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LE BON MINISTRE

Monsieur Henri Ghastan est sans nul doute le plus aimable ministre que nous ayons eu depuis de longues années et, de plus, il est assez enthousiaste pour concevoir la perfection et pour vouloir la réaliser. Il voulait faire* grand, il avait des idées sublimes et d'autres qui n'étaient pas mauvaises ; âgé de trente-trois ans et, jusque-là ayant vécu dans l'étude au fond de sa province, il ignorait que la Politique tourne sur elle-même, et de très bonne foi il prétendait marcher en avant dans cette cage d'écureuil. Il n'avait qu'un seul défaut : il arrêtait dans la rue des gens qui ne lui demandaient rien, et leur promettait la lune, après quoi il ne la leur donnait pas; il ressemblait à l'ancienne Loterie, qui enivrait l'homme d'espérance et faisait voltiger autour de lui le chœur charmant des Illusions.

De plus, marié à une bonne, jolie et excellente femme, Ghastan lui avait toujours été fidèle; mais si le député avait pu se cloîtrer dans sa maison, au milieu de ses livres, sous la douce clarté d'un regard ami, le ministre soudainement transporté dans les salons, dans les fêtes, dans les coulisses de l'Opéra, venait sans transition de découvrir les femmes ; il avait la tête pleine de folles chevelures, d'épaules

nues, de maillots de soie rose, commençait à prendre au sérieux les spirituelles Parisiennes qui prétendaient admirer son génie, et s'il ne mordait pas encore dans le fruit défendu, en avait déjà l'eau à la bouche.

Ce Normand, avide de bonheur pour lui-même, tâchait de donner le bonheur à tout le monde sous la forme la plus simple et la moins coûteuse ; il promettait, promettait toujours, et sa longue chevelure d'or, sa barbe d'un blond pâle, pareille à des cheveux de femme, ses joues rouges comme des pommes, le regard de ses yeux bleus, ses lèvres souriantes semblaient déjà des flatteries adressées aux premiers venus.

Un matin, à l'heure de l'audience, tandis que l'antichambre regorgeait de monde, et que Ghastan songeait dans sa tête à recevoir le moins de gens possible et à payer les autres avec sa meilleure monnaie de singe, il ne fut pas peu étonné de voir son fidèle huissier Lozier introduire, sans avoir reçu aucun ordre, une dame d'une admirable beauté, qui tout de suite s'assit, approcha ses petits pieds du feu, prit un écran japonais pour protéger son visage, et sans nul embarras, parut être chez elle, à la façon hautaine des rois et des voleurs. Certes, le ministre pouvait trouver étrange que son domicile officiel fût violé avec un tel sans-gêne ; mais il est trop optimiste pour ne pas faire bon accueil à qui que ce soit, et pour rien au monde il n'eût avoué à la séduisante visiteuse qu'il ne la reconnaissait pas du tout.

— « Croyez, madame, lui dit-il, que je m'occupe de ce que vous souhaitez.

— Mais, dit la dame, je ne souhaite absolument rien! Mettez que j'ai eu le caprice de voir de près l'homme dont tout Paris s'occupe, de toucher la table sur laquelle vous écrivez les belles choses que

VOUS dites à la Chambre, et enfin de vous voler quelques minutes, tandis que les solliciteurs, les profesfesseurs, les académiciens murmurent là-dedans, comme les flots de la mer ! Enfin, si vous vous en souvenez, j'ai eu le plaisir de causer avec vous hier soir, au bal de madame de Brèves ; vous m'avez dit expressément que vous êtes tout a moi, et je viens savoir si c'est la vérité.

— En doutez-vous ! s'écria Ghastan, avec l'accent de la plus profonde conviction.

— Eh bien ! fit la visiteuse, racontez-moi le conte du petit Chaperon Rouge. »

Pour le coup, le ministre eut envie de se révolter; mais les prunelles fauves où roulaient des étincelles d'or le brûlaient délicieusement, il regardait une main rose, transparente dans la lumière, puis, sur le chanet, les bottines puce ; il se sentit vaincu, récita docilement, et Lozier, qui entrait, ne pouvant plus contenir la foule exaspérée, entendit avec stupéfaction son ministre murmurer d'une voix émue et tremblante :

— « Il étoit une fois une petite fille de village, la plus jolie qu'on eût su voir; sa mère en étoit folle et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyoit si bien, que partout on l'appeloit le petit Chaperon Rouge... »

D'un geste impatient, Chastan renvoya l'importun, et tombant au pieds de la visiteuse inconnue :

— « Ah! s'écria-t-il, je n'aimerai plus jamais d'autres femmes que vous !

— Tu ne crois pas dire si vrai ! fit la dame, qui était devenue une belle fée à la robe d'argent et aux ailes de papillon couleur d'azur, rayées de bandes noires; pour les femmes autres que moi, n'y compte plus, et toutefois je fais une exception en faveur de

ta bonne, gracieuse et fidèle femme Eugénie. Pour moi, je suis la fée Nour; tu m'as très bien raconté le conte du petit Chaperon Rouge, et pour la peine, je t'accorde un précieux don : c'est qu'à l'avenir, quoi que tu. aies fait pour cela, il te sera impossible d'avoir menti ! »

Ayant ainsi parlé, la Fée prit son essor et s'envola par la fenêtre ouverte. Le ministre se sentait un peu humilié et tremblait qu'on ne vit cette créature ailée sortir de chez lui en plein jour; mais ce fut une crainte vaine. Les solliciteurs étaient si occupés à vouloir forcer la porte et les domestiques à ne pas faire le ménage, que nul d'entre eux n'eut l'idée de regarder du côté du jardin, et sans que personne l'eût aperçue, la fée Nour eut le temps de se changer en hirondelle et de se joindre à d'autres hirondelles qui s'enfuyaient au-dessus des toits des maisons. Bien que Ghastan soit assez instruit pour savoir que, grâce aux plantations et aux squares de monsieur Alphand, il y a à Paris presque autant de Fées que d'oiseaux, il ne laissait pas de songer à cette singulière aventure. Quant à croire qu'il n'aurait plus jamais le droit d'obéir à un caprice d'amour ni d'entretenir sa chère popularité en promettant aux gens monts et merveilles, c'est à quoi il ne pouvait se résoudre; il s'imagina que la Fée n'avait parlé que par manière de plaisanterie, et d'ailleurs il se dit avec raison qu'il saurait bien vite à quoi s'en tenir.

Après avoir le plus rapidement possible expédié ceux d'entre les visiteurs qu'il ne pouvait s'empêcher de recevoir, Ghastan, qui pour le moment vivait en garçon, sa femme étant allée passer quelques sesemaines en Normandie, fit à la hâte un déjeuner frugal, et comme le temps était superbe, se donna le grand plaisir de sortir à pied, pour humer le soleil.

A peine arrivé sur le boulevard Saint-Germain, il aperçut un pauvre professeur d'un lycée de province, qu'il connaissait depuis longtemps. Triste et mal vêtu, ce misérable n'aurait certes pas eu l'audace d'aborder son ministre; mais le ministre courut à lui, et lui prenant les mains avec effusion :

— «Ah! çà, mon cher Samers, lui dit-il, pourquoi n'êtes vous pas décoré?

— Hélas! monsieur le ministre, fît Samers, je n'ai pas une si haute ambition. Si je pouvais seulement obtenir un peu d'avancement...

— Non, non, dit Ghastan, vous êtes trop modeste; vous aurez l'avancement et vous aurez la croix. G'est moi qui le veux. »

Et il s'éloigna en souriant à Samers dans sa soyeuse barbe blonde. Après lui, il rencontra cinq autres professeurs, et leur promit cinq autres croix. Il était en verve, si bien que Lozier étant venu à passer, le ministre lui fît signe de s'arrêter et lui dit à brûlepourpoint :

— « Au bout du compte, Lozier, vous êtes un garçon intelligent. Pourquoi ne sériez-vous pas, tout comme un autre, officier d'académie, avec le ruban violet !

— Quoi, dit Lozier, monsieur le ministre y penset-il? Un simple huissier ! »

En réalité, monsieur le ministre n'y pensait pas du tout ; mais il n'était pas fâché de se prouver à luimême qu'il pouvait encore promettre ce qu'il voulait, et faire voir aux bons passants crédules le ciel d'où tombent les alouettes toutes rôties.

Encouragé par ce premier succès, il se résolut à braver d'une manière encore plus décisive les fâcheux pronostics de la fée Nour. Justement, l'occasion était là sous sa main, et toute trouvée. La veille h l'Opéra, au foyer de la Danse, où voltigeaient autour de lui,

en le regardant curieusement, les Salle, les Sacré, les Vendoni, les Chabot, les Rat, les Stilb 2°, les Ottolini 1'"'', il avait audacieusement promis à la jolie Flot 2® de lui faire obtenir un pas important dans le prochain ballet. Et la belle fille, toute simple, tout unie, qui n'engendre pas la mélancolie et ne cherche pas midi à quatorze heures, lui avait répondu avec une naïve effronterie, qui frisait l'innocence :

— « Si monsieur le ministre veut me faire l'honneur de venir me voir demain chez moi, nous causerons de cette affaire-là ! »

Lorsque Henri Ghastan entra dans le petit salon bleu et vert. Flot 2" le fit asseoir sur un divan, puis sembla chercher des yeux un siège pour s'asseoir elle-même, et sans doute n'en trouvant pas qui fût à sa convenance, s'assit sur le tapis, aux pieds du ministre, après s'être débarrassée d'un peignoir trop chaud, et par conséquent inutile. Sa chevelure, qui s'était dénouée, débordait sur les genoux de Ghastan ; Flot levait vers lui sa bouche ouverte aux blanches dents et ses yeux de faunesse; sa mince camisole de soie était ouverte, et, s'échappant de la chemise mal fermée, ses seins aigus montraient leurs bouts roses.

— « Gansons I » dit-elle.

Ghastan savait à merveille ce qu'il avait h dire ; mais à ce moment-là, il se sentit gelé et morfondu comme s'il avait eu dans les veines, au lieu de sang, l'eau glacée du Gydnus ; il comprit qu'on pouvait le mettre cuire, sans qu'il se réchauffât, sur les bûchers môme de l'Inquisition, et en même temps il vit passer dans la glace, en face de lui, le vague et fuyant reflet de la fée Nour, dont l'ironique sourire disait clairement : « Pas d'autre femme que moi, si ce n'est la tienne ! » Voyant que rien ne pouvait le tirer de ce mauvais pas, il s'enfuit, quitta Flot S'' en lui posant sur le front le baiser d'oncle de Huy Gomez,

et en la laissant honteuse comme une poule qu'un renard n'aurait pas prise. Cependant, il murmurait en lui-même, non sans inquiétude : « Est-ce que par hasard cette fantasque oiselle aux plumes d'argent m'aurait dit la vérité? »

Quelques instants plus tard, assis au conseil des ministres, Chastan, absolument ébaubi, recevait des mains d'un personnage bienveillant et grave, qui les lui remettait signés, des papiers dont l'homme d'État était pourtant bien certain de n'avoir pas sollicité la signature.

— « Mon cher ministre, lui dit son interlocuteur, je n'ai pas voulu vous contrarier, quoiqu'il soit peutêtre bizarre de décorer en un jour six professeurs tout à fait inconnus, dont les services n'ont rien de particulièrement remarquable. Mais, par exemple, n'avez-vous pas été excessif en exigeant pour votre huissier les palmes d'officier d'académie?

— Mais, fit Chastan embarrassé, Lozier est un très savant helléniste...

— Alors, dit avec douceur le personnage bienveillant, peut-être faudrait-il en faire autre chose qu'un huissier! »

Le pauvre Chastan était confondu. Quoi! ses promesses les plus absurdes étaient immédiatement réalisées, et de la sorte, comme le lui avait prédit la fée Nour, il se trouvait en effet n'avoir pas menti ! De retour au ministère, son premier soin fut d'interroger son huissier.

— « Lozier, lui dit-il, êtes-vous helléniste?

— Mon Dieu! oui, monsieur le ministre. Je m'en étais caché avec soin, pour pouvoir travailler en paix dans une humble situation. Au fond, je suis docteur ès-lettres; depuis dix ans je revise les textes d'Aristophane, et je m'occupe d'une étude approndie sur la métrique de Pindare.

— Eh bieni mon brave, dit Ghastan, adieu la sécurité. Vous serez professeur dans un collège, il le faut; mais soyez prudent : ne laissez pas trop voir que vous savez le greci »

En dépit de ces évidences, l'aimable Normand ne pouvait s'habituer à ne pas montrer des étoiles en plein midi, tant cette astronomie lui était familière ! C'est ainsi qu'ayant donné un grand dîner de poètes, d'artistes, de membres de l'Institut, qui étaient venus les uns avec leur croix de commandeur et les autres tout seuls, le ministre expliqua fort bien à quel point il est fâcheux que le génie français ne soit pas quelquefois retrempé aux sources étrangères, et promit formellement qu'un drame historique de Shakespeare serait monté à la Comédie-Française. Pour tous les assistants, et aussi pour le ministre qui l'avait faite, cette promesse fantaisiste ne fut rien autre chose qu'une gasconnade normande, et Chastan n'y pensait déjà plus lorsque, devant présider le conseil général, il alla faire un court voyage dans son pays, où, sans désemparer, il promit dans un seul arrondissement douze bureaux de tabac.

Mais, à son retour, il trouva le monde artistique en grand émoi ; le Cot^iolan de Shakespeare, avec son peuple, ses luttes tumultueuses, sa Rome grouillante et vivante, était en pleine répétition à la Comédie-Française, à la grande stupéfaction des sociétaires, du comité d'administration et du semainier de service, qui ne se rappelaient pas comment la chose s'était faite. Rappelé à la hâte par une dépêche, l'administrateur, qui à ce moment-là buvait les eaux d'Aix en Savoie, revint précipitamment, et le drame ne fut pas joué, car un tel scandale eût été trop contraire à la nature des choses; mais il s'en était fallu de bien peu ! Quant aux bureaux de tabacj ils furent accordés aux protégés de Chastan,

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parce que, malheureusement, leurs titulaires étaient tous morts dans un récent accident de chemin de fer ; et toutefois on fit observer au ministre que désormais il devait se restreindre, sans quoi la France entière ne suffirait pas à ses libéralités.

Donc, Ghastan se corrigea sur ce point ; car promettre sans pouvoir savourer le plaisir d'avoir menti, est-ce contentement? Mais il renonça plus difficilement à l'orgueil de se voir encensé par les femmes ambitieuses qui, pour tirer pied ou aile d'un homme politique, tentent de lui faire croire qu'il est aimé pour lui-même!

C'est ainsi qu'à un bal donné au ministère, après le retour de madame Ghastan, le ministre, réfugié dans un petit salon, s'enivrait d'ingénieuses flatteries, poétiquement murmurées à son oreille par cette romanesque madame de Rubri qui, pour faire oublier que les ongles au Temps l'ont égratignée, prend maintenant des poses penchées et parle avec une voix d'harmonica. Le danger était d'autant plus grave que madame Ghastan, pilotée par monsieur de Persent, son cousin plus intéressé qu'intéressant, écoutait à la porte. Mais la fée Nour, qui tout à coup apparut voltigeante dans un rayon, dicta au ministre une telle réponse, que la mûrissante Ophélia s'enfuit épouvantée.

Le soir, après le départ des invités, madame Eugénie Ghastan avoua tout. Gracieuse dans le peignoir transparent qui moulait son beau corps, les pieds nus dans ses pantoufles de velours blanc, et inondée par sa fauve chevelure où les flammes de la cheminée jetaient des reflets roses, cette charmante femme était infiniment plus séduisante que ne le fut jamais Flot 2".

— « Maintenant, mon cher mari, dit-elle, il s'agit de me donner un bon baiser.

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— (( Par ma foi ! dit le ministre alfriandé, je vous en donnerai plus de vingt! »

A peine eut-il prononcé ces mots, qu'il trembla, en se ressouvenant qu'il n'avait plus le droit ni la possibilité de faire une promesse sans la tenir. Mais le vin était tiré, il fallait le boire. Et, après tout, un vin délicieux !

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