LE PHILTRE
On chercherait en vain le moindre vestige de mise en scène romantique dans le boudoir élégant et correct où madame Amann, la célèbre tireuse de cartes, donne ses consultations. Quant à la devineresse elle-même, elle a le costume et les façons d'une femme du meilleur monde, et à part l'éclat de ses yeux et la pâleur un peu tragique de son visage, on ne trouverait en elle rien d'étrange, si ce n'est l'habitude qu'elle a conservée de ne pas mettre de poudre de riz et de laver son front et ses joues avec de l'eau pure. Par un froid matin d'octobre dernier, madame Amann vit entrer dans son réduit une jeune femme très semblable à elle, comme elle pâle avec des prunelles embrasées, mais ayant de plus une grande tournure aristocratique, et cette certitude, cette confiance absolue en soi que donne une immense fortune.
— « Madame, dit la visiteuse, qui s'était assise au coin du feu dans un fauteuil, prenez votre grand jeu, vos cartes magiques, et surtout, ajouta-t-elle en se dégantant, regardez ma main avec attention, car j'ai à vous interroger sur les choses les plus graves. Mais, désirant avoir confiance en vous, je veux savoir d'abord si votre art vous apprendra à qui vous avez
affaire; ainsi, commencez par consulter sur ce point les tarots et les cartes !
— Madame, fit la devineresse, ce serait là un bien inutile charlatanisme, car j'ai la prétention d'être une Parisienne, et quelle Parisienne ne connaît madame Suzanne d'Autels? Enfin, croyez que notre métier consiste à observer la Vie, bien plus qu'à demander à la science que nous possédons incomplètement des solutions toujours incertaines. Aussi, madame la duchesse, ayant pu vous voir au Bois, à l'Opéra, à l'église, et enfin partout où j'ai le droit de pénétrer, n'ai-je pas besoin de tourmenter les cartes pour deviner votre bonne ou mauvaise aventure, et pourappelerparsonnomlemaleffrayantquivoustue!
— Que savez-vous donc? dit la duchesse.
— Je sais, répondit la tireuse de cartes, que vous adorez follement le jeune comte Armand de Luz, et qu'il vous appartient comme vous l'avez souhaité. Mais le désespoir et la fièvre vous dévorent, parce que vous lisez dans son cœur mieux que lui-même, et, bien qu'il ait cédé à vos charmantes séductions et mieux encore à la contagion de l'amour, vous savez qu'il ne vous aime pas et vous sentez trop bien au fond du cœur qu'il ne vous aimera jamais.
— Jamais! fit madame d'Autels avec un horrible sourire désolé, et pourquoi? Quel est l'obstacle? Dites-le moi, je le veux.
— Eh! madame la duchesse, fit la devineresse, ne sont-ce pas là des mystères qui déroutent la science aussi bien que l'intuition, et l'amour a-t-il une autre loi et une autre règle que sa propre existence? Ah ! croyez-moi, luttez avec les vraies armes légitimes de la femme, avec la passion, avec la douceur, avec votre merveilleuse beauté ; mais ne cherchez pas à aborder ces mondes inconnus où on respire un air glacé et d'où l'on revient stupéfié et livide.
— Enfin, dit madame d'Autels, quel que soit cet obstacle que j'ai à combattre, les cartes sans doute peuvent vous l'apprendre?
— Oui, répondit madame Amann, et je les consulterai si vous l'exigez.
— Enfin , vous consentez à faire votre métier I Toutes ces préparations n'avaient-elles pas pour but de me demander un peu plus d'argent? Mais qui a pu vous faire penser que la duchesse d'Autels fût avare?
— Ah! madame, dit vivement la devineresse, plût aux cieux que vous ne fussiez jamais entrée chez moi, et que jamais l'or fatal ne passât de vos belles mains dans les miennes! Mais il en est temps, quittez-moi, retournez en arrière, abandonnez un dessein funeste, acceptez la longue, la cruelle souffrance, et ne mordez pas à ce fruit de la science interdite, qui ne vous laissera dans la bouche qu'une chair pourrie et une cendre amère.
— Allons, madame, dit d'un ton impérieux la duchesse d'Autels dont les noirs sourcils se froncèrent, prenez vos cartes !
— Eh bien ! dit madame Amann après avoir fait le jeu et après avoir lu couramment ce qui lui était dicté, monsieur de Luz ne vous aimera pas, parce qu'il est invinciblement destiné à aimer une autre femme. Yoyez, madame, que partout et sans cesse la dame de pique (c'est vous!) suit le valet de cœur; mais, lui, cependant, tourne le dos à la dame de pique, poursuit la dame de cœur, et toujours entre eux deux vient se placer le neuf de cœur! Monsieur Armand de Luz doit aimer une jeune fille dont la vie est liée à la sienne; vous-même, vous rencontrerez bientôt cette heureuse rivale, et vous la reconnaîtrez tout de suite, car alors vous sentirez en vous comme un sinistre écroulement, et vous serez envahie par un froid mortel. Ah ! continua-t-elle en prenant la main
de la duchesse, née sous la planète d'Apollon, vous êtes condamnée à n'être pas aimée de qui vous aimerez, et regardez votre ligne de cœur brisée subitement! votre destinée inéluctable n'est-elle pas visiblement écrite là?
— Mais dit la duchesse, dont les traits eurent alors une expression affreuse, je sais qu'il y a des moyens de contraindre la volonté, de forcer le cœur de l'homme à ce qu'il ne veut pas, des philtres qui versent à l'amant rebelle une ivresse qui le terrasse et dont il ne peut s'éveiller 1 Or, ces philtres, vous les connaissez, car vous n'êtes pas ce que vous semblez être, nul mystère des sciences ne vous est étranger, et c'est pour cela que je suis venue à vous. Il me faut la magique liqueur dont la flamme brûle les veines, et éveille chez celui qui l'a bue un tyrannique et insatiable amour.
— Oh! non, pas cela! dit madame Amann, dont les lèvres devinrent blêmes et qui se montra visiblement agitée d'un tremblement convulsif, pas cela, madame! Songez que vous m'imposez une action coupable, d'éternels remords, que vous me demandez la perte de mon repos, et, ajouta-t-elle à voix basse, de mon âme!
— Je la paie ! répondit orgueilleusement madame d'Autels, en posant sur la table une liasse de billets de banque. Puisque vous me connaissez, vous savez que j'ai en main tous les moyens de vous persécuter et de vous détruire, et que rien ne pourrait vous protéger contre ma haine ; obéissez donc, sans essayer une inutile résistance. Quand aurai-je le philtre?
— Demain, » dit la tireuse de cartes d'une voix si basse que la duchesse n'eût pu Tentendre, si l'âpre désir qui la torturait n'eût donné à ses sens une acuité étrangement subtile.
Le soir de ce même jour, madame d'Autels, qui
s'était endormie d'un lourd et pénible sommeil, sentit tout à coup que la devineresse la prenait par la main, et par une fenêtre soudainement ouverte elles s'enfuyaient toutes les deux h travers l'espace noir, sinistre, rayé de bandes horriblement bleues.
Toutes les deux elles étaient nues, entraînées dans l'ouragan noir et glacé, et le vent sifflant faisait de leur chevelure dénouée une masse horizontale. Elles s'envolaient, dans la nuit si opaque et sombrement épaisse qu'elles ne voyaient rien devant elles, sinon l'obscurité farouche ; elles étaient envahies par un froid qui gelait leur sang, et la pâle duchesse Suzanne trouvait dans cette souffrance continue une âpre et cuisante volupté.
Enfin, elles se reposèrent sur une grève déserte, où la mer gémissait, et la devineresse ordonna par signes à sa compagne de rester immobile et de retenir son souffle. Au milieu du brouillard, des chauves-souris, des dragons ailés, des monstres bizarres planaient, à peine distincts, et tout à coup nageaient et glissaient sur la mer phosphorescente. Sur un feu d'une couleur inconnue, trois vieilles, entièrement nues, maigres, et sur leurs crânes lisses secouant de grandes mèches blanches, cuisinaient dans une marmite, en chantant des stances irritées sur un rhythme monotone. Sans cesse elles ajoutaient des ingrédients nouveaux, et la duchesse voyait dans leurs mains osseuses, des griffes, des touff*es de poils, des dents de bête fauve, des reptiles, des débris sanglants. Au plus profond de la nuit, sur un trône rouge elle distinguait vaguement une figure géante couronnée d'un diadème de fer, et autour de laquelle tourbillonnait une ronde de danseuses aux visages blancs comme la neige, violemment emportées dans l'orage.
Tout à coup, elle entendit le cri suprême, l'ef-
frayant sanglot d'une créature égorgée ; une des vieilles s'éloigna, puis tout de suite revint, mis dans la chaudière quelque chose que la duchesse ne put apercevoir, et aussitôt la flamme, comme ivre de joie, monta, se dressa, enveloppa la chaudière ; le philtre était fait. A l'aide d'un robinet ouvert au flanc de la chaudière, une des vieilles versa la rouge liqueur dans un flacon d'or ; elle le tendit à madame Amann, dont la chair nue et le pâle visage exprimèrent alors une si épouvantable angoisse, qu'à cet aspect la duchesse d'Autels sentit le froid glisser rapidement jusqu'à son cœur, et tomba inanimée. Elle s'éveilla dans son lit comme d'un rêve ; le jour se levait à peine, et près d'elle était la devineresse qui, affreusement pâle, lui tendait le flacon d'or.
— « Madame la duchesse, dit-elle, voilà le philtre que vous avez exigé. Grâce à lui, le comte Armand de Luz brûlera pour vous d'une passion ardente; mais si un seul jour s'écoule sans qu'il boive cette liqueur funeste, son désir sans cesse renaissant fera place à une aversion absolue et sans remède. »
Ayant ainsi parlé, madame Amann se retira, en jetant sur la duchesse un long regard où il y avait presque autant de pitié que de haine.
Cependant madame d'Autels ne tarda pas à faire l'essai du philtre surson jeune amant, et elle vit bien que la tireuse de cartes ne l'avait pas trompée. Jusque-là si froid et indifférent avec elle, le comte de Luz, maintenant possédé dans chaque goutte de son sang, ne pouvait plus vivre que sous les baisers de Suzanne et dans le parfum de sa chevelure ; il se roulait à ses pieds, la dévorait de caresses, la suivait comme un chien, tout à coup l'emportait dans ses bras comme une proie, et même dans une loge de théâtre ou en voiture dans les allées du Bois, ne pouvait s'empêcher de baiser follement ses yeux, ses
cils, ses oreilles, les cheveux follets de sa nuque! Il eût semblé qu'il voulait meurtrir, user, pétrir sous ses lèvres la chair de cette femme qui se livrait avec une joie triomphante, et qu'il ne trouvait jamais assez à lui, jamais assez près de lui! Cependant, avec la lucidité que donne le véritable amour, la duchesse d'Autels sentait très bien, chose horrible ! qu'en réalité l'âme d'Armand restait complètement étrangère à ces foudroyantes ivresses,, et qu'il obéissait inconsciemment à une puissance étrangère et factice.
Un soir que les deux amants étaient à l'Opéra, une jeune fille mince, aux yeux bleus désolés, au visage presque transparent et d'une beauté sublime, entra dans une loge, accompagnée par un vieillard de la plus grande tournure. C'était mademoiselle Julie d'Esplandes, une orpheline immensément riche, et son tuteur, le marquis de Madiane. La duchesse les entendit nommer autour d'elle, et au coup violent qu'elle ressentit dans le cœur, elle comprît qu'elle avait devant elle la rivale annoncée par la tireuse de cartes. De même elle n'eut besoin que de surprendre un seul regard, pour savoir que mademoiselle d'Esplandes aimait Armand de Luz, et faible, abattue, languissante, mourait de son amour ignorée. Mais ce qui fut le plus poignant pour Suzanne, c'est qu'au moment où la jeune fille entrait dans la salle, Armand sans même l'avoir aperçue, fut saisi d'un tremblement convulsif. Enfin, guidé par les murmures admiratifsdela salle, il la vit, la regarda longtemps, comme un fou ou comme un malade qui, au sortir d'une longue crise, cherche vainement à reconnaître un visage dont les traits sollicitent sa mémoire.
Pourtant le comte de Luz n'avait jamais vu ou remarqué mademoiselle d'Esplandes; mais les amoureux effluves émanés d'elle envahissaient et prenaient
son âme, sans qu'il pût en avoir conscience, parce que l'impérieuse volonté du philtre l'empêchait de comprendre ce qui se passait en lui-même. A partir de ce moment commença une lutte visible pour la seule duchesse d'Autels, que la jalousie déchirait de mille pointes amères, quoique son amant fût toujours courbé à ses pieds par la violence de l'irrésistible Désir.
Il baisait ses bras, ses mains, la couvrait de caresses furieuses ; mais tout à coup, à l'instant même et sans aucun retard, il voulait partir pour la mer, pour les Pyrénées, pour quelque villégiature; aucune puissance humaine ne l'aurait pu retenir; il fallait bien que la duchesse le suivît, et en arrivant à l'endroit vers lequel Armand s'était senti attiré comme par un invisible aimant, elle était bien sûre d'y rencontrer sur quelque promenade mademoiselle d'Esplandes, si belle et touchante, et de jour en jour affinée davantage par l'alanguissement qui l'entraînait vers la tombe. Car la jeune fille, dont le marquis de Madiane obéissait les moindres caprices, voulut sans cesse fuir Armand et ses regards qui la tuaient; mais elle n'aurait pu aller si loin qu'il ne la devinât pour la chercher et la suivre, et cependant, quand il la voyait, il ne la reconnaissait pas, aveuglé par le philtre qui lui communiquait un matériel et sauvage délire !
Quant à madame d'Autels, elle savait et comprenait tout; elle savait qu'elle possédait son amant comme un butin, comme un trésor dérobé, comme une chose volée; mais que s'il eût pu un instant s'appartenir, délivré du sombre enchantement qui pesait sur lui, il aurait été rendu tout de suite à la douce fiancée qui tournait désespérément vers lui ses prunelles célestes. Ainsi, tandis qu'Armand servait de jouet à la décevante folie, et que mademoi-
selle d'Esplandes, blanche et tremblante comme un lys incliné, sentait décroître sa vie et ses forces, la duchesse d'Autels, brûlée de désespoir et de haine, était lentement consumée par une horrible fièvre.
Bientôt les accès de ce mal devinrent si intenses qu'ils mirent sa vie en danger; elle eut des rages furieuses, des transports au cerveau, de longs délires, et dans une de ces crises dont la violence la brisait, le docteur Mélis, appelé en toute hâte, lui administra un narcotique puissant, qui plongea la duchesse dans un long et pesant sommeil. Catastrophe irrémédiable! car nécessairement, ce jourlà, Suzanne ne put, comme à l'ordinaire verser à son amant le philtre menteur, et s'éveillant tout à coup, poussant un grand cri de rage et de délivrance, courant là où l'entraînait son cœur soudainement inondé d'une délicieuse flamme, il arriva à temps encore pour s'agenouiller près du lit où la vierge bien-aimée allait mourir. Envahie déjà par les blancheurs suprêmes, ayant la sérénité du ciel dans ses profonds yeux bleus, mademoiselle d'Esplandes ne pouvait presque plus parler ; mais en cette heure qui leur restait et où tous les deux purent entendre les divins mots : « Je t'aime ! » prononcés par une bouche adorée, ils eurent le temps d'épuiser d'ineffables délices et de fiancer leurs âmes pour Téternité.
En sortant de la maison où reposait la chère endormie, le comte Armand trouva à la porte sa jalouse maîtresse, et la repoussa avec une telle expression de mépris et de dégoût qu'elle se vit irrévocablement perdue. Folle de douleur, elle s'en alla stupidement chez la tireuse de cartes, pour lui adresser de vaines et inutiles supplications.
— «Ah ! madame la duchesse, dit madame Amann avec un profond soupir, que n'avez-vous cédé à mes
prières! La souffrance est la condition même de notre vie, qui ne peut être évitée ; et c'est inutilement que pour la fuir on a recours à une science impie, dont l'effort bouleverse les lois mystérieuses de la nature et fait pleurer les Anges.