RÔLE A TIROIRS
Ceci se passait il y a quelques jours à peine. Satan * vieillissant faisait encore très bonne figure avec ses moustaches hérissées, ses bouts de favoris et ses cheveux de cuivre rose plaqués sur son front en accent circonflexe. Son élégant veston était d'autant plus couleur de feu qu'il avait été taillé en effet dans une nappe de flamme. Tout en fumant son cigare de braise écarlate, le Roi ressentait la petite impression de froid dont il souffre toujours à cette époque do l'année, et cependant ses fins souliers de fer rougi dans la fournaise le réchauffaient peu à peu et communiquaient à son corps leur douce température.
— « Mon cher enfant, disait-il au démon Sadaï, je suis on ne peut plus satisfait des travaux que tu as exécutés pour moi ; tu as fait des merveilles, comme architecte et comme décorateur. A notre vieux décor tragique, orné de colonnades ridicules, tu as substitué un enfer amusant, original et d'une réjouissante modernité. Je ne saurais te dire à quel point j'aime cet arbre de corail dont les rameaux embrassent tout mon cabinet de travail, et ce plafond brillant fait d'un seul rubis évidemment faux, (mais nous savons qu'il n'y a rien de vrai!) et ces lacs miroitants et ces squares uniquement ornés de
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Fleurs du Mal. Ce qui m'en plaît surtout, c'est que tout cela est fait de pierreries, d'émaux, de bronzes colorés par l'électricité et de métaux en fusion, et que l'eau et les végétaux réels en ont été sévèrement bannis. Demande-moi ce que tu veux pour ta récompense, et tu l'obtiendras à l'instant même.
— Eh bien! Sire, dit Sadaï, je voudrais aller passer vingt-quatre heures parmi les hommes.
— Oh ! non, pas cela ! fit Satan, pas de surnaturel sur la terre! On m'accuse déjà d'appartenir au parti clérical, et pour rien au monde je ne voudrais troubler l'harmonie d'une époque de progrès, qui a pour principal caractère d'être scientifique.
— Mais Sire, dit Sadaï en passant ses longs doigts de nacre dans sa chevelure bleue, si vous me permettez de faire un petit voyage chez les Parisiens, je prétends ne leur faire voir absolument rien de surnaturel. Au contraire, j'ai le projet de me montrer effroyablement naturel. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas? vous savez. Sire, que les cantonniers se divertissent en ne cassant pas de cailloux, et que le bonheur des filles est de coucher toutes seules. Eh bien ! moi, je voudrais me soûler d'actes honorables, entasser les bonnes actions et me plonger tout entier dans un bain de vertu.
— S'il en est ainsi, va, mon fils, dit Satan, c'est encore la vertu qui me procure les meilleurs bénéfices. Mais, tiens, voici une bonne traite sur la maison" Rothschild, car, à Paris, un diable sans argent est un pauvre diable, et dans ce pays-là on n'est même pas assez riche pour mourir de faim, si l'on n'a pas beaucoup d'or monnayé dans ses poches. »
Une minute après, Sadaï était sur la terre, et après avoir réalisé ses fonds, il louait une Victoria à la journée et se faisait conduire à l'Académie Française, où l'on se préparait à décerner le prix de poé-
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sie. En traversant la cour, il vit, occupé à causer avec de belles dames, le célèbre Mirjolet, qui devait lire un rapport sur les compositions rivales, et, voulant accomplir lui-même une besogne si agréable, il prit aussitôt la svelte figure de cet académicien. Il lui emprunta ses petits yeux pointus, sa bouche pareille à un trait léger finement jeté par un habile calligraphe ; comme lui il eut l'air d'une lame de couteau vue de face, du coté du tranchant, et il lut, en son lieu et place, un rapport qu'il avait soudainement et sans difficulté aucune tiré de son âme.
— « Messieurs, disait-il en terminant, les autres concurrenls étant écartés pour des raisons qui vous ont semblé péremptoires, nous restons en face de deux compétiteurs, le numéro 29 et le numéro 8. Quel est celui que nous devons couronner? Poser la question devant des juges tels que vous, c'est la résoudre ! Le numéro 8 a pour lui cet égarement que l'on nomme l'inspiration, le mouvement, don tout matériel, la dangereuse harmonie, le puéril choix des mots sonores, le vain éclat des rimes, et, je l'accorde volontiers, un certain génie ; mais qu'estce que le génie, sinon une névrose? Et sommes-nous ici pour récompenser les névroses?
« Au contraire, messieurs, l'autre, le numéro 29 ignore entièrement les éléments de la prosodie et la règle des participes ; il rime comme une bourrique pourrait jouer de la tlùte ; son vocabulaire se compose d'une trentaine de mots aussi mal choisis que cela est possible, et en tant qu'artiste, il est, je dois en convenir, absolument imbécile ; mais il célèbre réconomie, les plaisirs modestes, le devoir triomphant de la passion, et la réconfortante supériorité de la raison sur rimagination déréglée. Messieurs, si la poésie consiste, en effet, à louer la médiocrité de l'âme, le mépris de l'inutile splendeur, l'humble
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soumission aux lois sociales, (etqui oserait dire qu'il n'en est pas ainsi?) nous nous devons à nous-mêmes de couronner le numéro 29, qui est, dans le meilleur sens du mot, un poète, c'est-à-dire un citoyen utile, assez maître de lui pour dédaigner les troublantes ivresses de l'art et pour sacrifier courageusement la forme à l'idée. »
Gomme Sadaï achevait cet honnête discours, le vrai Mirjolet entrait dans la salle; le diable s'étant rendu invisible, en sortit aussitôt, et se rendit au Palais de Justice, où l'on jugeait madame Jeanne Tarade, accusée d'adultère, et son prétendu complice, le jeune Henri Paulet.
Les faits étaient très simples; ces deux enfants s'aimaient, devaient être unis, quand les millions de Tarade, financier et brasseur de grandes affaires, avaient décidé autrement la question. Usant de leur autorité, de leur ascendant moral, de la respectueuse affection que Jeanne avait pour eux, les parents de la jeune fille l'avaient décidée ou plutôt forcée à épouser cet heureux joueur. Une fois le mariage fait et son caprice assouvi, le financier avait repris sa vie ordinaire, protégeant les belles-petites, offrant des palais meublés de bibelots aux chanteuses d'opérette, et suivant avec fidélité les traditions de Polichinelle, tandis que Jeanne, humble, soumise, souriante, dévorait en secret sa douleur, et que Henri, frappé au cœur, dépérissait, devenait semblable à un spectre, et n'était plus que l'ombre de lui-même. La maladie le cloua dans son lit, ses forces s'éteignirent ; les médecins déclarèrent qu'il était perdu et qu'il allait mourir.
Jeanne en fut informée ; alors elle quitta tout, et sans se cacher, sans prendre aucune précaution, elle se rendit au chevet du malheureux qu'elle n'avait pas cessé d'aimer et à qui elle voulait dire un adieu
suprême. C'est à ce moment que, surprise par son mari assisté de témoins et d'un commissaire de police, elle avait été arrêtée et jetée en prison.
Cependant sa présence avait rendu la vie à Henri Paulet, qui mourait de se croire oublié, et cette heureuse circonstance avait permis au mari de réunir les deux coupables sur le même banc d'infamie. Ayant endormi d'un sommeil magique le magistrat chargé de prononcer le réquisitoire, au moment même où il endossait sa robe pour se rendre à l'audience, le démon Sadaï avait usurpé sans façon sa figure et son costume, et, grâce à cette combinaison si simple, ce fut lui qui, au lieu et place du ministère public, se donna le délicat plaisir de défendre la morale outragée.
— « Tout d'abord, dit-il, écartons les perfides insinuations qu'on n'a pas craint de diriger contre un mari honorable, entouré de l'estime publique et si cruellement offensé. On nous dit qu'il était lié d'amitié avec des artistes, qu'il leur offrait parfois de riches présents et même des palais ornés de tableaux, de statues, de meubles somptueux? Eh ! quel emploi plus noble peut-on faire de la fortune, dans cette France qui, avec raison, se glorifie de régner sur les intelligences et de continuer par ses traditions la Grèce maternelle? On veut qu'il y ait eu là plus qu'une protection éclairée; eh! quand même le financier respecté se serait permis quelques distractions pour lesquelles la société se montre justement indulgente, qui ne sait que chez un galant homme, de telles fantaisies, bien vite envolées, ne sont que les floraisons capricieuses de l'esprit, et ne tirent nullement à conséquence ?
Mais je viens au point sérieux de la cause. Volontairement, cyniquement, avec préméditation, la demoiselle Clerex, femme Tarade, a commis le crime
dont elle est accusée; vous la condamnerez, au nom de la famille meurlrie, de la morale bafouée, de la société chancelante sur ses bases, et ébranlée par de tels exemples, comme nous ne l'avons que trop vu par les désordres qui ont signalé les dernières réunions électorales. C'est en plein jour, le regard assuré, ayant sur le front la rougeur de l'orgueil, que la femme Tarade s'est rendue audacieusement chez son vil complice, avec le désir, la résolution et la ferme volonté d'y perpétrer l'adultère.
On nous dit que ce séducteur, que ce don Juan avide de plaisirs était mourant. La preuve qu'il n'était pas mourant, c'est qu'il n'est pas mort, et que le voilà sur ce banc, attendant la sentence vengeresse. On objecte que l'honorable monsieur Tarade est entré chez Paulet sur les pas de sa femme, et pour ainsi dire en même temps qu'elle. Eh ! fallait-il qu'il laissât consommer le crime presque sous ses yeux !
En vérité, toute patience a des bornes, et c'est aussi demander trop de longanimité à ce mari blessé dans ses plus chères espérances. Mais, dites-vous, si le complice de la demoiselle Glerex n'était pas mourant, il était du moins malade. Qu'en savez-vous ! Et la ligne de démarcation est-elle bien facile à établir entre ceux qui sont malades et ceux qui ne le sont pas?
Vous avez pour vous le témoignage des médecins; mais ce témoignage, nous l'estimons à sa juste valeur, depuis le grand Molière ; il nous a appris que le bonnet pointa ne donne pas la science infuse, et que pour connaître les lois mystérieuses qui régissent le corps humain^, il ne suffit pas de s'écrier pédantesqucmcnt : Cahricla^, arci thuram^ catalamm, singularlter, noininativo, hivc niusa^ la muse, bonus ^ bona, bonum. Oui. messieurs, vous condamnerez la
femme Tarade, qui sans doute n'en est pas à son coup d'essai ; quant à son complice, il partagera la destinée qu'il lui a faite, et ce n'est pas au médecin complaisant, c'est à ce Lovelace, à ce Faublas, à ce Richelieu au petit pied que vous direz en ouvrant devant lui les portes de la prison : « Dignus, dignus est inti^are ! •>•>
Le faux magistrat parla sur ce ton longtemps encore, et il ne quitta pas le tribunal sans avoir assuré par son éloquent discours la répression du forfait et le triomphe de la vertu. Ayant accompli ce bel exploit, le démon Sadaï se donna la prestance, les favoris et le pardessus clair d'un honnête négociant, et se fit conduire sur le boulevard de la Madeleine, où le plus opulent des magasins de jouets d'enfants était alors à vendre. Le diable en vacances l'acheta, le paya comptant, en prit immédiatement livraison, et par les ressources de son art, ayant fait disparaître les marchandises qu'il contenait, le peupla à l'instant d'objets nouveaux et inattendus. Ces objets, Sadaï les tira de son front ou de la paume de ses mains, comme pourrait le faire le professeur Verbeck; cependant il y en avait une quantité innombrable, et s'il avait fallu les faire venir de chez les fabricants, trente chariots n'auraient pas suffi à les apporter. Puis sur l'enseigne parurent, écrits en lettres d'or, sur lesquelles brillait, venu on ne sait d'où, un reflet flamboyant, ces mots pleins de promesses : Jouets utiles. Récréation vertueuse et moralisatrice.
Bientôt attirée par l'éclat de cette dorure, une foule de parents et d'enfants s'attroupa devant le magasin, et se mit à lire les grands prospectus imprimés en vermillon et collés sur les glaces de la devanture. Ces factums expliquaient nettement comme quoi le temps est venu d'amuser les enfants,
non plus avec des jeux frivoles, mais avec des jouets scientifiques et progressistes. Le négociant démon annonçait qu'il était venu opérer cette révolution, et une fois entrés dans la boutique, les passants purent voir qu'il n'avait pas menti.
En effet, on y trouvait, non des balles, des cerceaux, des villages aux toits rouges, des arbres d'un vert cru gentiment frisés, des canons de bois, des petits théâtres, des chevaux à roulettes, des ânes de carton, des caniches à la peau rose, mais de petites charrues mécaniques, de petites machines à ensemencer, à moissonner, à lier les gerbes, à traire les vaches, à battre le beurre; et au lieu des antiques pantins vicieux, des Polichinelles bossus ruisselants de paillettes^ des Pierrots blancs comme la neige des lys, des Paillasses vêtus de belle toile à matelas, des Auriols choquant leurs cymbales, c'étaient maintenant des marionnettes représentant les hommes utiles : Christophe Colomb, ïorricelli, Jacquart, Sauvage, inventeur de l'hélice.
Les parents, heureux d'économiser ainsi l'achat d'une Biographie universelle, et ravis d'enseigner sommairement l'agriculture à leurs petits, destinés à devenir papetiers ou notaires, achetaient avec frénésie ces jouets progressistes, tandis que les enfants poussaient de longs hurlements de rage et redemandaient à grands cris les arbres frisés, et Arlequin et Polichinelle ! Mais nous ne sommes pas au monde pour nous amuser; on le leur fit bien voir. Satisfait d'avoir ainsi inculqué à toute une génération les vrais principes utilitaires, le démon Sadaï laissa à ses commis le soin de continuer la vente, et, voulant savourer jusqu'au bout les extatiques ivresses de la vertu, s'en alla tout droit chez la femme la plus vertueuse de Paris.
C'est cette belle Eveline Romer qui compose des
symphonies, et joue de la harpe comme jadis elle eût joué de la lyre, et qui serait presque une Muse, si elle avait une âme. Pure comme l'affreuse neige des cimes, elle n'a jamais senti un baiser effleurer sa main; sa chair exempte de tout affront n'a jamais été caressée, même par les petits doigts d'un enfant, et ses lèvres n'ont jamais été touchées, même par une fleur. En revanche, Eveline, reine et dominatrice, veut être aimée, adorée, désirée follement par quiconque l'approche; elle n'admet pas qu'un homme, si épris qu'il puisse être d'une autre femme, se dérobe à son empire, et dans le partage des amours, elle prend toutes les parts, par la raison qu'elle se nomme Lion. Sa joie, c'est d'allumer, d'attiser, de souffler le feu du désir, et après de jeter sur ce feu la glace de son mépris ; c'est de voir un misérable se tordre à ses pieds, ivre de désespoir, et d'attacher froidement sur lui son énigmatique regard de Sphinge. Cependant, comme il n'y a pas de monstre parfait, Eveline avait fini par être touchée ; éperdument chérie par le jeune prince Jean de Gauro, elle n'avait pu se soustr-aire à la contagion de cet amour, elle se sentait désarmée, et elle venait d'écrire au prince une petite lettre qui l'appelait, le consolait, le guérissait de tous les maux soufferts. Mais à ce moment-là entra la tante Irma, ridée, funeste, tragique avec ses yeux bleus comme un lac, son teint d'or fauve et ses cheveux blonds coupés de mèches plus pâles. Elle prit la lettre, la déchira et en jeta les morceaux dans le feu, tandis qu'à l'insu d'elle-même, Eveline ftomer se réjouissait intérieurement qu'on l'eût empêchée d'être pitoyable.
— « Allons, ma fille, pas de niaiseries! » dit la vieille, (ou plutôt le démon Sadaï qui, pour mieux cultiver la morale, avait pris la figure de la tante Irma.) Et la fausse vieille ajouta : « Tu es vertueuse.
reste vertueuse ! Tiens, dit-elle en tirant d'un sac de maroquin rouge qu'elle portait, des bagues, des pendants d'oreilles, des nœuds de diamants, des colliers de rubis entourés de perles, voilà ce que t'envoient tes amoureux dédaignés ; crois-tu qu'ils t'en offriraient autant s'ils étaient heureux? Mais surtout, ne renonce pas à la suprême, à la frénétique joie de fouler sous tes pieds les cœurs, les âmes, les esprits, les génies, de tourmenter et de malmener tout ce docile troupeau des hommes, et de n'être pas souillée par leurs viles caresses î Ah ! crois-moi, garde-toi toi-même, et seulement ainsi tu seras toujours aimée et tu régneras.
— Oui, murmura Eveline Romer, dont les yeux froids jetèrent des éclairs, et je resterai vierge ! Oui, reprit-elle après un silence, horriblement vierge ! »
Après cette dernière campagne, le démon Sadaï, content de lui et en fait de vertu n'espérant pas faire mieux, frappa la terre du pied et s'engloutit dans les rouges enfers. — « Eh bien! mon fils, lui demanda Satan avec bienveillance, t'es-tu bien amusé?
— Parfaitement, fit Sadaï en secouant sa chevelure bleue, et je crois avoir dépassé de très loin feu monsieur, de Montyon. Voyez-vous Sire, j'avais grand besoin d'aller faire un tour là-bas et d'y collectionner toutes sortes de bonnes intentions, car, vous avez pu le remarquer, le pavage des enfers est dans un état déplorable. C'est d'ailleurs absolument comme dans la rue de l'Eperon, à Paris. »