous
pouvez voir les choses cachées et particulièrement les Ames des hommes, qui vous appparaîtront alors dans leur réalité absolue, et sans pouvoir rien vous cacher de leur vie et de leurs habitudes. »
Et comme le prince faisait un geste, non d'incrédulité, mais d'étonnement :
— « Vous pouvez, dit Ferrez, commencer vos expériences dans ce salon, où vous trouverez, je crois, une solution qui vous intéresse directement. » Ayant ainsi parlé, Ferrez s'éloigna après avoir serré la maind'UrsusÉlysi, qui avec une curiosité poignante venait de passer à son cou le cordon auquel était attaché le lorgnon de cristal.
Voir les Ames, cela se pouvait donc! En tout cas, Élysi ne prit nullement le temps de réfléchir, et collant le cristal sur sa prunelle dévorée de désirs, il sut tout de suite que cela se peut en effet. Et non seulement il vit dislinctement toutes les Ames des femmes et des hommes présents à ce bal, mais sans le moindre effort il comprit comment elles pouvaient tenir et se gouverner dans ces corps, avec le décor et le logis qui leur est propre, sans blesser et offenser les organes, étant faites sans doute d'une matière semblable à celle dont ils sont formés, mais mille fois plus éthérée et subtile, et occupant un espace développé dans des conditions dont nos sens à l'état ordinaire ne peuvent comprendre la loi, pourtant si simple et si logique !
Toutes ces Ames, toutes ces Psychés, mariées ou fiancées à des Amours infiniment multiples et divers, avaient uniformément au dos des ailes de papillons qui, lorsque nous dormons, leur servent à s'enfuir dans les pays du Rêve, et lorsque vient le jour delà délivrance, les emportent frémissantes de joie dans les fluides éthers. C'était là, d'ailleurs, le seul caractère qui leur fût commun à toutes, car autrement
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elles étaient plus variées et différentes les unes des autres que les fleurs dans un jardin ou les feuilles sur un arbre.
Enfin, si leur aspect déroutait un peu trop exactement l'idée préconçue, montrant noir ce que nous croyons être blanc, et blanc ce que nous croyons être noir, cela tient uniquement à l'habitude enracinée et régulière que nous avons de nous figurer les choses exactement le contraire de ce qu'elles sont. Mais cette interversion mathématique, opérée dans notre esprit toujours en défaut, procède d'une faculté qui a été excitée et développée en nous lorsque nous étions tout petits, et qu'on nous enseignait à coller sur une interminable série de vessies des étiquettes où était écrit le mot lanternes!
Certes, le prince aurait bien voulu courir tout de suite vers la marquise de Gye ; mais elle était séparée de lui par un immense flot de foule, et son impatience ne lui permettait pas d'attendre ! Le premier personnage sur lequel il dirigea son lorgnon fut le ministre Vertua, qui passe, comme on sait, pour un grand politique, et aussitôt, sans la moindre hésitation ni le moindre obstacle, le prince Élysi vit son Ame. Cette Ame, dans une toute petite chambre enfantine, était une fillette de quatre ans, jouant à la poupée avec une petite maguin, essuyant ses doigts à son tablier déjà plein de confitures, d'autres fois parlant à une chaise vide et jouant à la madame avec la dame qui aurait pu y être assise, ou, sa petite bouche ouverte de travers, rêvant dans une immobilité idiote, regardant vaguement quelque part comme la Vache du poème, et cognant contre les meubles ses ailes de papillon toutes déchirées et fripées.
Eh quoi! c'était donc si peu de chose, ce célèbre Vertua! Mais le prince ne voulut pas se décourager,
et pour se débarbouiller tout de suite avec de l'ambroisie, fixa cette fois le cristal magique sur un poète. Il vit alors l'Ame d'Emmanuel Pink, de ce môme Pink, aux yeux vert de mer et à la légère barbe d'or, qui, à l'Académie, où il est entré récemment, est accepté comme un foudre de lyrisme, comme un Orphée dompteur de loups, qui lape les torrents et peigne les chevelures des astres, mais tout cela décemment, et avec l'honnête mesure qui convient à un jeune maître dont le délire est accueilli dans la meilleure société.
Le prince vit cette Ame. C'était une vieille petite épicière, coiffée d'une cornette, vêtue d'une robe d'indienne à fleurs, sur laquelle ses ailes de papillon recroquevillées faisaient la plus étrange figure, et dans sa boutique encombrée par des tonneaux de pommes sèches, époussetant mélancoliquement, avec un plumeau sans plumes, les bocaux où achevaient de se dessécher ou de se fondre les antiques dragées, les bonbons d'anis, les colifichets, les pipes en sucre d'orge rouge; puis autour du tiroir au poivre, ramassant la poussière de poivre mêlée h toutes les autres poussières, et la remettant avec soin dans le tiroir.
Ursus Elysi continua son intéressante revue. Lasseron, le philosophe spiritualiste, qui a repris la suite des affaires de Platon et de monsieur Cousin, a pour Ame une clownesse gymnaste qui, dans un vaste Cirque, saute d'un trapèze à l'autre à travers l'espace, bondit, s'envole, s'accroche par les dents ou par les talons au bois du grand trapèze, et tombe dans le filet, triomphante et souriante, dressant ses ailes de papillon, tandis que l'effort gonfle et fait saillir ses muscles agiles. Cette femme si vaporeuse, madame de Brézel, dont le mari a gagné tant de millions dans les affaires industrielles, mais qui,
elle, est une nuée de gaze, et ne veut pas savoir que l'argent existe, a pour Ame une caissière en manches vertes qui vérifie l'encaisse, reporte sur le grand livre, fait sa balance, attache les liasses de billets de banque avec des épingles, et avec ses ailes de papillon époussète les lingots d'or, façonnés dans le moule comme des tablettes de chocolat.
L'intègre financier Gaudion, qui parle si bien de sa probité, a tout bêtement pour Ame une voleuse, qui cache ses ailes sous son méchant fichu, et sur un boulevard noir accoste les flâneurs, pour les livrer au couteau d'un beau jeune homme coilfé d'une casquette à pont. L'Ame de ce grand apôtre de la paix, monseigneur Plenox, évêque in partibus de l'îhï d'Avalon, est une guerrière, une féroce déesse Enyo, coifi'ée du casque horrible, cuirassée d'écaillés, qui tient dans sa main une épée sanglante, et avec ses ailes de papillon plane sur un champ de bataille jonché de morts.
L'Ame du belliqueux général Marmy est une Amaryllis d'égiogue, qui au bord d'un ruisseau, prêtant l'oreille pour écouter la flûte lointaine de Daphnis, trempe ses ailes dans l'eau vive et secoiff'ede glaïeuls et de nénufars. Celle du brutal romancier Camille Ribal, ce blond et tout jeune révolté au visage de femme qui confond le mot propre avec plusieurs mots malpropres, est une demoiselle Jocrisse, en veste de serge écarlate, coiff'ée d'une tignasse rouge audessus de laquelle voltige un papillon de papier attaché à un fil de fer, ingénue, naïve comme une oie, étonnée de tout et d'elle-même, qui, emprisonnée dans un cabinet isolé et sans fenêtres où elle étudie la vie, ne se sert pas de ses ailes, parce qu'elle ignore qu'elle les a, et s'obstine à regarder la lune dans un télescope où son valet Arlequin a malicieusement fourré une souris blanche.
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Le prince Elysi vit encore bien d'autres Ames bizarres; mais comme on peut l'imaginer, il les oublia en un instant lorsqu'il se trouva en face de la marquise de Gye, que bien vite il regarda anxieusement à travers le lucide cristal. Oh ! de quel rire farouche et inextinguible il fut soudainement secoué, lorsqu'il vit, dans un cabinet de toilette agencé comme celui d'une marchande d'amour, l'âme de Pauline, cette courtisane décidément vieille, à grand renfort de pâtes, de poudres, d'opiats, de pommades, de couleurs, de crayons, de combinaisons chimiques, de brosses, de pinceaux, de pattes de lièvre, occupée comme Jézabel à réparer l'irréparable, laissant pendre ses ailes inertes, et montrant sans comédie sa bouche désabusée et méchante!
Affreuse vision vite effacée, car bientôt, dans le jardin édénique des Béatrix et des Laure, faisant éclore sur ses pas des violettes et des lys, Ursus Elysi vit et adora l'idéale Psyché, la pure vierge, l'Ame de Claude, pleine de lui, livrant à l'azur ses tremblantes ailes, et tournant vers lui son chaste front ceint d'étoiles frissonnantes.
Trois mois plus tard, Claude de Nèves était la femme d'Ursus, et comme les deux frères du prince ont été malheureusement tués dans une guerre récente, à la mort du duc régnant il a pu faire asseoir sur un trône la princesse Élysi, dont le corps élégant et svelte a soudainement jailli comme un lys, dont le bonheur a rosé et avivé les joues divines, et qui, non contente de chanter comme sainte Cécile, est devenue spirituelle, en osant montrer qu'elle l'est.
On voit quelquefois à Paris ces beaux jeunes gens, qui ne trouvent pas excessif de faire un voyage de quinze cents lieues pour venir embrasser leur cher et savant ami Georges Ferrez!