GEORGETTE ET ZOZO
11 se passe vraiment à Paris des choses bien extraordinaires, et qui ne sont pas toujours racontées dans les journaux. Il y avait une fois une petite fille de six ans, nommée Georgette, bien gentille, rose comme une pomme d'api, avec des cheveux bruns et de grands yeux couleur d'or, qui aurait pu être très heureuse, car elle était très sage; et elle avait un excellent père, dont elle était chérie. Mais, par malheur, elle avait aussi une méchante bellemère, qui la tourmentait de toutes les façons. Voici comment cela s'était fait : Monsieur Pierre Savarre, serrurier d'art du plus grand mérite, avait gagné une grosse fortune en forgeant des balcons, des grilles et des chandeliers pour les châteaux.
C'était un ouvrier humble et fidèle, très savant dans son métier, et qui ne connaissait pas d'autres plaisirs que le travail. Lorsqu'il eut atteint l'âge de trente-six ans, il eut la douleur de perdre sa bonne et chère femme. Il travailla encore plus fort, se concentra dans l'amour de sa petite fille, et rien n'eût troublé sa vie à jamais triste et résignée, s'il n'avait eu pour parent un éditeur de musique, farci de nocturnes et de balancelles pour piano, qui, sans cesse lui reprochait de ne pas être idéal. Le fait est que
Pierre Savarre était simplement un beau garçon à barbe noire, énergique et robuste, infiniment bon, et qui aurait mieux aimé ne jamais trouver midi que de le chercher à quatorze heures. A force d'enfiler des mots, l'éditeur Tancrède Papy lui persuada que, ne pouvant se changer lui-môme, il devait du moins se remarier avec une femme idéale, et la chose se fit, comme le désirait ce négociant en mélodies. Pierre épousa mademoiselle Alida Bcrion, plus âgée que lui, mais absolument poétique, mince comme un bambou, coiffée en saule, membre de la Société des Gens de Lettres, musicienne, auteur d'un volume de vers intitulé : Plumes et Fleurs^ et qui ne mangeait jamais, sous aucun prétexte. Il est vrai que, dans la journée, elle allait chez le pâtissier Guerre, et engouffrait des gâteaux, des pâtés de crevettes et des sandwichs, à se faire éclater le ventre; après quoi elle lampait de grands verres de Porto et de Xérès. Mais Pierre Savarre n'en savait rien, et s'il ne pouvait aimer beaucoup sa nouvelle femme, du moins il la trouvait extrêmement distinguée, car en parlant, elle faisait toutes les liaisons comme un acteur, et officiellement, c'est tout au plus si elle mangeait tous les huit jours un œuf à la coque, très peu cuit. Encore en laissait-elle ordinairement la moitié, comme lasse d'avoir accompli une tâche si douloureuse et grossière. Madame Alida Savarre détestait tout ce qui avait été dans la maison avant elle, notamment la cuisinière Manon, bonne fille qui faisait des coulis délicieux et des ragoûts à s'en lécher les doigts, et môme la petite Georgette. Elle ne cessait de dire à son mari, en faisant une moue d'archiduchesse : « Vous avez une fille bien matérielle ! » parce que Georgette jouait de bon cœur et mangeait de bon appétit. Pour plaire à son père, la pauvre petite se fût décidée à lui dire : « Maman ! »
mais lorsqu'elle l'essaya, sentant son cœur bien gros et ayant des larmes dans les yeux, la mince Alidalui dit d'un ton mélodramatique, et en roulant des yeux blancs : « Non appelle-moi : ma mère ! »
Un jour, en époussetant une étagère chargée de faïences, Manon eut la mauvaise chance de casser un plat de vieux Rouen, et alors elle se mit à sangloter de toutes ses forces, criant que la méchante Alida allait la chasser. Mais Georgette eut pitié d'elle, et s'accusa de cette maladresse. Sa belle-mère comprit bien que Georgette était trop petite pour atteindre à l'étagère, et, par conséquent, n'avait pas pu fîiire tomber la vaisselle ; mais elle feignit de la croire, pour la faire punir et l'empêcher de dîner à table.
En effet, monsieur Savarre circonvenu, et bien désolé qu'on le forçât à être sévère, consentit à ce qu'on lui demandait, « dans l'intérêt de l'enfant » : la pauvre petite fut mise en pénitence, sans sa poupée I dans la chambre bleue, où on lui laissa pour dîner un morceau de pain noir avec un grand verre d'eau claire. Certes, c'est là un festin assez misérable ; mais Georgette n'eut pas de chagrin, parce qu'elle avait agi pour le mieux. Toute gaie et souriante, elle voulut se mettre au travail, et elle ouvrit son panier à ouvrage, pour y prendre son feston, mais aussitôt il en sortit une petite fée, pas plus haute qu'une plumo. C'était la fée Mignonne, qui tenait à la main la poupée Zozo, devenue toute petite. Après avoir posé ses pieds sur le guéridon, elle sauta h terre, et aussitôt se mit à grandir, en môme temps que Zozo reprenait sa taille naturelle. Bientôt, elle eut Fair d'une belle grande demoiselle de treize ans. — « Georgette, dit-elle, tu as été généreuse; c'est pourquoi je te rapporte ta poupée. Je suis la fée Mignonne, etje m'intéresse aux bonnes petites filles.» Georgette la regarda avec admiration. Mignonne
était vôtue en fée, bien entendu, parce qu'il faut garder son rang; mais, en même temps, elle avait des habits très à la mode, pour ne pas faire peur.
Elle était coiffée d'un chapeau Rubens fait avec des pétales de fleurs, et sur lequel était posé un oiseau de paradis en pierreries, mais parfaitement vivant. Ses cheveux rouges, soyeux et lisses, aux reflets d'or, cachaient son front. Son habit en satin blanc, brodé d'argent et de jais blanc, s'attachait au cou par un seul bouton^ et s'ouvrait ensuite, pour se terminer par des pans longs et pointus, laissant voir un corsage en satin rose de Chine^ décolleté en carré, brodé de fleurs naturelles, et chacun de ses jeunes seins naissants était pris dans une conque de nacre. Posée sur une robe de dessous en satin rose, sa robe en gaze d'argent rayée d'or, drapée autour des hanches , la prenait au bas-ventre, et tombait avec grâce sur ses bottes en galuchat, dont les talons étaient de diamant.
Son manteau en toile d'araignée couleur de rose, était délicatement brodé avec des ailes de papillons, et elle tenait à la main sa baguette, faite d'un seul diamant. — « Georgette, dit la fée Mignonne, qui était belle comme le jour, sois tranquille, tu auras un dîner qui sera aussi bon que celui de tes parents. Et encore, avant de te mettre à table, tu feras un tour au Bois avec Zozo! » — En parlant ainsi, elle tira de ses poches deux petites boites en bois blanc, qui, une fois qu'elle les eut posées à terre, devinrent aussi grandes que des boîtes à joujoux. De l'une d'elles, la Fée tira un fourneau et une rôtissoire, qu'elle mit dans la cheminée^ une table avec deux couverts, et beaucoup de petits cuisiniers et de petites servantes, ailées comme des libellules. Tout ce petit monde-là devint vivant, le fourneau s'alluma tout seul, et les petits cuisiniers se mirent
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à la broche, aux casseroles, aux fritures et aux entremets, tandis que les petites servantes aux ailes bleues préparaient les desserts, les corbeilles de petites fleurs grosses comme des têtes d'épingles, ainsi que les sucreries, les nougats et les pièces montées, dont la plus grande était grosse comme une noisette, avec des arcades en sucre d'orge rose et des cascades en sucre filé.
De l'autre boîte, la fée Mignonne tira une petite calèche attelée de deux chevaux pie, assez grande pour tenir Georgette et Zozo, puis le cocher et les valets de pied. Après quoi, elle toucha de sa baguette la petite fille et la poupée, qui aussitôt se trouvèrent vêtues de robes de satin et de belles pelisses en velours garnies de loutre, comme des dames qui vont se promener. Puis elle tira de la boîte des arbres, un joli petit lac et des allées de fleurs. Disposé contre un des murs de la chambre, tout cela devint vivant. Les chevaux piaff'èrent, les feuilles des arbres s'agitèrent dans la brise, et les fleurs, grandes comme des yeux de puce, se mirent à sentir très bon. Rien n'était charmant comme ces allées de fleurs vivantes au milieu d'un salon, pareilles à celles qu'on voyait chez la princesse Mathilde, lorsqu'elle habitait son hôtel de la rue de Gourcelles. La fée Mignonne tira encore de la boîte de petits cavaliers, et, après avoir fait monter Georgette et Zozo dans la voiture, elle leur dit : « Amusez-vous bien. » « Alors, elle sauta sur le guéridon, redevint toute petite, et rentra dans le panier à ouvrage, dont le couvercle retomba tout seul. La petite fille et la poupée firent leur tour au Bois, riant de bon cœur, enchantées d'être belles, et saluées à tout moment par de petits messieurs qui passaient achevai, habillés en collégiens et en militaires. Puis elles rentrèrent, et une petite servante libellule vint leur annoncer que Mademoiselle était
servie. Oh ! le délicieux dîner que firent Georgette et Zozo! Les petits cuisiniers s'étaient surpassés. 11 y avaitune soupe à la reine bien sucrée, des côtelettes de pattes d'écrevisses, un beau poulet rôti gros comme la moitié d'un moineau, de petites asperges grandes comme des épingles ;puis une petite glace à vingtdeux couleurs, et des nougats, des crèmes, des petits fours et des bonbons. Tout cela servi dans de petites assiettes du Japon^ peintes de fleurs extraordinaires. Et comme le service se faisait bien, et lestement et sans bruit! Lorsqu'il fallait apporter un plat ou changer les assiettes et les couverts, les petites servantes volaient sur la table, et arrangeaient tout dans la perfection. Georgette et Zozo s'amusaient beaucoup; mais enfin la petite fille, qui était très sage, comme je l'ai dit, rappela à sa poupée qu'il ne faut pas perdre de vue le travail, et elle lui fit réciter sa fable, qui était Le Loup et V Agneau. Zozo se la rappela très bien ; d'ailleurs, elle n'avait pas de peine du tout à apprendre les fables de La Fontaine, car ce grand poète est intelligible pour les poupées aussi bien que pour les animaux, et il n'y a que les imbéciles qui ne le comprennent pas. Après cela, les deux petites eurent une jolie surprise. De petits musiciens, à l'aide d'une échelle, sortirent tout seuls de la boîte, et avec leurs petits violons, leurs petits trombones, leurs petits violoncelles, leurs petits hautbois, qui n'étaient pas plus grands que des aiguilles à coudre, jouèrent une des plus charmantes valses de Métra, si bien que Georgette et Zozo se mirent à faire un bon tour de valse, tournant, tournant toujours, et riant comme des folles, jusqu'à ce qu'enfin elles tombassent sur un fauteuil, tout essoufflées, et rouges comme des roses rouges qu'embrase un rayon de soleil. C'est à ce moment-là que la méchante femme de lettres ouvrit tout à coup la
porte, et en voyant ce spectacle, devint pâle de colère. Elle se pendit à une sonnette, et quand la femme de chambre arriva, sans lui laisser le temps d'entrer, elle lui cria d'un ton furieux : — « Allez dire à monsieur qu1l vienne tout de suite, pour voir comment sa fille est en pénitence ! »
Mais le bon Savarre no se pressa pas, et un grand moment s'écoula, car le pauvre homme ne se souciait guère sans doute de prendre en faute sa petite Georgette. 11 s'était bien ennuyé loin d'elle pendant le dîner, et en voyant la poétique Alida savourer une gorgée d'eau pure avec des mines extasiées, il ne pouvait s'empêcher de songer au temps où sa première femme, si affable et douce, et sa chère petite mangeaient, comme lui, de 'bon appétit, et ne craignaient pas de tremper leurs lèvres roses dans le bon vin mêlé d'eau, qui donne la force et lajoie. En ce temps-là, on n'avait jamais l'idée de punir Georgette. C'était Manon qui servait, tout bonnement; c'était lui, Savarre, qui découpait les viandes, et chacun mangeait tout son saoul.
Maintenant, dans la salle à manger ornée, par les soins d'Alida, d'objets d'art éclatants et sinistres, le service était fait par de grands escogrifTes en habit noir et en cravate blanche, ayant tous l'air de notaires irrités qui, à chaque bouchée que mangeait Savarre, lui changeaient son couteau et sa fourchette, et le rendaient fou par ce tumulte effréné et silencieux. Mais ce qu'il y avait de pis, c'est que sur leurs grands diables de plats d'argent, nus comme des alexandrins classiques, ils servaient les mets découpés en languettes si fines, qu'après en avoir dévoré un certain nombre , le serrurier crevait de faim, bien plus qu'auparavant. Le valet de chambre lui présentait bien le plat une seconde fois, mais avec une restriction superbe, et si monsieur Savarre
reprenait une languette, il manifestait son mécontentement par une mimique très expressive, tandis que, les yeux au plafond, la femme idéale soupirait avec l'expression d'un dégoût hautain et suprême : (( Alors vous en reprenez I » si bien que le malheureux sortait de table affamé, et en même temps altéré comme le sable du désert, car le valet lui proposait tant de vins étiquetés, en articulant d'une voix sèche les dates des crûs et les noms des propriétaires, que Savarre, vaincu par ce débordement de statistique, n'osait pas répondre : « Donnez-moi du vin qui soit du vin I »
Aujourd'hui, quand Georgette, devenue une grande demoiselle, est assise à table avec son père, tous les deux, affectueux et gais, mangent à leur faim et boivent le bon vin parfumé de leur vignoble de Sancerre, car la mince Alida a été, de très bonne heure, enlevée à l'admiration des pianistes. Elle est morte de chagrin, pour avoir perdu un procès en contrefaçon, qu'elle avait intenté à sa rivale Raphaëlle Nugues. En effet, cette poétesse indélicate avait effrontément publié à la librairie Dentu un recueil de poésies extra-intimes, dont le titre ; Flews et Plumes^ répétait avec un évident cynisme celui de : Plumes et Fleurs, adopté jadis par Alida Bérion. Toutefois, le tribunal n'en a pas jugé ainsi, et l'auteur du premier recueil en date n'a pas survécu longtemps à ce qui lui parut être un déni de justice. Mais je retourne au moment où cette personne lyrique avait mandé son mari, pour le rendre témoin de la fête scandaleuse donnée par Georgette à sa poupée Zozo. Gomme Savarre ne s'était pas pressé, il n'arriva pas si tôt que la fée Mignonne n'eût eu le temps de reparaître et de rendre à chacun des personnages son rôle véritable, en étendant sa baguette de diamant.
Assise bien sagement devant un guéridon avec sa
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poupée, Georgette mangeait son pain noir et buvait son eau claire, et Zozo aussi grignotait un petit morceau de pain noir, en ouvrant démesurément ses yeux célestes. Au contraire, installée dans une large chaire, devant une lourde table en poirier massif occupée presque tout entière par un jambon colossal, à la chair rouge et rose, h la graisse succulente, doré de chapelure et portant fichée dans sa graisse toute une forêt de thym, Alida engloutissait d'énormes tranches de jambon, et des saucisses, et des andouilles fumées de Vire, et des tripes fumantes, qu'elle prenait avec ses mains dans le plat, et dont elle se bourrait, comme Gargamelle. Entre temps, soulevant de sa main maigre, mais robuste, une dame-jeanne, clissée comme celle de Sganarelle et qui tenait huit litres de vin d'Anjou, elle vidait, emplissait et vidait tour à tour un verre géant, sur lequel était gravé un satyre enlevant une nymphe dans ses bras, et buvait en poussant des cris de joie. Puis, d'une voix formidable, elle enionnà la jné)'e Godichon^ et, dans son audacieux délire , échevelée et pantelante , se mit à exécuter une danse où se mêlaient la cordace, la Ixamboula et la danse des Lapithes! Éperdu, le père courut à sa petite Georgette, l'enleva dans ses bras et la couvrit de baisers. Puis, se tournant vers la femme idéale :
— « Ah! madame, dit-il, j'apprends enfm à vous connaître. A l'avenir, vous irez vous-même en pénitence, autant qu'il vous plaira; mais quant à Georgette, sage ou non, elle dînera tous les jours à table!»
Et comme Alida, humiliée et furieuse, voulait protester, il ajouta, d'une voix douce encore, mais tout à fait résolue et ferme :
— (( La poupée aussi. »
CONTKS FEERIQUES.