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HISTOIRE D'UN REGNE

Roderic Parseval venait de prendre son café dans le restaurant même où il avait dîné, avenue de TOpéra, et maintenant s'occupait à fumer un cigare blond, doré, excellemment sec. A part lui, la dame du comptoir, et les garçons employés à diverses besognes, il n'y avait plus dans la salle qu'un seul personnage : un homme de cinquante ans, maigre, au visage fauve taillé en casse-noisette, qui, vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc et. semblant attendre l'heure d'aller dans le monde, savourait un verre de curaçao vert.

— « Parbleu! fit ce consommateur, en s'adressant à Roderic, voilà sans doute un parfait cigare!

— Monsieur, dit Roderic, il m'en reste encore un pareil, et je suis trop heureux de vous l'offrir. »

L'étranger accepta ce don fait à titre gracieux, et les deux hommes^ entourés d'une fumée bleue, ne parlèrent pas davantage. Selon son habitude, Roderic laissait sa pensée errer à l'aventure ; à un moment, il regretta Tabsence d'une note rouge dans les arabesques peintes sur la muraille; l'homme casse-noisette sourit, comme s'il avait eu conscience de ce vœu non exprimé, et aussitôt do légers rehauts de vermillon se montrèrent avec sobriété parmi les or-

nements capricieux. Ensuite le jeune homme fut offensé de voir qu'étant d'ailleurs assez jolie, la dame du comptoir avait le menton trop court, et n'était pas coiffée d'une manière congruente à l'air de son visage; puis il désira voir de belles fleurs dans un vase émaillé du Japon. Immédiatement les fautes de dessin furent eff'acées, et dans un vase à fond bleu apparurent les grandes fleurs coupées, écarlates et roses, tandis que le sourire du maigre gentleman disait clairement :

— « Monsieur est-il satisfait?

— Ah çà! mais, dit Roderic à son bizarre voisin, je crois, monsieur, que vous êtes un eachanteur !

— Parfaitement, répondit l'homme. On fait ce qu'on peut, et il n'y a pas de sot métier. Je suis en effet l'enchanteur Nizery.

— Alors, fit Roderic Parseval, vous devriez bien me donner le moyen d'être roi pendant quelques semaines I

— Certes, dit Nizery, vous m'avez offert un trop bon cigare pour que j'aie rien à vous refuser. A partir de ce même moment, vous êtes roi, et vous n'avez qu'à sortir pour vous en convaincre^ car vos équipages royaux, vos chambellans, vos pages, vos aides de camp vous attendent à la porte. Ne vous étonnez pas de voir l'avenue de l'Opéra un peu changée, bordée de palais de marbre rose et ombragée par des sycomores ; et surtout ne vous demandez pas dans quel pays vous serez, parce que cette vérification géographique est tout à fait inutile à l'accomplissement de votre désir. Et maintenant, mon cher voisin, au plaisir de vous revoir! »

Tout se passa exactement comme l'enchanteur l'avait dit, et c'est au milieu des acclamations d'une foule heureuse que Roderic monta dans son carrosse, non sans avoir pris soin de lire sur les murailles une

affiche imprimée sur papier blanc et ainsi conçue :

<( Au nom du Peuple, la Chambre des Députés et le Sénat, réunis en Congrès ont décidé ce qui suit :

« Attendu que les poètes sont les seuls gens pratiques dont l'existence puisse être clairement démontrée, et possèdent seuls assez de bon sens pour dénouer les questions multiples dont la solution intéresse directement le sort de l'humanité;

« Le citoyen Roderic Parseval, poète lyrique de profession, irréprochable rimeur, respectueux de la consonne d'appui et savant dans l'art de la métrique, est prié d'accepter les fonctions de Roi. »

Arrivé au palais, le roi Roderic causa pendant quelques instants avec ses officiers, puis, après les avoir congédiés, s'étendit sur une chaise longue et se mit à lire la sixième Néméenne de Pindare : Des hommes ainsi que des Dieux V origine est la même y pensant avec raison que l'étude de notre métier est toujours notre première et notre plus importante affaire. Mais dès qu'il fut une heure du matin, il sortit seul, à pied, et se rendit au quartier des Écoles, où quelques étudiants attardés entraient dans les brasseries encore ouvertes, ayant au bras de fringantes mangeuses d'écrevisses.

Là il erra longtemps dans les rues désertes, jusqu'à ce qu'il eût vu, à une fenêtre lumineuse sur les murailles noires, une lampe à la douce clarté, veillant tranquillement, comme une étoile. » Là, dit-il, doit travailler un Z. Marcas I » Il ne s'était pas trompé. Après avoir sonné à la porte dé la maison qui lui fut ouverte et après avoir gravi les étages, il arriva, guidé par un filet de lumière, à la mansarde oii, penché sur les Codes, sur les Bibles, sur les traités, sur les histoires, le jeune avocat Derrua, misérable et sans feu, étudiait ce qu'il faut savoir pour devenir un grand ministre. Il ne devinait pas que son ambi-

tion serait sitôt satisfaite! En causant avec lui, le roi Roderic put se convaincre que ce travailleur obstiné n'ignorait rien, et que ses vastes idées, surchauffées par une volonté implacable, écloraient en réalités magnifiques dans l'atmosphère vivifiante du pouvoir. Le roi confia ses projets à Derrua; il voulait le faire nommer député dans une circonscription devenue vacante, et le charger de composer un ministère.

Puis ensuite, à eux deux, ils entraîneraient les Chambres dans la voie des réformes utiles, et rompraient résolument avec les lieux communs de la vieille routine. Le jeune avocat pleurait des larmes d'orgueil et de joie en songeant qu'il allait pouvoir, comme il l'avait si longtemps rêvé dans ses nuits de labeur et d'angoisse impuissante, se dévouer au bonheur de son pays. Le roi lui donna rendez-vous pour le lendemain soir, estimant que la journée serait nécessairement occupée d'autres soins.

En effet, après avoir dormi dans son lit d'argent, sous les vastes rideaux de pourpre aux riches broderies, il assembla de très bonne heure les ministres. Le président du conseil exprima au roi combien il était nécessaire qu'il contractât le plus promptement possible une union destinée à assurer l'avenir de sa dynastie, et lui offrit d'entamer à ce sujet des négociations avec les puissances. A cela Roderic répondit qu'il aviserait, et sitôt que les ministres se furent retirés, il avisa sans aucun retard. Après avoir déjeuné rapidement et seul , de nouveau, comme la nuit précédente, il sortit à pied dans les rues, et se promena jusqu'à ce qu'il eût rencontré une femme jeune, saine, bien portante, ayant l'air aimable et bon, et parfaitement belle. Il la trouva au bord de la rivière, sur le port où, la hotte au dos, elle aidait à débarrasser un bateau de pommes.

Elle s'appelait Madelon Jaquin. Elle était jolie , charmante avec ses cheveux châtains, ses yeux vert de mer, son nez à l'évent, sa petite oreille, sa bouche pourprée, ses joues roses, et forte comme un Turc. On lisait dans son regard ingénu comme dans un livre ouvert, et ses bras robustes, ses mains grasses à fossettes, ses pieds chaussés de savates faisaient plaisir à voir. Roderic lui demanda si elle voulait être sa femme; elle comprit bien qu'il parlait sérieusement ; prise tout de suite par la franchise et par l'air bon enfant de ce beau garçon, elle s'empressa de dire oui, et elle ne retira pas sa parole quand elle apprit qu'elle allait devenir reine et se parer de saphirs entourés de diamants. Le roi l'emmena au palais, où on lui mit des robes envoyées par la bonne faiseuse, en attendant l'exécution des commandes qu'on adressa au grand couturier. Gomme le mariage ne pouvait avoir lieu que quinze jours plus tard, le roi Roderic avait mandé les deux meilleurs faiseurs de nouvelles à la main, pour qu'ils vinssent donner de l'esprit à Madelon.

Ils s'empressèrent d'accourir; mais leur dérangement fut inutile, car, ainsi que Madelon Jaquin le dit elle-même, en mettant sa première belle robiB, elle était devenue tout de suite spirituelle. Toutefois, par acquit de conscience, les deux fantaisistes lui enseignèrent le fin du fin, et ce ne fut pas une peine perdue; jamais on n'avait vu une reine si aimable et qui causât si bien. Lorsqu'elle se promenait en calèche avec le roi, dans la ville ou dans les forêts du domaine royal, on ne se lassait pas d'admirer ces deux amoureux qui s'adoraient gaiement, sans mélodrame ; et quand il y avait réception à la cour, la reine Madelon charmait ses hôtes par les plus vives et les plus amusantes reparties. De plus, elle était orpheline et seule au monde comme un lys dans la

vallée, et ajoutez à cela que, fille du peuple, élevée au ménage dans sa petite enfance, elle savait faire du bon café et de la bonne cuisine !

Cependant Derrua, nommé ministre et président du conseil, avait bien vite gagné les cœurs par son éloquence, par sa généreuse sincérité, par la bravoure de son génie, et son ministère avait pu acquérir dans la Chambre une majorité solide et sérieuse, ce qui lui permit de tailler dans le plein et de faire de bon ouvrage. A eux deux, le roi Roderic et lui bouleversèrent la vieille tradition, comme des Gépides lancés éperdument sur une Rome agonisante, et leur première conquête fut de faire supprimer sur le Vin tout droit d'octroi, en remplaçant d'ailleurs avec avantage ce droit barbare par un impôt établi sur les pianos, sur les meubles en acajou plaqué, sur le cuivre estampé, sur le damas de laine, et sur tout l'ensemble des objets qui constituent la distinction aux yeux du vulgaire opulent, possédant des obligations, des actions et des titres de rente.

Ainsi le bienheureux Dionysos au front de taureau, né par la foudre, le divin Bacchos aux mille noms était délivré de ses liens horribles; le Vin était libre, le Vin bienfaisant, fécond, joyeux, qui inspire les grandes actions et les nobles pensées ! N'étant plus pressurés par des droits tyranniques et abominables, les marchands de vin n'eurent plus aucun intérêt à vendre des produits frelatés et meurtriers,. et pouvant boire enfin les vins chauds, limpides, bienveillants, sincères, faits avec du raisin et avec du soleil, le peuple retrouva sa force, son imagination, son esprit d'initiative, sa vaillance, son antique et robuste joie. D'autant que ses nouveaux pasteurs avaient pris soin d'assurer sa subsistance!

Jusque-là exploités, pillés et terrorisés par les marchands de victuailles, les travailleurs eurent enfin

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le droit de se nourrir, et voici comment. Par une combinaison aussi ingénieuse que simple, il leur suffisait d'exhiber leur livret d'ouvrier pour obtenir une remise de vingt-cinq pour cent sur tous les objets de consommation, et de la sorte ils pouvaient vivre et faire vivre leurs petits.

Mais comment se trouvait compensée la différence entre le prix réel des marchandises et le prix réduit dont bénéficiaient les ouvriers? Tout uniment par un impôt spécial que durent supporter les Magasins plus grands qu'un navire de guerre, ayant comme les villes, des places, des rues et des squares : ceux des Grands Léviathans, ceux des Titans Réunis et ceux des Colosses Associés; attirant à eux, endiguant et confisquant le flot du travail humain, n'est-il pas juste que ces étangs débordants fournissent un filet d'eau à la terre qui meurt de soif? Ces Magasins géants voulurent regimber d'abord et se refuser à payer un tribut si légitime ; mais le ministre de la guerre, le sagace général Tabary, leur fit mettre les pouces et trancha la question, en les menaçant de leur envoyer chaque jour cinquante mille hommes détachés de l'armée, qui achèteraient chacun pour un sou de fil, et de la sorte occasionneraient à leur^ employés une notable perte de temps.

Et tout en parant à ces nécessités premières, le roi Roderic et son ministre Derrua s'occupèrent des beaux-arts. Tls employèrent d'abord les architectes à construire des théâtres où l'on pût respirer! et surtout de hautes et spacieuses halles en fonte de fer et en vitres, chauffées l'hiver, où quiconque avait faim pût manger gratuitement de saines pommes de terre cuites à la vapeur d'eau et boire une eau claire et salubre. Quant aux peintres, ils ne furent pas du tout embarrassés pour utiliser leurs talents.

Estimant que, d'une part, rien n'est plus laid et

par conséquent plus immoral qu'un mur nu; et que, d'autre part, c'est seulement en faisant de la peinture monumentale qu'on apprend à en faire, ils livrèrent aux jeunes peintres, aux élèves de l'École des Beaux- Arts, aux rapins, tous les corridors et vestibules des édifices, toutes les salles d'attente des gares de chemins de fer, avec leurs murailles immenses et désertes, et autorisèrent ces jeunes gens à les couvrir de compositions gigantesques, dont les sujets furent empruntés à l'histoire de tous les temps, aux Archives nationales, aux Bibles, aux légendes, auxiliades, et qui symbolisèrent aussi les modernes conquêtes de la Science.

Les artistes à leur début recevaient seulement des couleurs et leur nourriture, et quelque paraguante pour s'amuser le soir, et dans ces conditions ils se trouvaient infiniment heureux de peindre librement de grandes pages, comme les Rubens et les Véronèse. Parmi leurs œuvres, il y en avait d'absurdes, mais aussi de magnifiques ; beaucoup d'entre elles s'épanouissaient comme des fêtes de couleur, et brillaient par cette fougue, par cette audace, par ce vigoureux et libre génie qu'on ne retrouve que par un effort après les emportements de la jeunesse.

Quant aux peintures tout à fait mauvaises, elles étaient bien vite abolies, recouvertes par d'autres : l'important est de produire sans cesse 1 Aux artistes en renom étaient réservées les mairies, les bibhothèques, les salles des palais nationaux, et il était facile de leur payer cher des décorations qui devenaient pour l'Etat une richesse inestimable.

La question des théâtres semble compliquée ; elle ne l'est pas. Derrua obtint des Chambres que la subvention des théâtres d'opéra fût chaque année exactement proportionnée au nombre d'opéras nouveaux qu'ils représenteraient; par conséquent ils

n'avaient plus d'intérêt à ne pas jouer les compositeurs vivants, et ils les jouèrent. En outre, il est évident qu'Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Molière, étaient des poètes, et que par conséquent leurs fils légitimes ne peuvent être autre chose que des poètes ; car un bœuf ne peut naître d'un crocodile. D'après ce principe, quiconque voulait lire un drame ou une comédie dans un théâtre subventionné, était enfermé dans une chambre nue, sans livres, avec du papier blanc et des plumes, et devait préalablement écrire, sur des sujets historiques ou légendaires qui lui étaient donnés, un fragment épique, une ode, et une ballade à refrain. Grâce à cette mesure, les vaudevillistes restèrent dans les théâtres de vaudeville.

Les statuaires furent occupés à modeler, pour peupler l'avenue du palais, les figures des plus grands poètes depuis Valmîki, le roi Soudraka, le divin Homère, et les images des plus belles femmes qui ont enchanté l'univers, depuis Hélène et Gléopâtre jusqu'à mademoiselle George, et ces statues, fondues en airain, furent revêtues d'une couche d'or parla galvanoplastie, afin qu'elles pussent, ainsi que c'est leur droit, briller et resplendir comme les fronts flamboyants des Soleils.

Tout allait donc pour le mieux; mais le directeur de l'Académie vint demander au roi quand il voudrait bien recevoir le nouvel académicien élu, Myrtil Sarradin, auteur des Chants Furieux.

— « Jamais de la vie ! dit le roi Roderic^ car ce jeune homme est gentil et bien découplé, mais il rime comme une calebasse, et il traite la Prosodie de Turc à More.

— Prenez garde, fit le -directeur, en qui le roi crut alors reconnaître un être abhorré, Sarradin a pour lui le suffrage unanime des Goquecigrues, et si vous ne l'acceptez pas, il n'y a rien de fait!

— Tant pis I » dit Roderic. Mais aussitôt, il sentit une violente secousse, et se retrouva dans l'avenue de l'Opéra, à la table du restaurant, à côté de l'enchanteur Nizery.

— « Ah! s'écria-t-il, tout cela s'est enfui comme un rêve. Je ne regrette qu'une chose : c'est que ma chère Madelon aussi soit chimérique !

— Mais non, cher monsieur, dit l'enchanteur, elle ne l'est pas, car alors je vous aurais volé votre cigare ! Et tenez, la voilà qui passe, là, devant la porte, avec sa hotte sur le dos. »

Roderic Parseval ne se le fit pas dire deux fois, et, sortant précipitamment, il se mit à courir pour rattraper la belle fille.

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