LE JUIF
Par un soir de septembre chaud et orageux, le très jeune comte de Monte-Cristo, assis à une table, devant le café Bignon, sur le boulevard des Italiens, réfléchissait à la difficulté de dépenser même le revenu de l'immense quantité de millions que lui a laissée son père. Il y avait une première représentation au théâtre du Vaudeville, et le jeune homme savourait ce plaisir essentiellement parisien qui consiste à être près de l'endroit où se donne une fête dramatique et à ne pas y assister, à ne pas respirer l'air méphitique de la salle, et à ne pas avoir les jambes cassées à la sortie par le tumultueux écroulement des tabourets. Il regardait passer les flâneurs fumant leurs cigares, les bouquetières portant sur leurs éventaires des roses étonnées de vivre, et les belles filles peintes, au sérieux sourire, balayant le bitume de leurs robes droites et brillantes. Mais bientôt il vit s'approcher de sa table un vieux juif, hideux, jaune, ridé, sali par une barbe de huit jours, blanche et dure, chaussé de souliers troués et vêtu de haillons abominables. Son chapeau très haut, courbé en deux, était par endroits jaune comme un champ d'épis, et, montrant des poches gonflées [comme celle de Bertrand, compagnon de
Robert Macaire, sa redingote semblait contenir tout un monde, et peut-être le contenait-elle en effet.
— (( Ah ! dit avec mauvaise humeur le garçon Anatole, c'est encore vous, père Gad !
— Tenez, fit le Juif en tirant de sa poche une très longue écharpe dont les rayures, jaune, rose et bleu pâle, étaient bordées de galon d'argent fin, voilà pour votre bonne amie. »
Et comme le garçon, continuant à faire la moue et à hausser les épaules, lui laissait toute liberté, le père Gad s'approcha du comte de Monte-Cristo, et l'aborda avec un obséquieux sourire, qui laissa voir ses dents jaunes et sinistres.
— « Monsieur, dit-il, voulez-vous une bonne lorgnette? Je vous la laisserai pour six francs. Elle est bonne parce qu'elle est mauvaise, et qu'en s'en servant pour regarder les femmes, on les voit toutes jolies I Ou bien, (et chaque fois qu'il nommait un objet nouveau, il le tirait de sa poche inépuisable,) voulez-vous un parapluie? Il ne s'ouvre pas, mais je vous le laisserai pour deux francs. Ou bien, voulezvous un bon accordéon? Je vous le laisserai pour trente sous.
— Merci, dit avec bonté le comte de Monte-Cristo, tout cela n'est pas assez cher!
— Eh bieni si monsieur le comte le désire...
— Ah ! dit le jeune homme, vous me connaissez!
— Je connais tout le monde, reprit le père Gad. Tenez, ajouta-t-il en tirant de sa poche un diamant taillé à facettes régulières, et qui brillait d'un merveilleux éclat, voilà une petite pierre assez gentille, quia été vendue autrefois au marquis de Westminster en même temps que le célèbre Nassac. A deux cent cinquante mille francs, c'est pour rienl
— A la bonne heure, dit le comte qui prit le dia-
mant, et qui, ayant demandé une plume à Anatole, signa et donna au juif un chèque représentant la somme indiquée.
— J'ai aussi, reprit avec volubilité le père Gad, faisant mine de fouiller dans sa poche, des Raphaël, des Michel-Ange, des Titien, des Véronèse, une statuette en or par Benvenuto Cellini.
— Eh bien, dit le comte, gardez cela avec les parapluies et les accordéons. Je ne suis pas assez pauvre pour acheter des chefs-d'œuvre, et je m'en tiens à la peinture moderne.
— Mais j'en ai 1 mais j'en ai! s'écria le père Gad. J'ai des Mackart, j'ai des Muncaksy, j'ai un pendant superbe au Charles-Quint, où il y a aussi des seigneurs en habits d'or et des femmes nues. Si monsieur le comte veut se donner la peine de voir? »
Et le Juif tira de sa poche de petites toiles, qui aussitôt se mirent à s'amplifier, à grandir, à devenir géantes et colossales et à s'orner de leurs étincelantes bordures à grand spectacle, décorées avec des ors de diverses couleurs. On s'imaginerait, mais à tort, que ces tableaux énormes, posés à terre sur le boulevard des Italiens, appuyés contre des tables, devaient assembler les passants et faire émeute. Quand le soir est venu, les Parisiens sont si heureux d'être libérés du travail diurne que, tout en se promenant, ils ruminent comme des bœufs, heureux et stupéfaits, et alors on peut bien démolir Paris sans qu'ils s'en aperçoivent.
Après avoir acheté et payé les toiles du père Gad, le comte de Monte-Cristo se demandait comment il les ferait transporter à son hôtel des Champs-Elysées ; mais à ce moment-là il vit, arrêté au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin, un vaste fourgon, dans lequel au fur et à mesure le père Gad faisait charger par des hommes de peine, jaillis on ne sait d'où, les di-
vers objets qu'il venait de vendre au riche et conciliant voyageur.
Il lui vendij des meubles précieux, des bronzes antiques, une pendule portant réellement la signature d'André Boulle, et d'étonnantes étoffes du Japon, sur lesquelles étaient représentés avec un mystérieux génie les flots de la mer et les nuages du ciel et le disque pensif de la lune. Le vieux Gad tirait tout cela de ses poches, dont cependant le volume ne semblait ni augmenter ni diminuer, et dans lesquelles il fourrait entre temps les chèques, les billets et les tas d'or que lui donnait le comte de Monte- Cristo.
— « Eh bien ! dit le jeune homme, je ne veux rien de plus. Allez, maintenant.
— Oui, dit le garçon Anatole, qui s'avança d'un air rogue, en voilà assez!
— Tenez, fit le père Gad en tirant de sa poche un écrin de velours, qui contenait une jolie parure en corail rose, voilà pour votre bonne amie. » Puis de nouveau s'adressant au comte, qu'il semblait vouloir magnétiser avec son pâle sourire :
— « Ce que j'ai de mieux, dit-il, ce sont mes marionnettes vivantes, et vous seriez fâché de ne pas les avoir vues ! Ce sont des marionnettes et elles manœuvrent comme on veut, avec ou sans fils, mais elles sont en chair, et c'est du sang qui court sous leur peau délicate. Ahl regardez, mon joyau le plus précieux, c'est ma marionnette tragédienne ; vous ne sauriez rien acheter de plus beau. »
Et en effet le père Gad tira de sa poche la marionnette tragédienne, et la posa debout sur la table devant laquelle le comte était assis, après avoir disposé autour d'elle et sur les autres tables de petits décors qui, grâce à un ingénieux mécanisme se dressaient ou s'abaissaient, selon les nécessités de
l'action qui devait être représentée. Et en même temps que la petite figure évoluait, marchait, vivait, le Juif décrivait, commentait, expliquait par un discours enfiévré et rapide la scène que le jeune comte de Monte-Cristo avait sous les yeux.
— <( Voyez, disait-il, à présent elle est pauvre, elle a une robe de rien du tout et de méchantes bottines ; son grand front bombé a l'air d'une boîte dont le génie emprisonné veut sortir, ses yeux caves sont comme des trous noirs où brûle une braise enflammée; mais dans ce menton pointu, dans cette bouche triste et farouche, que d'énergie, que de pensée, quel sombre désir! Et maintenant, regardez, car elle est machinée et change à vue de costumes comme les mimes anglais, la voilà portant un léger cercle d'or sur ses cheveux lissés en bandeaux plats; elle ne joue plus de la guitare à la porte du café ; sous sa simple tunique sans ornements, sous son tranquille manteau aux plis de marbre, elle est comme une jeune fille de Sparte ou d'Argos ; et cependant elle est restée une juive, une bonne juive, et dans ses yeux profonds vous verriez l'aride Judée brûlée par le fauve soleil !
« Voyez-la, continua le père Gad, montrant la petite figure, à présent le Bonheur a repétri son visage souffrant, et lui a donné des traits sublimes ! Elle s'avance parée des pourpres brodées, ou en dame dans la ville, serrée dans sa robe de velours, elle porte son châle de cachemire plus noblement et fièrement que nulle princesse du sang ne pourrait le faire I Voyez, dit-il, (et son récit, à mesure qu'il parlait, était représenté fidèlement,) elle règne, elle triomphe, elle est Phèdre, Hermione, Pauline extasiée, conquise par le vrai Dieu; elle est l'idole des princes qui, dans l'antichambre de sa loge, encombrée d'une élite fanatisée, baisent ses mains comme
celles d'une reine. Elle est aussi l'idole du peuple, et enveloppée dans les plis du drapeau, elle chante la Mariseillahe, et on croit voir planer au-dessus de son front la Déesse cuirassée d'écaillés, au casque horrible, qui, la bouche grande ouverte, lance éperdument son cri furieux. Elle parcourt l'univers, partout applaudie, acclamée, adorée, marchant sur les planches jonchées de couronnes et sur les tas de fleurs, et partout faisant vibrer autour d'elle la langue divine de la poésie et l'âme de la France! Mais, comme l'a dit un poète, on meurt en plein bonheur de son malheur passé; au plus beau moment de son génie et de sa gloire, la pauvreté des jours d'enfance la tue ; elle maigrit, elle pâlit, elle souffre, et la voilà enfin qui, belle, transfigurée par l'aurore du réveil prochain, exhale douloureusement son âme de cygne ! »
Gomme le père Gad parlait ainsi, le comte vit en effet dans un petit décor représentant la villa du Cannet, ombragée d'oliviers et de caroubiers, la petite marionnette morte, couchée sur son lit funèbre, dans cet habit de flanelle écarlate ordonné par le médecin, qui fut sa dernière parure et qui ressemblait encore à la pourpre des Dieux. Mais après plusieurs années écoulées, (ainsi que l'annonça le père Gad, car la fuite et le vol effréné des Heures ne peuvent être plastiquement représentés,) la petite marionnette reparaissait, ressuscitait pour recommencer ses conquêtes et ses marches triomphales; mais toute pâle d'avoir traversé le noir Styx et les vagues ombres de la mort, elle renaissait maintenant sous une forme presque immatérielle, et pareille à une de ces Déesses que les primitifs dressent sur quelque pont hardi, reliant entre elles les cimes vertigineuses des Olympes.
Elle était svelte, aérienne, mince comme un lys.
coiffée d'une lumineuse chevelure semblable à un léger brouillard d'or; sa chair était blanche et transparente comme de la nacre, et sa voix, uniquement faite pour la pénétrante harmonie des strophes, était comme le chant ému d'une, lyre. Traînant les riches manteaux et les amples robes superbes, tantôt elle parlait sa langue natale avec une pureté divine, tantôt elle disait avec étonnement la prose cursive, comme si elle eût parlé une langue étrangère, et on admirait alors que sur ses lèvres la banale conversation des gens qui passent dans la rue devenait une symphonie et une musique ! Et comme autrefois, elle s'avançait parmi les acclamations et sur les tapis de fleurs; puis tout à coup, sur un petit chemin de fer dont les rails se mirent à ramper sur les tables du café, dans un petit décor représentant toutes les Amériques, elle s'enfuyait au loin comme une flèche envolée, laissant derrière elle la traînée de feu de sa chevelure.
— « Monsieur le comte, disait le père Gad, dix millions ma petite marionnette, dix millions, c'est pour rien, et je vous donnerai par dessus le marché l'accordéon et le parapluie! Voyez! elle ne se contente pas de mettre la prose vulgaire sur des airs de Pindare ; elle monte en ballon pour aller se baigner dans la lumière rafraîchissante des étoiles; elle peint ; à présent la voilà en petit Pierrot blanc, elle taille le marbre comme un simple Michel-Ange, et elle est servie par un joli petit squelette en habit de page, qui se coiffe d'un béret de velours bleu de ciel et qui, entre ses côtes polies avec soin, accroche coquettement une rose fleurie! Et quand elle est lasse de tous ces t^ravaux, elle se couche, pour se reposer, dans un joli petit cercueil capitonné en soie blanche; le petit cercueil lui-même se renferme dans un étui en chagrin blanc, qui est un vrai chef-
d'œuvre de gaînerie, et vous remarquerez, s'il vous plaît, que le tout peut se mettre facilement dans la poche, ni plus ni moins qu'un porte-cigare! »
Le comte de Monte-Cristo croyait bien que le Juif ne lui montrerait plus rien après cette merveille des merveilles; mais le père Gad en avait encore bien d'autres dans ses poches, et il n'était pas homme à quitter son docile acheteur sans lui avoir exhibé toutes les petites figures qui représentent l'obstiné et puissant génie d'Israël; aussi lui fit-il voir toutes ses marionnettes ! Il tira de ses poches, pleines de cavernes et d'abîmes, le petit libraire qui achète une brochure de cinq sous et qui, en l'administrant bien, en tire vingt millions ; le petit musicien effrayant et frisé qui conduit son armée de trompettes et d'ophicléides, et qui plaque sur des vers de mirliton les ouragans et les tonnerres ; le petit poète beau comme Apollon, qui chante son Romancero et ses Nocturnes, et qui suit dans l'infernal ravin la chasse de la déesse Diane et de la fée Habonde, et de la pâle Hérodiade faisant sauter sur un plat d'or la tête exsangue de Jean-Baptiste et s'amusant folâtrement de cette tète coupée, comme une enfant joue avec une orange!
Enfin le père Gad tira de sa poche un joli petit théâtre, où les Dieux de la Joie et de l'éternelle Beauté étaient bafoués par la haine juive, et où la reine Hélène et le roi Orphée dansaient le cancan, le chahut et la cordace, sur l'air de la Mère Godichon et de Marie, trempe ton pain dans la sauce! Le jeune comte de Monte-Cristo avait acheté et payé sans opposition tout ce que le père Gad avait voulu lui vendre ; mais il ne voulut pas acheter ce petit théâtre envahi déjà par la moisissure, et sur lequel poussaient à vue d'œil des champignons hideux, montrant dans leur chair bleue et verte les pourpres changeantes de la pourriture.
Le ciel s'était empli de larges nuages noirs ; le vent d'orage, qui commençait à souffler, secouait violemment les feuilles des arbres ; déjà de larges gouttes de pluie faisaient, en tombant, leurs taches noires sur l'asphalte du trottoir. Le comte appela Anatole et lui ordonna de faire avancer sa voiture. Le Juif n'avait plus qu'à se retirer ; mais c'est à quoi il ne consentit pas.
— «Oh! dit-il en prenant un air câlin, monsieur le comte m'achètera bien encore quelque chose! Par exemple, une belle propriété, avec un château du seizième siècle, à tourelles, meublé des bibelots les plus rares; la pêche, la chasse, une rivière, deux cents hectares de bois, et beaucoup de souvenirs historiques, car tous les rois, tous les princes, tous les banquiers illustres ont été les hôtes de cette demeure splendide, et les plus belles dames de ce temps ont promené les damas de leurs robes sur ses grands tapis d'herbe! Mais au fait, ajouta-t-il, la vue n'en coûte rien », et malgré la pluie qui tombait avec furie, retenant le comte par un geste suppliant, le père Gad tira de sa poche et posa sur la table une lampe électrique dont la lumière se projeta au loin. Dans cette lumière apparurent les prairies, la large rivière d'argent, les grands bois au feuillage noir, où passa plus vite que le vent une biche en pleurs, et un moment après les chasseurs en habits rouges, traversant la vaste forêt pleine du bruit des cors. Le Juif dit son prix, demanda au comte s'il voulait acheter la propriété, et, sur sa réponse affirmative, la roula comme une toile, avec les cerfs et les chasseurs, et la remit aux hommes de peine, qui l'arrimèrent dans le fourgon, comme tout le reste. La voiture du comte était avancée ; cependant le Juif ne voulait pas lâcher prise.
— « Monsieur le comte, dit-il, j'ai encore...
— C'est assez ! dit le garçon Anatole en l'interrompant, il ne faut plus rien 1
— Tenez, fit le Juif, en mettant la main à sa poche, voilà pour...
— Il n'y a pas de bonne amie qui tienne, s'écria rudement Anatole, allez-vous-en! »
L'orage s'était déchaîné dans toute sa violence, et la pluie tombait à flots. Avec une sombre résignation, le Juif se redressa ; il était maintenant vêtu d'une flottante tunique brune et chaussé de bottines de cuir fauve, et le vent secouait sur ses épaules une longue et noire chevelure. Il tira de sa poche, rassembla dans sa main toutes les monnaies, tous les chèques, tous les billets que lui avait donnés le comte de Monte-Cristo et les compta : cela faisait cinq sous I Son long bâton courbé à la main, il s'en alla sous le torrent ruisselant, tandis que la foudre grondait épouvantablement dans le ciel, et que, dardant ses langues de feu et ses lueurs rouges sur la façade blanche du Vaudeville, le fulgurant éclair donnait une vie intense et absurde au buste fallacieux de monsieur Scribe.
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