UN DEBUT LITTERAIRE
On prétend qu'il est malaisé d'obtenir la sagesse et le bonheur. Au contraire, rien n'est plus facile que de se les procurer ; pour cela, il suffit de prendre en pitié les misérables, de ne pas mettre d'argent de côté, et de ne jamais songer au lendemain. L'ingénu, le savant, le spirituel Gérard de Nerval, adressant un paquet de copie à un ami, qui était en même temps son rédacteur en chef, lui écrivait de Gonstantinople : « Si tu peux m'envoyer un peu d'argent, cela me fera plaisir; cependant je ne suis pas inquiet, parce que j'ai encore dix francs. » A plus forte raison ne devait pas être inquiet, le jeune poète Eugène de Lédignan qui, l'été dernier, faisait son tour de France, pour voir des hommes, des femmes, des villes et des paysages ; car, allant à pied de Ghalais à Fontanil, par un sentier ombragé qui côtoie de grands escarpements rocheux, et admirant à cœur joie cette âpre et sauvage nature du Dauphiné qui fortifie l'âme, il avait encore dans sa poche trente-cinq francs : une pièce de vingt francs, une de dix et une de cinq. Bientôt il vit venir une vieille, vieille femme, pâle sous sa longue chevelure grise, au milieu de laquelle se dressait un épi rebelle. De temps en temps, elle se courbait au pied
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des roches et y ramassait des racines^ qu'elle mangeait avidement.
— « Ma bonne femme, dit Eugène, pourquoi donc mangez-vous des racines?
— C'est, répondit la vieille, parce que je n'ai pas de pain. »
Le poète lui donna une de ses pièces, naturellement la meilleure, celle de vingt francs, et continua gaiement son chemin en chantant la chanson de Ronsard : Lorsque au temple nous sei'ons... Mais il ne tarda pas à rencontrer une seconde vieille, qui avait sous l'œil droit un signe brun d'un aspect farouche. Elle marchait sur ses pauvres pieds nus souillés par le sable et déchirés par les épines.
— a Ma bonne femme, lui dit-il, pourquoi donc marchez-vous pieds nus?
— C'est, répondit la vieille, parce que je n'ai pas de souliers. »
Eugène lui donna bien vite sa pièce de dix francs, et se remit en route. Au bout de très peu d'instants, il rencontra une troisième vieille, dont la lèvre était bordée d'une étroite moustache noire. Pour tout vêtement, cette malheureuse était couverte d'un vieux sac de toile, serré autour de sa ceinture par un mauvais bout de corde.
— <■(■ Ma bonne femme, lui dit-il, pourquoi donc êtes- vous vêtue d'un sac?
— C'est, répondit la vieille, parce que je n'ai pas de chemise. »
Le poète lui donna sa pièce de cinq francs, avec le grand regret de ne pouvoir faire mieux, et reprit sa marche. Mais aussitôt un oiseau rouge, étalant son plumage du plus éclatant cinabre, un très petit oiseau merveilleusement peint de vermillon pur, se mit à voler en chantant autour de sa tête, puis devant lui, comme pour lui montrer le chemin. Puis
l'oiseau, quittant le sentier qui mène à Fontanil, s'enfuit sur une colline ardue, couronnée d'un bouquet de bois, et Eugène le suivit docilement, pour l'amour de la bonne musique et aussi pour l'amour du rouge. D'ailleurs, il ne se sentaitpas d'aise, étant rentré dans son état normal de poète, c'est-à-dire ne possédant plus aucun or monnayé, et n'ayant pas d'autres richesses que celle de ses rimes. La seule chose qui le chagrinait un peu, c'est qu'il lui restait juste assez de tabac pour fumer une seule cigarette; mais cette unique cigarette, il se mit à la rouler tout de suite, n'ayant aucune propension à l'avarice. Gomme il se préparait à l'allumer, l'oiseau rouge poussa un petit cri triomphal, si furieux et si extraordinairement perçant que le poète surpris laissa tomber sa cigarette, la dernière 1 dans un trou, dans un énorme gouffre ouvert près de lui, que tout d'abord il n'avait pas remarqué, et dont les bords étaient hérissés de pierres à demi recouvertes de rameaux de vignes sauvages.
Eugène entreprit d'y retrouver sa cigarette : tout fumeur comprendra qu'il serait allé la chercher en enfer, comme le roi Orphée son Eurydice! Il put descendre une vingtaine de pieds en s'accrochant aux pointes de rochers et à quelques arbrisseaux. 'Puis il trouva une corde attachée à un arbuste, et, l'empoignant, se laissa glisser jusqu'à une sombre caverne où gémissait une sorte de Styx pâle et funèbre, traversa des portiques, des salles, des colonnades, et arriva enfin à une chambre de diamant et de lumière, où les stalactites tombant des voûtes et les stalagmites montant du sol formaient un splendide fouillis de vivants cristaux, suavement éclairés par des flammes bleues.
Les stalactites jaillissaient en végétations démesurées, étalant leurs hardis feuillages, devenant
murailles, draperies, lianes, dentelles, voûies, écharpes, architectures, colonnes librement élancées, lourds piliers, paysages dressés comme des toiles; là, buires, amphores, coffrets ciselés; puis, lustres et torchères, où brûlaient les flammes d'azur. Au milieu de la chambre, une stalagmite figurait une table, couverte d'une blanche nappe idéalement fine, et auprès de laquelle un petit lit de damas rose feuille sèche invitait le poète à se coucher voluptueusement. Il mourait de faim; cependant ce qu'il désirait rencontrer là, ce n'était pas un déjeuner.
C'était d'abord et avant tout ce qu'il y rencontra en effet, c'est-à-dire un paquet de scaferlati supérieur pesant cinquante grammes, un cahier de papier Job et une boîte d'allumettes suédoises. Il fuma trois cigarettes de suite, avec trop de plaisir pour prendre le temps de s'étonner ; mais bientôt les fumeries se rangèrent d'elles-mêmes dans un coin avec ordre, et dans la clarté s'ébauchèrent sur la table les vagues lignes d'un déjeuner, qui peu à peu devinrent un déjeuner réel, dont les plats se succédèrent l'un à l'autre sans aucune trace do service matériel et visible. Oh! bien peu de chose! ce qui suffit à une fillette ou à un assembleur de rimes. Des huîtres vertes de Marennes, de minces lames de jambon danois, une truite de source cuite à la Saint-Florentin, selon la recette et formule de l'ancien hôtel de la Reyniôre, deux ortolans rôtis dans leur armure de mie de pain, des beignets de fraises, des confitures de roses, et comme vins, du muscat de Gemenos, de l'Hermitage rouge et, pour finir, du Malaga blanc.
Ayant achevé cette dinette, qu'il avait dévorée de bon appétit, Eugène soupirait après son café; mais il ne l'attendit pas longtemps. Devant lui parut un verre russe, enveloppé d'un étui de filigrane
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à anse, et tout de suite entrèrent trois Demoiselles, qui portaient la cafetière, le sucrier et le flacon plein d'une eau-de-vie de topaze. La première, en robe couleur de lune, avait dans ses blonds cheveux un épi rebelle, et mâchait comme par jeu une racine odorante. La seconde avait sous son œil droit un signe brun ; elle était vêtue d'un habit fait de violettes, et marchait pieds nus. La troisième souriante, secouant sa noire chevelure, montrait ses dents en entr'ouvrant sa bouche rougissante, au-dessus de laquelle brillait comme un léger duvet sombre, et comme sa robe pourprée, posée à même sa peau, était ent'rouverte sur les neigeuses blancheurs du sein aigu, il était facile de voir qu'elle n'avait pas de chemise.
— « Bonjour, monsieur, dit la Demoiselle à l'épi. C'est pour avoir l'honneur de vous servir. Nous sommes Fées de notre état. Moi, je suis la fée Hama. La demoiselle qui marche pieds nus est notre sœur Sesmé, et notre plus jeune sœur, la fée Tiô est celle qui n'a pas de chemise. Et vous, monsieur, vous vous nommez?
— Eugène de Lédignan.
— Fort bien. Votre profession?
— Poète lyrique.
— Hem ! dit la fée Hama, il ne faudrait pas dire cela à la gendarmerie!
— N'importe! fit Sesmé. Où sont vos œuvres complètes ?
— Dans ma poche, répondit Eugène.
— Eh bien! dit à son tour la folle Tiô, lisez-nous un poème quelconque. »
A ce moment, en même temps femmes, visions et rayons, lumineuses ligures portant dans leurs mains des luths et des lyres de formes antiques et oubliées, une innombrable troupe de Fées étaient en-
trées dans la chambre de diamant, et se tenant les unes debout, les autres en l'air, penchées et voltigeantes, attachaient sur le rimeur leurs vagues et douces prunelles. Sans se faire aucunement prier, Eugène, ayant roulé et allumé une cigarette, lut son poème intitulé La Gloire de Monlmarlre, sorte de paysage épique traité dans le goût de Martinn, qui d'un commun accord fut trouvé congrûment troussé. Tiô le lui prit des mains en disant :
— « Ma foil je l'envoie à monsieur Charles Buloz, pour la Revue des Deux-Mondes. »
Puis elle lança en l'air le manuscrit, qui s'envola avec une rapidité vertigineuse. A la prière des Demoiselles, Eugène de Lédignan lut un second poème : La Duchesse Antonie.
— (( Par Hercule! dit Sesmé, celui-là est tout à fait mauvais.» Et se tournant vers Eugène : « Est-ce votre avis? demanda-t-elle.
— C'est mon avis », dit le poète.
Forte de cette approbation, Sesmé lança en l'air le manuscrit, qui s'enflamma comme un punch et s'évanouit en vapeur et en fumée, sans produire aucune cendre.
En revanche, un troisième poème, intitulé Salmacis, fut jugé excellent, et ayant annoncé l'intention de l'offrir à madame Juliette Adam pour la Nouvelle Revue, la fée Hama jeta par dessus sa tète les feuillets noircis, qui s'envolèrent comme ceux de //« Gloire de Montmartre , et d'un vol encore plus furieux. Eugène aurait pu trouver bizarre cette façon d'expédier la copie; mais, heureusement pour lui, il n'est pas raisonneur, et, d'autre part, il ne voulait en aucune façon contrarier les Demoiselles, qui lui avaient fourni à point un si bon déjeuner, et surtout, ô mon âme ! le paquet de tabac et le papier à cigarettes. Il s'enivrait du calme et des reflets de
pâle saphir et de l'ondoiement des Fées voltigeantes et des froides blancheurs diamantées des stalactites, quand la fée Hama vint le tirer de sa rêverie.
— « Time is money, dit-elle. Les affaires sont les affaires. Occupons-nous maintenant d'objets sérieux. J'ai une commande à vous faire, et vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'il s'agit ici de copie très bien payée. Veuillez avoir la bonté de composer^, spécialement pour moi, une Ballade à la vieille mode française, où les mêmes sonorités de rimes, répétées exactement d'un couplet à l'autre et aussi dans le suprême Envoi, soient comme les cris des Nymphes chasseresses, qui, de loin, s'appellent et se répondent à travers les frémissants taillis de la forêt.
— Et pour moi, dit la fée Sesmé, un Rondeau comme ceux de Voiture, où le Refrain, trois fois ramené avec art, ressemble aux ondulations du col d'un cygne, qui se plonge dans l'eau et tout à coup reparaît, incliné chaque fois dans une inflexion nouvelle et inattendue.
— Et pour moi, dit Tiô, un Triolet dont les trilles éclatent comme ceux que le rossignol brode en notes de flamme sur le noir manteau de la Nuit, tiô, tiô, tiô, tiô, tiotinx! Voulez-vous du papier et des plumes, et comme disait votre éminent confrère monsieur Scribe, tout ce qu'il faut pour écrire?
— Merci, mademoiselle, fit Eugène, ces rhythmes divers me sont assez familiers pour que je puisse en jouer sans préparation, comme un bouvier souffle dans sa flûte. Prêtez-moi une oreille indulgente, et daignez, je vous prie^ excuser les fautes du chanteur. »
Ayant ainsi parlé, le rimeur improvisa tout d'une haleine la Ballade de la fée Hama, dont les cheveux se dressent en épi, le Rondeau pour la fée Sesmé, ayant
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pour refrain : A ses pieds nus, et le Triolet, commençant par ces deux vers : Certes le zéphyr est content Que Tiô n'ait pas de chemise. Après quoi, sans désemparer, il fit encore un Rondeau redoublé, un Sonnet, un Huitain, un Dizain et une Villanelle, pour d'autres Demoiselles fées qui les lui avaient demandés, et il acheva tous ces petits ouvrages de façon à satisfaire entièrement sa clientèle. Les Fées ne voulurent pas être en reste avec lui, et avec leurs luths et leurs frissonnantes lyres lui jouèrent une symphonie vague, traînante, monotone, délicieusement dénuée de toute intention descriptive, aux sons de laquelle il s'endormit d'un rafraîchissant et calme sommeil.
Quand il se réveilla, il était couché sur la mousse et appuyé à un quartier de roche, au bord de la route de terre qui va de A^oreppe à Grenoble. Il ne se demanda pas s'il avait rêvé, car il n'avait pas la mauvaise habitude de vouloir distinguer ses rêves de la réalité. 11 se leva frais- et dispos, gêné seulement par un poids assez lourd qu'il sentait dans sa poche. C'était celui d'une bourse de soie rouge brodée à son chiffre et pleine d'or, car la fée Hama, selon sa promesse, avait tenu à payer la copie. Ce fardeau embarrassait beaucoup notre poète ; mais il en fut bientôt délivré.
Après avoir marché quelque temps , il vit devant la porte d'une chaumière une famille de paysans que les huissiers venaient d'en chasser; il leur donna la moitié de son or, et plus loin il donna l'autre moitié à une troupe de comédiens errants, parés de vêtements héroïques et superbes, qui, faute de mieux, grignotaient sur leur chariot des croûtes de pain dur. Cependant, il retrouva bientôt une pièce d'or qui s'était engagée dans les mailles de la bourse, et bon gré mal gré dut accepter cette
aubaine, tant il est difficile de ne pas être riche! Après donc avoir continué son voyage, tantôt avec les aises d'un financier, et le reste du temps nourri à la façon des petits oiseaux, Eugène de Lédignan revint à Paris, chercher sa mansarde située près du ciel. Tout d'abord, il trouva chez sa portière les numéros de la Revue des Deux-Mondes et de la Nouvelle Revue où avaient paru ses poèmes, et des lettres où madame Juliette Adam et monsieur Charles Buloz lui prodiguaient les plus enthousiastes et les plus sincères compliments. Le lendemain, il reçut une invitation pour le bal de la Présidence, et il se rendit à cette fête, où les rivières de diamants des dames et les plaques d'ordres sur les habits noirs brillaient presque autant que les stalactites de la grotte des Fées. Les reines du bal, deux personnes admirables, que cherchaient tous les regards et qu'Eugène entendit nommer près de lui, brillaient dans la clarté sous le ruissellement de leurs parures ; comme tout le monde, le poète contemplait avec ravissement leur merveilleuse beauté; mais, distrait sans doute, il ne remarqua pas que madame de Firminy avait un épi dressé dans ses cheveux blonds, et que sa sœur, madame de Norante, avait sous son œil droit un signe brun. Un flot de foule avait porté Eugène près d'elles; madame de Firminy le prit par la main et le présentant à un personnage grave et trcs entouré :
— « Oui, monsieur le ministre, dit-elle, en continuant sans doute une conversation commencée, voilà pour le moment notre meilleur jeune poète, et modeste! car il a pu sans sourciller voir brûler un de ses poèmes.
— Eh bien, dit aimablement le ministre, nous donnerons à monsieur de Lédignan une mission, afin qu'il puisse toucher de ses mains les colliers
d'Hélène, reine de Sparte, et revoir la Grèce natale. » Eugène eut à peine le temps de remercier^ et se trouva emporté dans le tourbillon de la valse , car il paraît qu'il avait invité une valseuse. Et la tenant dans ses bras, il s'envola de si bon cœur, au bruit de la musique effrénée, qu'ils arrivèrent, haletants, fous et charmés, dans un boudoir vide, où le poète, perdant la tête, baisa ardemment la lèvre rouge de sa danseuse, au-dessus de laquelle brillait un léger duvet.
— « Ahl vous, par exemple, je vous reconnais, s'écria-t-il éperdu, vous êtes la fée Tio!
— Oui, dit avec un rire charmant la folle Tiô, qui lui avait rendu son baiser, je vais quelquefois dans le monde! »
C'est à ce concours de circonstances que le très jeune rimeur a dû ses heureux débuts dans la littérature, car un peu d'aide fait grand bien. Il faut avoir pitié de toutes les femmes, et il faut aider et secourir celles qui sont vêtues de loques et marchent pieds nus sur les cailloux, pour avoir le droit de revoir dans les jardins étincelants celles qui traînent victorieusement sur un pavé d'or leurs robes de pourpre et de violettes.