LA FEMME
Presque tous les soirs, Philippe Henriat et Lucien Hono se rendent chez leur ami Edgard Fel, dans le petit appartement encombré de livres qu'il occupe à l'étage le plus élevé d'une maison située sur le boulevard des Invalides. Tous les trois entièrement voués à l'étude des sciences philosophiques, ces jeunes gens avides de savoir approfondissent les travaux récents, les découvertes, les systèmes, examinent les documents nouveaux, discutent les hypothèses, et ne se séparent qu'à une heure avancée de la nuit, non sans avoir abordé d'autres sujets de conversation, car il n'est rien qui ne devienne un objet de recherches et de controverses, quand l'esprit s'applique à pénétrer le sens intime des choses et à en dégager le caractère essentiel. C'est ainsi qu'il y a peu de jours, à grand renfort d'érudition et de raisonnements ingénieux, Edgard Fel et Lucien Hono s'efforcèrent d'établir l'infériorité de la Femme, sans que leur éloquence pût en aucune façon entamer la conviction toute contraire dePhilippe Henriat.
Suivant eux , rien n'appartient réellement à la Femme, ni ses sentiments, que nous lui avons inculqués, ni son esprit, changeant et vague reflet du nôtre, ni même sa beauté, imaginée, voulue et cul-
tivée par nous comme la Rose des jardins. Philippe irrité par ces cruels discours, quitta ses amis, voulut rentrer seul, et se mit à marcher à grands pas sur le boulevard désert, en évoquant l'image de cette Béatrice que tout jeune homme a en lui, quand le Libertinage ne l'a pas effacée et tuée. Mais, en arrivant près des Invalides, il fut agité d'un douloureux tressaillement, car un spectacle hideux, entrevu à la lueur encore lointaine d'un bec de gaz, avait glacé à la fois tout le sang de ses veines.
— « 0 ciel! se dit-il, est-ce que mes amis auraient raison? Non, aucun homme, si abandonné et déchu qu'on le suppose, ne peut tomber à un tel degré d'abaissement, et véritablement cette créature épouvantable à voir pourrait-elle en effet ne pas être une femelle? »
L'être que Philippe regardait ainsi était un monstre, un tas de loques, une dégradation, une profanation, une épave humaine, une infâme caricature de l'Eve aux flancs sacrés. Sa face couleur de terre, ridée, tachée, souillée, striée, craquelée, avait été visiblement modelée par tous les ignobles appétits, par tous les vices, par la faim, par l'envie, par l'avidité , par l'incurable misère, et pourtant dans son mystérieux œil glauque chantait comme une ridicule promesse, tandis que sur sa bouche décolorée, plus terne que la peau de son visage, errait follement l'absurde ressouvenir d'une vieille volupté. Le reste n'était que haillons, lambeaux troués, effilochés, déchiquetés, dans lesquels il y avait plus de boue et de crasse que d'étoffe, et qui, à la fois étriqués et flottants sur un corps large, osseux et maigre, révoltaient la pensée par leur invraisemblance. Cette ombre, cette exilée de tout, cette pauvresse parfois jetait à rien du tout, à la solitude, au silence, à la nuit, un effronté regard en coulisse, cherchant à
dévorer une proie absente; puis elle tirait de sa poche un cornet à tabac où il n'y avait plus de tabac, et le respirait avidement, ou courbée sur les tas d'ordures, marchant à quatre pattes comme une bête, elle y ramassait des objets informes, qu'elle faisait disparaître dans la masse de ses affreux vêtements. Puis Philippe s'étant approché la vit aborder avec son infernal sourire un passant attardé, qui s'éloigna rapidement, après lui avoir mis dans la main une poignée de sous.
Par quelle aberration, par quelle curiosité malsaine Philippe Henriat fut-il entraîné à suivre de loin cette vagabonde à laquelle il aurait frémi de parler, mais dont le sourire et la claire prunelle lui causaient à voir un agaçant et atroce plaisir, car la Femme, s'étant aperçue qu'elle était suivie, se retournait souvent, et alors décochait au jeune homme des œillades inouïes et funèbres? Parfois, à travers les rues sombres du faubourg Saint-Germain, il la perdait longtemps de vue, puis l'apercevait de nouveau à la clarté du gaz; mais peu à peu, à chacune de ces apparitions, il lui sembla que la Femme devenait moins vieille, moins épouvantable, quoique ce fussent toujours le même regard et le même sourire.
Maintenant ses haillons étaient devenus une honnête robe d'orléansbrun ; ses pieds, qui tout à l'heure, nus dans ses bas en morceaux, trouaient des souliers d'homme déchirés, étaient maintenant chaussés de bottines quelconques; le mouchoir à carreaux chiffonné en tapon sur sa tête s'était changé en un madras propre et bien attaché ; au lieu des cheveux blancs sans beauté, d'une nuance verdâtre, qui s'en échappaient naguère, c'étaient des bandeaux châtain clair, grisonnant à peine ; la Femme, que Henriat crut avoir mal vue d'abord, avait l'air d'une femme de chambre de quarante ans, impudique,
cherchant par dépravation quelque aventure nocturne. Le jeune homme la vit mieux encore sur le pont de la Concorde où elle se retourna une fois de plus pour lui sourire ; elle était alors comme une grisette de Bordeaux, jeune, attirante, jolie sous son foulard bleu turquoise qui couvrait à demi ses cheveux chatoyants, d'un beau blond fauve; son corps façonné comme par la main artiste d'un Glodion, avait pris de gracieuses inflexions serpentines, et, soulagé du poids horrible qu'il avait sur le cœur, Philippe comprit enfin pourquoi il avait suivi l'étrange chasseresse! Il voulut même l'aborder, mais il en fut empêché par le passage de plusieurs voitures, qui rapidement se succédèrent ; et sans doute elle marcha ensuite d'un pas extraordinairement rapide, car après l'avoir vue assez loin devant lui dans la rue Royale et sur le boulevard de la Madeleine, c'est seulement plus loin que l'Opéra, sur le boulevard des Capucines, où les passants étaient encore assez nombreux, qu'il parvint à la rejoindre.
C'était bien elle : comment s'y méprendre! Elle eût été reconnaissable entre toutes, cette prunelle attirante, pareille à un lac immobile! Mais sous son joli chapeau retroussé, où éclatait une rose vermeille, jolie, superbe, audacieuse, fardée, portant magnifiquement sa robe de satin où miroitait la lumière, la Femme, que les derniers promeneurs, subitement affolés et domptés, convoitèrent tous à la fois d'un œil avide, les évita dédaigneusement, en jetant sur eux le regard ennuyé d'une louve qui n'a plus faim. Henriat se planta devant elle, décidé à lui parler, mais à ce moment-là même, s'étant détournée d'un pas, elle monta dans une voiture de maître qui semblait l'attendre, et dont les corrects valets de pied, poudrés à blanc, se tenaient immobiles comme des statues, sous leur livrée bleu de ciel.
Gomme un écolier qu'il était encîore, Philippe Henriat suivit la voiture en courant, et arriva en même temps qu'elle à la porte d'une maison du boulevard Poissonnière, où se donnait une grande soirée, et où, au milieu du tumulte des équipages, les cavaliers et les dames aux riches toilettes mettaient pied à terre, et commençaient à gravir le grand escalier. La Femme, elle aussi, descendit de sa voiture ; Philippe reconnut son calme, son tragique, son stupéfiant œil glauque, et montant derrière elle, il se réjouit du hasard qui l'avait fait dîner chez son illustre professeur Marest avant d'aller passer la soirée chez Edgard Fel, car, grâce à cette circonstance, il se trouvait vêtu de son habit noir et pouvait, sans attirer l'attention, entrer dans un bal où il n'était pas invité; d'ailleurs, pour suivre son inconnue, il fût entré dans le troisième cercle de l'enfer!
Cependant il eut la bonne fortune de rencontrer tout de suite un ami qui fut censé l'avoir amené, et le présenta aux maîtres de la maison. Il était libre de regarder le spectacle qui s'offrait à ses yeux, et qui certes avait de quoi l'occuper, car à peine s'étaitelle assise dans un des salons, que la Femme, devant qui s'empressaient les princes, les ducs, les génies, les vieillards illustres, et autour de laquelle s'élevait un murmure de louanges, était devenue l'objet de tous les respects, de toutes les admirations, de tous les hommages. Sa robe blanche, brodée de fleurs mêlées de perles et de pierreries, moulait merveilleusement son corps svelte ; il semblait que tout célébrât la gloire de ses bras nus; dahs sa blonde chevelure dorée, les diamants, comme une rosée céleste, jetaient orgueilleusement leurs humides étincelles, et sur ses lèvres pâles errait avec amour une rose et fine lumière.
Philippe entendit qu'en lui parlant on lui disait :
« Madame la duchesse » ; et jamais sans doute ce titre ne fut mieux justifié, car elle était, s'il en fut jamais, une conductrice des hommes; tous semblaient ne vivre, ne respirer, ne penser que pour elle et avec sa permission, et pour la charmer trouvaient des paroles non vulgaires, qui n'avaient pas encore été dites. Tout en les écoutant- d'un air distrait, elle regardait Philippe Henriat, l'attirait de son pâle œil bleu, semblait lui dire : « Viens, pour que je te sacrifie tout ce triomphe, et que je le mette sous tes pieds ! » Mais lui tremblant, timide, cloué au parquet par je ne sais quelle épouvante, il n'osait s'approcher, et il était encore immobile à sa place, que la grande Femme victorieuse était déjà sortie des salons, laissant comme une angoisse de folie et d'amour derrière la traîne lumineuse de sa robe.
Philippe se précipita alors sur ses pas; il la vit remonter dans sa voiture, et de nouveau suivit cette voiture, dont les chevaux s'enfuyaient rapidement sur l'asphalte du boulevard. Mais la neige avaitcommencé à tomber pendant que le jeune homme contemplait dans le bal ravi la duchesse aux cheveux d'or ; l'équipage s'engouffra dans une rue et la neige tomba alors si drue, si serrée, si épaisse, que Philippe Henriat, aveuglé, glacé, muré dans une nuit douloureusement opaque, à la fois blanche et noire, ne voyait plus rien et marchait guidé seulement par le bruit que faisaient les pas des chevaux. Il marcha ainsi pendant des heures, ne comprenant pas que cette course pût être si longue; mais tout à coup les pas des chevaux se multiplièrent,, ils devinrent pareils à ceux qu'on entend lorsque s'avance une troupe de cavaliers. La lune s'était levée dans le ciel ; Philippe vit une plaine déserte , un fleuve glacé au bord duquel se dressaient de rares arbres aux branches noires à moitié couvertes de neige, et près de lui passa, au galop des
chevaux rapides , une troupe de guerrières, d'Amazones aux courtes tuniques, farouchement vêtues de peaux de bêtes, chaussées de bottines de cuir brut à moitié velues , et serrant sur leurs seins le bouclier arrondi, doublement échancré, sur lequel elles assujettissent leurs javelots. Sauvages, éperdues, savourant encore la soif assouvie du carnage, parfois tourmentant de la main des coutelas dans les larges fourreaux d'électrum, ou les grands arcs qui se bandent à l'envers, elles revenaient certainement de quelque combat nocturne^ car plus d'une parmi elles avait les bras souillés et sanglants. Sur leurs casques étaient ciselées des têtes de monstres horribles, et un dragon à la gueule ouverte semblait s'envoler sur celui de la Reine, qui passa dans un vol effréné, mais en qui Philippe eut le temps de revoir la Femme qu'il avait suivie toute la nuit, et dont il reconnut le long regard glacé et le froid sourire.
Il marcha, marcha encore, atteignit enfin les limites du steppe désert, et peu de temps après, au moment où le soleil se levait dans la pourpre rose et violette et embrasait tout de ses gerbes de feu, il entra dans une ville où les murs des palais étaient recouverts de peintures éclatantes et vernies, représentant des figures d'hommes, d'oiseaux, de poissons et des scènes de guerre; où les fortifications dressaient leurs tours menaçantes; où les jardins, suspendus en l'air sur les hautes terrasses, élevaient en plein ciel leurs bosquets et leurs vertes forêts toutes pleines de chants d'oiseaux. Aux fenêtres étaient appendus des tentures bariolées et des tapis ; le pavé était jonché de branches de myrtes et de palmiers; le peuple en tuniques de lin, en vêtements de mille couleurs, poussait des acclamations de joie, et au milieu des nuages d'encens et de santal
qui emplissaient l'air, Philippe vit passer près de lui l'éblouissant cortège de la Reine.
Montée sur un grand char carré, aux roues dorées hautes comme un homme et peint de toutes sortes de couleurs, abritée par un grand parasol, derrière lequel volait au vent un voile de pourpre brodé d'or, la Reine triomphante portait sur son front une couronne d'or crénelée, constellée d'énormes rubis, de saphirs, de béryls, d'émeraudes et de diamants bruts. Ses cheveux, frisés et calamistrés , tombaient en une masse sur ses épaules, et sur son oreille s'ouvrait une grosse fleur de nelumbium. Sa robe de dessous, collante, rouge à petits carreaux brodés rose, son écharpe faisant plusieurs fois le tour du corps, semée de rosaces à huit feuilles, ornée d'une très large bordure de personnages et d'animaux fantastiques, puis de glands et de franges ; sa canne surmontée d'une rose à huit pétales, dont chacun était fait d'une pierre différente, paraient magnifiquement cette dominatrice des hommes.
Près d'elle, posant une patte sur le rebord du char, son Lion, couvert de bijoux et de bracelets, regardait la foule avec une dédaigneuse mansuétude. Philippe vit, comme dans un rêve, les chevaux harnachés de cuir rouge, aux aigrettes de plumes, à la crinière et à la queue frisées, aux frontaux de laine de toutes couleurs, les chasse-mouches, les eunuques flabellifères, les gardes aux souliers recourbés, aux casques pointus, aux armures de cuivre rouge clayonné, tenant leurs arcs dans la main droite. La Reine avait fait un signe au robuste cocher à grande barbe, aux chefs des eunuques blancs et noirs, et subitement le char s'était arrêté. De son œil glauque, cette Reine, cette Femme toujours retrouvée, disait distinctement à Philippe : « Viens! prends place à mon côté, sois mon maître! » Mais cette
fois encore, le jeune homme n'osa pas obéir, et, prenant une rue transversale où la foule était peu nombreuse, il s'enfuit, toujours hâtant le pas, courant, se pressant, dévorant l'espace pendant un long temps dont il eut à peine conscience, jusqu'à ce qu'il fût arrivé au bord de la mer.
C'était, sous un ciel de saphir, une mer bleue qui frémissait d'amour, d'attente, d'un désir infini; les îles violettes tremblaient d'espoir, et l'air ému avait la douceur d'un immense baiser. Alors s'accomplit le sacré, le suprême mystère I De l'écume sanglante, elle naquit;, Elle, la Bienheureuse, la Reine vénérable, la Vierge aux beaux cheveux, la Femme I sur laquelle ruisselaient les perles humides. Géante, elle montrait son jeune corps gracieux, rosé et blanc comme la neige, ses bras, son ventre, la gloire de ses seins. La lumière dans l'air devint d'une blancheur si intense, si pénétrante, si voluptueusement enivrée, que ni les yeux de Philippe, ni son cœur ne purent supporter cette délirante joie. Il tomba évanoui et, tout mort qu'il était, se sentit douloureusement envahi par la noire, sinistre et profonde obscurité, qui succédait en lui à ce ruissellement de clarté divine. Il s'éveilla dans la nuit, près des Invalides ; sur lui était penchée la vieille au mouchoir en tapon, à la face grise et terreuse, qui s'efforçait de le rappeler à la vie.
— « Eh bien, disait-elle, ça ne va donc pas, mon joli garçon? •
— Ahl c'est toi, c'est toil s'écria Philippe, toi la Femme! » Et lui donnant sa bourse pleine d'or, « Tiens, dit-il, achète-toi de la pourpre, des satins, des perles, des diamants!
— Oh! murmura la loqueteuse, ça ne serait pas à faire! Je m'achèterai un joli petit mobilier chez Grespin aîné, un bon lit plat, deux chaises dépa-
reillées, une armoire à glace en faux sapin, je ne te dis que çàl Et tu sais, tu trouveras toujours chez moi un bon verre de mêlé-cassis. » Et elle ajouta d'un vieil air polisson : « Sans compter le reste ! » Le lendemain soir, les trois amis se trouvaient réunis, comme d'ordinaire, chez Edgar Fel, et Lucien Hono voulut reprendre la conversation précédente.
— « Décidément, fit-il, la Femme...
— Ohl dit Philippe, encore pâle et pensif, ne te hâte pas de juger la Femme; car, en tout ce qui la concerne, il y a du pour et du contre ! «