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PROMENADE GALANTE

Aujourd'hui, comme on le sait, tous les peintres sont riches, et en môme temps que leur carte d'élève à l'école des Beaux-Arts, on leur délivre les titres de propriété d'un élégant hôtel construit dans l'avenue de Villiers. Cependant, comme l'exception confirme la règle, je connais encore un peintre, nommé Roland Sta, qui n'est pas riche. Cela tient peut-être à ceci qu'il est orphelin, qu'il n'a que dixneuf ans, et qu'il habite dans la rue de Fleurus, loin des marchands et des amateurs, une mansarde jouant le rôle d'atelier, dont l'unique fenêtre s'ouvre sur une cour mélancolique. Pour montrer toute sa misère, je dois dire que cet enfant, organisé pour avoir du talent, n'a pas même la ressource de faire médiocre, et que s'il était permis d'aimer quand on n'a pas le sou, il serait amoureux de sa voisine Suzette Rose! Il y a précisément huit jours, il la rencontra dans l'escalier, pleurant à chaudes larmes, et il lui demanda le motif de son chagrin.

— « Ah ! fit Suzette, vous êtes assez pauvre pour que je vous le dise! Je suis invitée à la noce de ma cousine Luce, qui se fait après-demain, et j'aurais voulu pour ce jour-là avoir une belle robe rose, que j'ai déjà marchandée et presque achetée. Mais pour

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cela il faudrait trente-sept francs, et j'aurai beau me hâter de peindre des éventails à cent sous la pièce, jamais je ne pourrai en si peu de temps gagner une somme pareille ! »

Roland serra la main de sa petite voisine, et tristement rentra chez lui. Gomment aurait-il pu lui venir en aide? Pour vendre quelque chose trentesept francs, il aurait fallu qu'il trouvât le moyen de plaire, par exemple, à monsieur Edmond de Rothschild! Mais à peine fut-il assis sur son tabouret infirme et boiteux que, tournant la clef restée sur la porte, un gamin à tignasse noire entra, jeta à terre un paquet enveloppé d'une toile verte, en s'écriant : « Voilà la robe ! » puis aussitôt s'enfuit et descendit l'escalier en sifflant comme un cent de merles.

Roland ne comprenait rien à cette aventure, mais il n'est pas de ceux qui cherchent à comprendre quelque chose. Il ouvrit le paquet et en tira une robe japonaise, couleur de rose, qu'il déplia ; puis il se mit à la regarder au jour, près de la fenêtre ouverte. Suzette justement travaillait devant sa croisée. Elle resta la main en l'air, tenant son léger pinceau, qu'elle ne songea plus à poser sur le vélin.

— « Oh! s'écria-t-elle, la belle robe! » Naturellement le peintre invita sa petite voisine à

venir voir de près l'étoffe merveilleuse ; elle vint, et tous les deux ils ne se lassèrent pas d'admirer ce tissu moelleux, d'une couleur divine.

— « Eh bien ! ma voisine, dit Roland, puisque cette robe est tombée du ciel, je vous propose une affaire! Mettez-là, cette robe de princesse, je vous peindrai ainsi vêtue, et qui sait? peut-être bien que nous vendrons mon tableau trente-sept francs.

— J'accepte, dit gaiement Suzette, parce que c'est absurde ! »

Tandis que Roland faisait sa palette, elle alla cheK elle endosser la robe, puis revint, se posa couchée sur un bout de tapis, et le jeune homme, qui se mit à peindre fiévreusement, la regardait, pâle d'admiration. La jolie tête brune, gracieuse, futée, mutine, enfantine de Suzette s'accordait admirablement avec l'étoffe de soie brochée d'un rose jaune, tendre, délicieux, qui, dessinant et moulant ses formes sveltes, s'enfuyait en décrivant une belle ligne serpentine. Dans ce rose de chair et de fleur, il y avait toutes les suavités, toutes les sereines et exquises douceurs du baiser, de la corolle ouverte, de la mystérieuse lumière rougissante, et la robe, courant, serpentant, déployant ses ondes amoureuses, semblait agitée et baisée par une brise invisible. Pour le regard enflammé de Roland, qui la suivait avec un ravissement profond, elle ressemblait à un fleuve rose, et bientôt elle devint en effet un fleuve rose, dont les tremblantes eaux réfléchissaient un ciel vermeil. Sur ce flot capricieusement ébloui, Roland et Suzette voguaient dans une barque légère qui s'envolait toute seule ; sur les rivages tapissés de pâles fleurs, dans le sable rose frémissaient les arbres aux feuillages lilas et bleus, et des oiseaux roses voltigeaient au-dessus des têtes des deux jeunes gens, qui se laissaient nonchalamment vivre, et qui, l'âme tranquille et inondée de joie, ne songeaient pas à se parler d'amour.

Cependant, à un moment donné, ils sentirent qu'ils avaient faim, et alors la barque s'arrêta d'ellemême, et attacha sa chaîne à l'anneau d'un poteau qui se trouva là tout à point. Après avoir suivi un charmant sentier plein d'ombre, Roland et Suzette arrivèrent à une glorieuse auberge dans laquelle on entrait par la cuisine. Là, devant une large et flamboyante fournaise, rôtissaient des gibiers, des vo-

lailles, et des cochons de lait à la peau grésillante, jaune comme de l'or ; les ragoûts chantaient dans les casseroles, les matelotes exhalant le parfum du vin cuit s'enflammaient dans les chaudrons, et l'auhergiste, géant à la face rouge, était en train de peser avec sa romaine une carpe colossale. Aux poutres noires du plafond pendaient des jambons et des andouilles fumées ; sur de larges tables étaient jetés pêle-mêle des poissons blancs et rouges, des langoustes à la carapace bleue tachée d'or, des coquillages de toute sorte, des quartiers de chevreuil sanglants, des lièvres, des perdreaux, des bécasses au long bec; des filles de cuisine en corset rouge s'occupaient à préparer ces victuailles, et aux tables buvaient des voyageurs e.t des braconniers , contant fleurette à des filles rousses. C'est dans cette salle même que le jeune peintre et son amie dévorèrent un large festin, arrosé d'un joli vin rose qui sentait la pierre à fusil. Roland Sta savait bien qu'il n'avait dans sa poche aucune espèce d'argent; cependant il n'était nullement inquiet lorsque l'hôte parut, accompagné de sa femme et tenant à sa main Ja carte à payer.

— « C'est bien vous, dit-il, qui êtes Roland et Suzette?

— C'est nous, fitSuzette avec un gracieux sourire.

— Alors, reprit l'hôte en mettant la carte dans sa poche, c'est pour avoir le plaisir de vous remercier! »

L'hôtesse baisa Suzette sur le front et lui offrit un bouquet de roses pâles, en lui souhaitant un bon voyage. Quelques instants après, les deux amis étaient rentrés dans leur barque, et voguaient sur le fleuve transparent aux flots couleur de rose. Tandis que Roland fumait longuement sa molle cigarette, Suzette renversée en arrière laissait tremper

dans l'eau sa chevelure dénouée, et le flot enveloppait et baignait amoureusement ses tresses noires.

— « A présent, dit la jeune fille en relevant tout à coup sa jeune tête effarée et riante, il faudrait un peu de musique ! »

A peine avait-elle parlé que des bruits de chants et d'instruments se firent entendre à quelque distance. La barque s'étant amarrée de nouveau, Roland et Suzette s'engagèrent dans un chemin vert, et ils n'eurent pas à marcher longtemps pour arriver à l'endroit où se donnait le concert. C'était un beau et noble jardin aux charmilles taillées, orné de statues et de fontaines de marbre, où les comédiens s'étaient assis sur le gazon, devant un large rideau verdoyant, formé par des. arbres antiques. Églé et Aminte, dont les robes de satin aux plis cassés traînaient magnifiquement dans l'herbe où elles étaient assises , chantèrent d'abord en duo , accompagnées sur le luth par la frêle et mince Fiammetta en habit couleur de lune. Puis, tandis que Scapin etMezzetin peignaient leur martyre à la dédaigneuse Silvia, quatre Arlequins se mirent à jouer ensemble de la guitare, avec force lazzis et contorsions comiques, se tordant comme des singes fous, et agitant leurs têtes noires avec tant d'agilité que les rochers et les grottes en riaient de plaisir. En môme temps le blanc Pierrot, campé sur ses blancs souliers attachés de rubans roses, jouait de la llûte de Pan, comme un berger Daphnis, et l'âne, le doux âne pensif, à demi dressé sur ses pattes de derrière, levait sa profonde prunelle d'un bleu sombre et contemplait avidement le vaste azur du ciel.

Quand le concert fut fini, Silvia, écartant du geste ses deux amants, se leva, et marchant avec une allure de reine, s'avança avec empressement vers les voyageurs.

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— « C'est bien vous, dit-elle, qui êtes Roland et Suzette?

— C'est nous, fit Roland.

— Alors, dit Silvia, en ôtant sa chaîne d'or qu'elle passa au cou de Suzette, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier! »

Le peintre et sa petite amie remontèrent dans leur bateau, et longtemps s'enchantèrent à regarder frémir les feuillages des arbres bleus et lilas, et frissonner les flots roses, dont les rougissantes moires ressemblaient à de grandes fleurs voltigeant, se mêlant et se poursuivant sur la trame de l'eau, baignée d'ombre et glacée de lumière. Mais enfin, attirés par un bruit de clairons^, de cymbales et de tambours, ils mirent pied à terre, et arrivèrent bientôt en pleine forêt, au milieu d'une vaste clairière où il y avait une foire.

Ce n'était pas une foire ordinaire, car au lieu des bourgeois, des bonnes d'enfants, des militaires et des autres flâneurs qui habituellement forment le public de ces réjouissances, on voyait là une foule composée de jeunes dames parées à souhait pour le plaisir des yeux, et de seigneurs vêtus de soie et de dentelles, dont les panaches s'envolaient dans le vent avec l'air le plus triomphant du monde.

De riches étoffes brodées d'argent et d'or servaient de tentes et couvraient les boutiques des marchands, qui dans ces échoppes vendaient des porcelaines de Saxe et de vieux Sèvres, des joyaux antiques, des bonbons fabriqués par des confiseurs sublimes, et des bonshommes en pain d'épice modelés par les plus habiles statuaires. Suzette voulut tout d'abord monter sur les chevaux de bois; c'étaient des chevaux de bois qui étaient vivants, et qui bien que sculptés en plein cœur de châtaignier et attachés à des tringles de fer, secouaient leurs

crinières, humaient l'air de leurs naseaux farouches, et d'un sabot impatient frappaient le vide. Ils galopaient dans l'air au bruit d une musique de cuivres exécutée par des nègres qui avaient pour chef de musique un roi d'Abyssinie, et vous emportaient d'une telle course éperdue que les cavaliers essoufflés et ravis sentaient l'éther et le vent du ciel entrer dans leurs poitrines. Après cela, Roland et Suzette gagnèrent beaucoup de macarons à une loterie qui était tenue par les sœurs Macaron elles-mêmes, venues exprès de Nancy, puis toutes sortes de fanfreluches en porcelaine^ et de très grands mirlitons couverts avec les plus beaux papiers japonais et ornés de distiques excellents, spécialement composés pour mirlitons par Jean Richepin, par Armand Silvestre, par François Goppée, par Catulle Mendès, et même par Leconte de Lisle et par Victor Hugo. Il ne tiendrait qu'à moi de donner ici ces poèmes sans défaut ; mais je n'aime pas à mêler des vers au milieu de la prose, parce que cela me fait l'effet de raccommoder un torchon avec de la toile d'or.

Roland et Suzette virent ensuite des baraques de saltimbanques où des jeunes filles nues luttaient avec des lions, et d'autres oti Ton montrait des femmes sans barbe, mais belles comme Cléopâtre et Hélène ; d'autres où avant d'entrer il fallait se boucher les oreilles avec de la cire, parce que de véritables Sirènes aux cheveux verts et à la queue de poisson ruisselante d'écaillés, dressaient leurs seins aigus et murmuraient des chants qui faisaient oublier la patrie; une enfin où des marionnettes pleines de génie jouaient la Lysistrata d'Aristophane avec le plus poétique réalisme, car le petit Ginésias de bois mis à la diète, exprimait le désir de réciter un bout d'églogue avec sa petite Myrrhine, de façon à ne

laisser aucun doute, même dans les âmes les plus sceptiques.

Nulle part d'ailleurs on n'avait demandé d'argent à Roland et à Suzette ; les marchands et les Hercules s'occupaient seulement de savoir s'ils étaient bien eux, après quoi ils les renvoyaient avec un beau merci, et tous les petits enfants en maillots à paillettes leur apportaient à baiser leurs joues vermeilles et leurs blondes chevelures crespelées. Remonté dans sa barque pour la dernière fois, Roland s'enivra encore de voir les flots du fleuve rose aux délicieuses arabesques tordues et brisées, qui se fuyaient et se rejoignaient comme les tronçons épars du serpent ; striées d'attirants et voluptueux dessins, les humides et roses nappes lumineuses emprisonnaient son esprit captivé dans leur frissonnant et changeant labyrinthe; mais au milieu de ces lueurs transparentes, une plus intense et plus vive, comme le rouge cœur d'une rose au milieu des pétales pâlissants, l'attirait et le sollicitait, en le laissant brisé et sans force, comme si tout le sang de son cœur eût coulé. Invinciblement charmé par cet éclat rose^ il se pencha hors de la barque et y posa sa bouche; et justement cette pourpre vivante, c'étaient les lèvres de Suzette, et Roland se retrouva dans sa mansarde, devant l'étude de femme miraculeusement achevée, car tout en se promenant, il avait peint avec une verve inspirée de coloriste la longue robe japonaise qui moulait les sveltes formes de Suzette, et serpentait sur le bout de tapis comme un fleuve couleur de rose. A ce moment là entra le marchand de tableaux Paltiel, qui semblait fort en colère.

— « Mais, monsieur, fit ce juif, qui d'ailleurs n'a pas l'accent que Balzac prête à Nucingen et qui parle français comme Bossuet, la robe japonaise n'était pas pour vous ; elle étaitpour monsieur Chabro, un vrai

peintre, dont les tableaux se vendent, et qui habite dans l'autre corps de bâtiment. C'est cinq cents francs que vous me faites perdre, car il devait me peindre d'après cette robe une étude, promise pour ce matin même à un riche américain. Mais quoi! ajouta-t-il en apercevant seulement alors la toile de Roland Sta, vous l'avez faite, vous, la robe! Tenez! on dira encore que je suis un imbécile, mais je suis homme à vous en donner cinquante francs.

— C'est deux cents francs, dit Roland.

— Soixante, fit le juif, et j'y perds.

— Alors, rien du tout! » s'écria Roland, qui avec son canif se mit en devoir de crever la toile, par un mouvement si évidemment sincère que Paltiel eut à peine le temps de l'arrêter, et devint blanc comme un linge. Puis, tirant de sa poche deux billets de cent francs, et saisissant l'étude comme une proie : — « Voilà votre argent, ou plutôt mon argent, dit-il. Mais vous avez du talent, et je vous repincerai ! »

Dès que le juif fut parti, Roland courut à Suzette.

— (( Ma voisine, dit-il en lui tendant un des billets, voilà pour acheter la petite robe rose. Quant aux autres cent francs, si vous le voulez, nous les emploierons à nous promener.

— Non, dit Suzette qui tendrement regarda son ami jusqu'au fin fond des prunelles, et qui par un geste charmant prit possession du pauvre atelier, promenons-nous — ici ! »

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