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UN AMATEUR

Vers deux heures du matin, au moment où le bal s'enveloppe d'une atmosphère de volupté, et où un peu de lassitude alanguit ses délirantes ivresses, Paul Cingal se trouvait seul dans un petit Sr^lon, au milieu d'un groupe composé des plus charmantes femmes de Paris, qui l'interrogeaient et l'admiraient comme une bête curieuse.

— « Oui, dit la belle comtesse de Simille, madame de Roméi a raison. Votre beauté, monsieur Cingal, est si absolue, si excessive, si scandaleusement parfaite qu'elle finit par avoir quoique chose d'impersonnel...

— Et, continua madame Jeanne Onfroy, qu'il devient permis de vous en parler, comme d'un tableau ou d'un objet d'art!

— N'y a-t-il pas là, dit madame Diane de Manez, quelque chose comme un scandale public, et, comme ayant usurpé la plus belle prérogative féminine, ne poussez-vous pas le bonheur jusqu'à un point anormal et excessif?...

— D'autant que par-dessus le marché vous êtes poète, à ce qu'on assure, fit madame Blanche de Malissi.

— Hélas! madame, répondit Paul Cingal, je ne

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suis qu'un simple amateur, trop peu et trop incomplètement poète pour vivre dans le Rêve, et (mot horrible à prononcer pour un galant homme !) quant à ma beauté, si elle existe, ce dont alors je serais innocent comme d'un malheur immérité ou de toute autre infirmité bizarre, elle ne m'a pas valu la seule chose que j'aurais souhaitée.

— Et quoi donc? fit la comtesse de Simille.

— Madame, dit Paul Cingal, j'aurais voulu, comme ce Thomas-le-Rimeur, dont François- Victor Hugo a raconté l'histoire, être aimé par une fée.

— Tu peux l'ôtre si tu veux ! » dit une voix qui ne résonna pas, qui ne troubla pas le silence, et que Paul entendit en lui, sachant que cette voix était celle de madame de Festa, qui depuis un moment attachait sur lui ses yeux couleur de violette. Gomment se trouva-t-il dans un salon d'attente, arrangeant une sortie de bal sur les épaules de cette femme divinement belle? Gomment, l'escalier descendu, fut-il assis à côté d'elle, dans une voiture capitonnée d'une douce et chaude étoffe, qu'emportaient des chevaux rapides? Tandis qu'ils parcouraient l'avenue des Ghamps-Élysées, aux longues guirlandes de lumière, Paul Gingal, tenant les mains finement gantées de madame de Festa, n'éprouvait pas le besoin de lui parler; sans le secours du langage, il sentait que leurs pensées se communiquaient, se mêlaient étroitement, pleines d'un amour immense, tranquille, heureux d'être; il respirait avec une joie infinie les parfums de la robe de bal, des gants, de la blonde chevelure, et s'enchantait dans le silence, en voyant les lèvres de la bien-aimée resplendir comme le rapide éclair d'une flamme rougissante. Gependant, il entendit comme la première fois retentir en lui des paroles qui n'avaient pas été articulées et qui étaient celles-ci :

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— - « Je suis la fée Thia, et je t'aime! » Ils s'étaient engagés dans des quartiers que Paul ne connaissait pas. La nuit, que nulles lumières ne déchiraient plus, était épaisse, complète, profondément bleue. En voyant à la lueur d'un fugitif rayon de lune que la voiture était devenue un char d'émeraude traîné par des monstres ouvrant leurs grandes ailes éperdues, Paul ne s'étonna pas; il trouva naturel aussi que sa compagne , portant maintenant un costume de reine, eût au front un étincelant diadème, et que lui-môme fût vêtu d'une tunique dont la soie épaisse moulait son corps en le caressant de ses plis. On arriva devant un palais dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes. Gingal et la fée Thia descendirent du char dans une cour d'honneur, où des mulâtresses géantes, vêtues d'or, élevaient des torches aux flammes roses, et ils arrivèrent dans la salle du festin, reposés, les membres assouplis, comme s'ils fussent sortis d'un bain délicieux. Là, assis sur un lit antique, devant la table dressée pour apaiser leur soif et leur faim, ils se mirent à boire les vins écarlates et à savourer dans les assiettes do diamant des mets qui changeaient et se transformaient au gré de leurs caprices, et qui d'eux-mêmes venaient s'offrir, sans que nul bruit troublât la quiétude des tranquilles amants.

Sur le pavé d'or de la salle étaient jetés des tapis couleur de neige, dont les ornements se renouvelaient sans cesse. De même, les étoffes dont les murs et les sièges étaient couverts, variaient et changeaient de couleurs par des transitions insensibles, parcourant les plus tendres gammes des jaunes, des roses, des bleus, des verts, des lilas, en même temps que leurs broderies d'argent, de perles, de jais blanc grandissaient, s'amplifiaient, mouraient, renaissaient comme une végétation vivante. Les murs étaient

surtout ornés de tableaux japonais de satin et d'or, représentant un flot, ou un rayon de lune, ou une cime d'arbres, ou rien, ou des personnages qui de temps à autre sortaient du tableau et se promenaient dans la salle. Ainsi faisaient aussi les héros et les Dieux peints et sculptés dans les frises, car rien n'était inanimé dans ce palais fait d'extases et de ravissements.

Tantôt le festin était éclairé par cent lustres et par des flambeaux, taillés chacun dans un seul morceau de cristal de roche. Tantôt ces flambeaux disparaissaient pour laisser briller la clarté d'une sorte de jour, égal, intense, dont les gammes de lumière se mêlaient et se pénétraient l'une l'autre, comme des ondes sonores. Le service était fait par de sveltes filles nues, aux chevelures dénouées, dont les corps, simplifiés comme ceux des plus belles statues, ne montraient aucun de ces plis de chair qui manquent de style, et oflVaient la correction et la splendeur initiale du marbre le plus pur. Elles versaient à boire, en élevant des buires d'argent ciselées, ou éventaient la fée Thia et son amant avec des éventails de plumes ; non que cela fût nécessaire, puisque les plus douces brises soufflaient dans la salle, mais pour charmer les yeux par de beaux gestes et par des poses gracieuses.

Devant elles, Thia et Gingal échangeaient librement de longs et suaves baisers, car ils savaient que ces jeunes servantes et les autres personnages descendus des cadres ou des frises ne pouvaient alors les voir, et môme n'existaient que dans la stricte mesure où ils devaient leur être utiles. Certes, il y eut concert, et bal, et comédie pendant le repas! mais non à la manière dont l'entendent stupidement les hommes. Les amants voyaient et entendaient ce que souhaitait leur désir : parfois une ode d'Horace,

dite par ses personnages; parfois deux ou trois mesures de Mozart, exécutées par des musiciens qui, aussitôt après les avoir jouées, disparaissaient. Puis un vol de Nymphes dansantes, couronnées de violettes ; puis quelques vers d'Ophélie à Hamlet ou de Roméo à Juliette, dits par des comédiens créés par Tesprit même de Shakespeare, et tout de suite évanouis. Ou bien un bout de fanfare guerrière, ou la flutte de Daphnis qui chante et soupire, ou un vague et lointain chant de cor, venu comme du fond des bois.

Une fois, car il ne faut pas parler de jours ni d'heures à propos d'un endroit où le temps n'existait pas, Thia comprit que son amant avait envie de voir des fleurs, et, le tenant par la main, elle le conduisit dans un grand jardin où fleurissaient les lilas et les roses et les œillets et les roses trémières, où les myosotis ouvraient leurs tendres prunelles bleues, où les lauriers-roses jaillissaient au bord des ruisseaux d'eau vive, où les vignes enlacées aux arbres laissaient pendre leurs lourds raisins, où les espaliers étalaient les pommes, les poires, les pêches veloutées, car tout fleurissait et mûrissait à la fois dans ce verger, où on voyait les fleurs et les fruits naître, grandir, éclore, se renouveler avec une rapidité vertigineuse. Cependant Cingal fut saisi de tristesse en voyant que ces roses, que ces lys, que ces raisins, si vivants pourtant, étaient faits de pierreries, de topazes, de diamants roses, d'améthystes, et que les feuilles, froissées et frissonnantes dans le vent, étaient de vertes émeraudes. MaisThiale consola d'un sourire, et l'emmena avec elle dans de nouvelles chambres d'or qu'il ne connaissait pas, et dont les draperies étaient faites d'un azur éthéré, transparent et fluide comme celui du ciel.

Assise avec lui sur les divans d'un pâle rose at-

tendri et mourant, elle le charmait de ses baisers et de ses caresses, que nulle monotonie ne pouvait flétrir, car, tout en restant reconnaissable et semblable à elle-même, Thia, sans cesse transfigurée par la pensée de son amant, était tout ce qu'il désirait qu'elle fût. Elle était, s'il le voulait, une Gléopâtre coiffée de l'épervier sacré, ou une amazone guerrière, ou une princesse, ou une faunesse en délire, ou une Pompadour au petit nez vainqueur, traînant les belles étoffes brochées exprès pour que Latour les copie avec les brillantes poussières du pastel; ou une Gothon au cabaret, relevant ses manches rouges sur ses bras, ou une Salmacis rougissante et dénouant dans le vent sa chevelure parfumée ; et toutes ces femmes qu'elle était entouraient l'heureux jeune homme de leurs bras à la peau fraîche et douce comme des pétales de rose.

Mais lui, avec son paresseux génie, il se lassait de créer ainsi à chaque instant la bien-aimée, et de la voir modelée si fidèlement par sa propre imagination, heureuse et superbe quand il avait la force de vouloir qu'elle le fût, accablée et triste si luimême se laissait envahir par une lâche mélancolie, et devant cette âme obéissante, il regrettait parfois, sans se l'avouer, les stupides maîtresses sur lesquelles toute idée glisse comme une goutte d'eau sur la surface d'un marbre poli, et dont le manque de compréhension offre l'attrait excitant d'une énigme jamais devinée.

Lorsque la fée Thia, languissante et pâlie, s'affinait et glissait sans bruit comme une ombre aérienne, Cingal comprenait bien que si elle dépérissait, c'est que lui-même n'avait plus la puissance inventive de l'amour, et il en voulait presque à son amie de montrer sur son propre visage l'image de ses irrésolutions et de son énergie défaillante. De même, au

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milieu des nobles architectures, des métaux, des lapis et des porphyres, qui contrariaient son insoucieuse faiblesse et le forçaient à l'extase du beau, il soupirait après l'inconsciente nature, et désirait s'absorber comme autrefois dans ses tranquilles paysages.

Une fois, il eut la nostalgie de la forêt de Fontainebleau, de cette Gorge-aux-Loups oii il se couchait dans l'herbe, parmi les arbres aux racines tordues et les roches sauvages. Thia, qui lisait en lui, fit apparaître ce décor avec sa verte fraîcheur et ses ombreuses solitudes ; mais lorsqu'il voulut toucher les buissons et les chênes, Gingal ne rencontra rien sous sa main, et vit que ces frémissantes verdures n'étaient qu'un spectre flottant et une vaine image. Il poussa un profond soupir, laissa tomber ses bras découragés, et la Fée eut alors besoin de se rassembler tout entière pour l'endormir et le consoler dans les chambres d'or !

Une autre fois, son amant eut le poignant désir de voir le boulevard sous les éblouissantes flammes du gaz, et par un enchantement nouveau et plus fort que le premier, Thia l'évoqua autour d'eux, rendant les objets réels et tangibles. C'était bien le trottoir où passent les Parisiens affairés et flâneurs, la terrasse du café Peters, et la foule des causeurs aspirant avec le chalumeau de paille des boissons américaines, et les filles errantes, aux robes triomphales, marchant avec la régularité d'un ressort d'horloge, comme si elles avaient été remontées pour un nombre d'heures par la clef impérieuse de la Nécessité. Mais en regardant de près ces buveurs et ces promeneuses qu'il pouvait toucher, Gingal vit bien que c'étaient des Génies et des Sylphes travestis, et non de vrais mortels, parce qu'il n'y avait pas dans leurs yeux la fatigue et l'incurable tristesse

de la vie. Alors il tourna vers Thiaun regard désolé, et la Fée comprit qu'elle devait arracher de son cœur brisé ce pauvre contemplateur, épris de la vie matérielle.

— « Va ! lui dit-elle, retourne avec les tiens 1 » Elle posa sur ses yeux un long, un dernier baiser,

et redevenue elle-même, coiffée de son diadème rayonnant, vêtue de sa robe couleur de lune et agitant ses ailes transparentes, elle toucha Gingal de sa baguette de diamant. Gomme le Temps n'est qu'une illusion de notre esprit, il se retrouva, correctement vêtu de son habit noir, au bal qu'il avait quitté pour suivre madame de Festa, au milieu des charmantes femmes qui le plaisantaient sur sa beauté ridiculement parfaite.

— « Vous disiez ?... lui demanda la comtesse de Simillc.

— Madame, dit Paul Cingal un peu étonné et passant sa main sur son front, je disais que je suis un poète amateur, trop peu artiste pour vivre dans l'invention et dans le Rêve...

— Ne vous plaignez pas, dit madame Diane de Manez, en montrant avec coquetterie son bras nu, la réalité a du bon. S'il faut être dévoré, pourquoi ne serait-ce pas par la Louve, aussi bien que par la Chimère ?

— Et, tout compte fait, dit madame de Roméi avec son mystérieux sourire, peut-être vaut-il encore mieux mourir à l'Académie qu'à l'hôpital ? »

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