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LES MUSICIENS

Vers la fin du second empire, arriva à Paris un jeune homme de dix-sept ans, nommé Gésaire. C'était un enfant trouvé qui, abandonné sans doute à sa naissance dans le village de Charavine, un des plus pauvres de l'Isère, par quelque ouvrière d'une des papeteries ou des toileries de Voiron, avait été recueilli et élevé chez des paysans, par les soins du curé Yvelin. Ce brave homme, savant prodigieux et complètement ignoré, avait pu enseignera son élève toutes les sciences, et notamment la musique et la poésie, car — on peut juger par là de sa naïveté divine ! — il ne soupçonnait pas que ce fussent aujourd'hui deux choses séparées, et il les mêlait dans son inspiration, comme aux premiers âges du monde.

Quand le curé mourut, Césaire, nommé ainsi parce qu'il avait été trouvé vagissant le 27 août, recueillit l'héritage de son protecteur, montant à une somme de deux cents francs, et partit à pied pour Paris. Tanné, robuste, coiffe en broussaille, regardant devant lui avec des yeux de lion, bien conseillé par la nature abrupte d'un pays de sable où le déluge a laissé ses cailloux et ses coquillages, bercé par les plaintes du lac Paladru, où la nuit on entend gémir la ville submergée, Césaire, qui lisait le grec et

l'hébreu comme le français, et qui n'avait connu que les livres, le curé Yvelin et les paysans, n'avait pas encore entendu une bêtise depuis qu'il était au monde, et son génie s'était développé comme une fleur magnifique et sauvage.

Quelques jours après son arrivée, dans le petit restaurant du quartier latin où il mangeait, il fit par hasard la connaissance de l'organiste de Saint- Séverin, nommé Evan, qui avait, comme lui, une érudition profonde^ et ces deux grands musiciens inconnus ne tardèrent pas à se lier d'une étroite amitié. Accompagnant Evan à l'orgue où souvent il le remplaçait, et, grâce à lui, ayant trouvé quelques pauvres leçons, Césaire composait pour l'église et pour ses élèves des chefs-d'œuvre dont il ne pensait nullement à tirer une renommée ou un lucre quelconques, non plus qu'un arbre géant ne pense à vendre ou à exploiter ses rameaux, qui poussent librement sous le ciel.

A ce compte, il ne mangeait guère; mais, tout enfant, il avait connu les privations, qui n'étaient rien pour lui, et pouvant acheter la musique de Bach, de Beethoven et de Mozart, chez les bouquinistes du quai où on la vend au poids, ayant même pu acquérir un Homère, un Pindare, un Shakespeare dans l'édition à trente sous, quelques poètes latins et des volumes dépareillés de Hugo, il se trouvait parfaitement heureux. Evan h'abitant avec sa mère vieille et infirme, dont il devait respecter le sommeil, les deux amis se réunissaient le soir, quand ils pouvaient acheter de l'huile pour la lampe, dans le galetas que Gésaire habitait rue Serpente, et qu'il avait meublé d'un lit de sangle, d'une table de bois blanc, d'une ancienne épinette d'Erard achetée sept francs, mais qu'il avait habilement raccoiïïmodée, et de deux tabourets de paille.

Là, ils faisaient une musique dont la suavité eût ravi les anges, et Gésaire récitait, ou le plus souvent chantait ses poèmes intenses, profondément sincères, brûlés d'amour, frémissants d'une immense pitié, qui semblaient planer sur nos misères, comme des vols d'aigles éperdus. Parfois, le vieux Joam venait écouter les deux musiciens, et, pour leur laisser les tabourets, demeurait debout. Tout Paris connaît ce mathématicien illustre, qui, pour vivre, n'a que ses appointements de l'Institut, et dont l'effrayante science épouvante les gouvernements, qui se vengent de lui en l'écartant des positions officielles, ce dont il ne s'aperçoit même pas^, car il vit à ces hauteurs vertigineuses où l'idée entraîne ses adeptes en plein absolu, et leur donne alors des jouissances ignorées. La musique n'avait pas de secrets pour ce savant, qui, au bout des calculs humains, avait trouvé l'âme évidente et visible, et pour qui l'accident essentiellement transitoire appelé « matière » n'était qu'une façon d'être du rapide mouvement imposé au fluide universel.

Le malheur voulut qu'Evan et Gésaire tombèrent malades à quelques jours de distance, et comme ils ne pouvaient se suppléer l'un l'autre, ce fut pour eux non-seulement la gêne, mais la faim, la misère sans ressource. Evan se rétablit le premier; mais il ne pouvait sortir encore, ses élèves venaient à grand'peine chez lui, et d'ailleurs l'arriéré le dévorait. Il se devait avant tout à sa vieille mère, et il se trouva tout à fait incapable de venir en aide à son compagnon. Alors il se décida à écrire à leur unique ami, monsieur Joam. L'excellent vieillard accourut chez Gésaire, qu'il trouva exténué, faute de tout, de couvertures, de médicaments, et surtout de nourriture, et qui, secouru tout juste assez pour ne pas mourir, par des voisins aussi pauvres que lui, n'avait

même pas pu demander les conseils d'un médecin. Il lui laissa fraternellement tout ce qu'il possédait, c'est-à-dire très peu de chose ; puis, résolu à ne pas abandonner ainsi un incomparable chanteur, il s'en alla tout droit chez le ministre, qui le recevait avec terreur, mais enfin n'eût pas osé réconduire. Il faut même reconnaître que monsieur Joam ne fit pas antichambre, tant il était difficile de nier ses glorieux travaux, et que l'Excellence l'écouta avec la plus bienveillante attention. Homme du monde, affable, mélodieux, rasé comme un acteur et couronné de clairs cheveux d'une blancheur auguste, monsieur de Serverette rappelait ces portraits anglais gravés à la manière noire, où les chairs semblent lustrées comme une étoffe, et où les étoffes sont satinées comme une chair vivante. Il était doux, hautain, poli, caressant, mesuré, délicieux.

— « Gomment donc! dit-il à Joam, un poète qui meurt de faim! C'est on ne peut plus intéressant. Croyez, mon cher savant, que nous ne voulons pas de cela. Un poète de mérite! dites-vous. Voilà qui est incroyable. Certes, il ne sera pas dit que, pendant le gouvernement du cabinet auquel j'ai l'honneur d'appartenir, un poète sera mort de faim, et nous y mettrons bon ordre. Ktes-vous comme moi? J'ai horreur des atermoiements, des paperasseries et de la lenteur des bureaux. Pour éviter tout cela, je vais prendre la note moi-même, et voyez! je tiens la plume. Dites-moi seulement le nom, l'âge et la demeure de votre poète. Pourtant, procédons par ordre. Avant tout, à quelles dates a-t-il clé couronné par l'Académie?

— Mais, dit Joam, il ne l'a pas été. »

En entendant ces mots, le ministre fut pris d'un rire fou, exalté, exaspéré. Il se tordait sur son fauteuil, devenait violet, mordait sa cravate, étouffait,

puis recommençait à rire de plus belle, comme Augustine Brohan, quand elle jouait Nicole dans Le Bourgeois gentilhomme. — « Ah ! ah ! ah ! mon cher savant, dit-il en hurlant de rire, nous sommes habitués — ah ! ah ! ah ! — à vos — ah ! ah ! ah ! — paradoxes ; mais celui-ci — ah ! ah ! ah ! — un poète pas couronné, dépasse un peu — ah! ah ah! — les bornes! — Ah! ah! ah! Ferrer! cria-t-il en appelant son secrétaire sans cesser de rire, — ah ! ah ! ah ! — Ferrer! écoutez donc cela! ah! ah ! ah! — monsieur Joam — ah ! ah ! ah ! — me parle d'un poète de talent, — ah ! ah I ah ! — qui n'aurait pas été — ah ! ah! ah! — couronné parJ'Académie ! »

Perdant le respect, le secrétaire se mit à rire si fort qu'il tomba par terre, en proie à des convulsions. Son maître avait bien ri, sans doute; mais lui, il riait encore mieux, et sa mâchoire désarticulée n'avait plus forme humaine. Monsieur Joam s'enfuit, el, désespéré, se rappela qu'il connaissait un membre influent du comité de la Société des Gens de Lettres, le très aimable et très parisien Alfred Sargnon. Il courut chez lui, et lui expliqua éloquemment le malheur et la pauvreté de Gésaire.

— « Gher maître, dit Alfred Sargnon, il ne sera pas dit que vous aurez en vain exprimé un désir. Votre protégé n'est pas membre de la Société? Eh bien! nous le ferons recevoir. Qu'il écrive sa demande; nous l'apostillons. Décorât et moi; je fais brocher le rapport, et comme il y a séance, aujourd'hui même nous le recevons, et nous lui faisons accorder un secours de trois cents francs ; vous voyez qu'on ne peut pas aller plus vite ! Mais, dites-moi, a-t-il beaucoup de reproductions! A-t-il soin d'envoyer des textes aux journaux de province qui ont des traités avec nous? Gombien publie-t-il de romans par mois, quand il n'est pas malade?

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— Mais, dit monsieur Joam, il ne fait pas de romans. »

Le membre du Comité sembla stupéfait, et madame Zoé Sargnon laissa tomber son éventail.

— (( Pas de romans ! fît-elle avec un joli air mutin ; eh bien; alors, qu'est-ce qu'il fait? Des lèchefrites?

— Ah! s'écria le journaliste Marriot, qui se trouvait là; voilà un vrai mot! Il y est. Des lèchefrites? Madame Sargnon, me le donnez-vous pour mes Echos"!

— Mon cher, dit la belle Zoé, je le veux bien ; mais, sans reproche, c'est le troisième depuis quinze jours 1 Au moins, apportez-moi une loge pour le Gymnase. »

Monsieur Joam prit le parti de finir par où il aurait dû commencer. Il se décida à retourner chez lui prendre sa montre, pour la vendre au premier bijoutier venu. Auparavant, il voulut passer chez Gésaire, pour voir comment il se trouvait. Mais en arrivant dans la rue Serpente, il la vit pleine de monde, encombrée par une foule compacte, qui sans cesse allait, venait, se renouvelait, paraissait livrée à une joie délirante ; et c'est à grand'peine que le savant put arriver jusqu'à la pauvre maison de Gésaire. Voici ce qui s'était passé. Des musiciens, des chanteurs étaient venus dans la cour de cette maison, et le portier avait môme voulu les chasser. Mais leurs chants avaient attiré des auditeurs si nombreux, tous charmés, extasiés, gens du peuple et gens du monde, applaudissant, pleurant, jetant des sous, des pièces d'argent et d'or, vidant leurs bourses dans un chapeau qu'on avait posé à terre, et oii des femmes élégantes jetaient aussi leurs joyaux; l'enthousiasme était tel, qu'il eût été impossible de déranger cette foule ardente et pressée pour se frayer un passage. D'ailleurs les sergents de ville, accourus

du poste voisin, semblaient aussi enchantés pour le moins que les ouvriers, les étudiants, les flâneurs, les professeurs et les riches messieurs qui avaient fait arrêter leurs voitures pour entrer dans la maison de la rue Serpente. Et ces sergents, comme les autres passants, avaient mis leur offrande dans le chapeau, qu'allait déborder bientôt le tas d'argent et d'or.

Les musiciens étaient trois, deux hommes et une femme. Le plus jeune des hommes portait un long manteau asiatique, de couleur brune, brodé de fleurs et d'animaux en couleurs naturelles. Sa très longue chevelure blonde tombait sur ses épaules; son beau visage était orné d'une barbe légère, et il avait cet œil clair et bleu, infiniment calme en son acuité, que nous avons vu aux dompteurs de lions. Il jouait d'un instrument très ancien, autrefois appelé lyre de bras, qui avait cinq cordes sur la touche et deux cil dehors du manche, et qui se jouait comme le pardessus de viole. Serrée dans une robe étroite, sur laquelle tombait aussi un long manteau, la femme, aux cheveux noirs, dont le visage était céleste, jouait d'une petite harpe, qu'elle pouvait tenir appuyée sur sa poitrine. Vieux déjà, le troisième musicien, au crâne hardiment bosselé, avait une épaisse chevelure inculte qui frémissait au vent, comme un bouquet d'arbres sur une roche. Sa face effrénée, bestiale, et comme ivre de joie, s'éclairait par larges plans. Il était vêtu d'une peau de bête aux longs poils soyeux, et portait, pendue à sa ceinture, une flûte très longue, faite de roseaux d'inégales longueurs assemblés avec de la cire.

Le plus jeune des musiciens joua et chanta le premier. Tout de suite des passants accoururent, une foule se forma, et, aux premiers accords qu'il tira de sa lyre, resta immobile et pensive. Puis d'autres pas-

sants vinrent, d'autres, d'autres encore, et bientôt la cour fut si pleine qu'on pouvait à peine s'y mouvoir. Le musicien chanta une ode dans laquelle étaient exprimés les douleurs de l'éternel exil, les affres de l'absence, les sanglots des époux séparés par l'inflexible mort, et la tremblante fiancée qui se dérobe à nos embrassements , et s'évanouit dans l'éther;, comme une ombre vaine. Il dit la souffrance des êtres et des choses, l'animal cruellement opprimé, l'arbre qui se lamente, la pensée captive dans les pierres, et l'homme en proie à la dure misère, le travailleur haletant, la femme courbée sous le fardeau, le pâle enfant suçant une mamelle tarie, tandis que le rude hiver jette son manteau sur le bord des fleuves et qu'on voit tressaillir dans l'azur les frissonnantes étoiles. Gomme on l'écoutait avec ravissement, un grand mouvement se fit dans la rue. Un chien géant, qu'un boucher avait par maladresse blessé de son couteau, et qui s'était élancé furieux, renversant et mordant tout sur son passage, et en même temps, un cheval échappé d'un chariot portant de grosses pierres de taille, et dont les traits s'étaient rompus^ se ruèrent à la fois dans la cour, où l'efl'roi leur fit bien vite une large place. Mais en entendant le chanteur, ces deux bêtes se calmèrent immédiatement, et dociles, apaisées, muettes, tournèrent vers lui des yeux pleins de douceur.

Puis, ce fut le tour de la musicienne. Elle fît résonner sa harpe, et aussitôt tous les passants assemblés là se rappelèrent qu'ils avaient une âme. En effet, la jeune femme célébrait le Chant lui-môme et la gloire de la Musique; mais aussi le triomphe de l'Ame délivrée, purifiée de la boue et des souillures de la terre, et matière subtile ayant gardé sa forme humaine, mais libre^ affranchie, voyant et comprenant tout ce que lui avaient caché les voiles, s'élan-

çant dans le mouvement rhythmique de l'immense éther, et se mêlant éperdue à la lumière agissante et vivante. L'esprit des auditeurs succombait sous cette éblouissante vision d'astres et d'azur; mais aussitôt la flûte du bon vieillard vêtu d'une peau de bête découpa ses arabesques sur le noir silence. Puis il chanta, lui aussi, et consola tous les misérables, qui toujours rêvent d'aller à la campagne, et n'y vont jamais. En l'écoutant, chacun d'eux croyait voir les horizons, entendre les bruissements et les murmures, et aspirer la brise de son propre pays, car dans le chant de ce pâtre au front rugueux, la noire nuit et le matin pourpré, les forêts pleines de bêtes et d'oiseaux, les vendangeurs et les moissonneurs, les prairies où les bergers chantent en gardant leurs troupeaux, la vie des arbres qui respirent et sous terre boivent la vie par les racines, le combat meurtrier, le triomphe, le déchaînement delà sève et des fleurs, déroulaientleurs prodigieux spectacles, et montraient l'universelle nature unie à l'être, dans les toujours renaissantes délices d'un immense baiser. Puis enfin, les chanteurs unirent leurs trois voix, et ce fut alors l'alliance de l'àme et de l'amour, de l'action et du rêve, de l'esprit vainqueur embrassant le désir accompli, et tous les auditeurs, agités et remués comme des flots, croyaient sentir leurs prunelles emplies de ciel.

J'ai dit qu'un trésor s'était amassé dans le chapeau posé à terre. Le plus vieux des musiciens prit ce chapeau et le mit dans les mains de monsieur Joam, en lui montrant du doigt la lenêtre du galetas où Gésaire mourait, faute de pain. 11 disparut ensuite avec ses deux compagnons, sans qu'on pût savoir comment ils s'étaient perdus dans la foule, qui, toute vibrante encore, se dissipa lentement, emplissant la petite rue Serpente d'une animation que, passé

ce jour-là, elle ne devait plus connaître. Le mathématicien gravit en hâte l'escalier, et lorsqu'il entra dans la chambre du malade, il trouva près de lui un médecin qu'il connaissait, le docteur Saumade. Ce jeune savant, attiré dans la cour par la musique, avait appris l'histoire du pauvre poète, et venait lui offrir ses soins. — « Mon enfant, lui dit-il, vous aviez deux maladies. L'une était la misère, et la voilà guérie par ce secours merveilleux; l'autre, c'est l'anémie parisienne. Dans quelques jours, lorsque la bonne nourriture et le vin vieux vous auront rendu des forces, partez pour un voyage à pied. Marchez devant vous. Allez retrouver l'action, la fatigue, le grand air dont vos poumons ont besoin, et bientôt vous serez en état de composer de nouvelles chansons. »

Gésaire obéit exactement. Au bout d'une semaine il partait, et son ami Evan, convalescent à peine, voulait l'accompagner aussi loin que possible. Après avoir marché toute une journée, ils arrivèrent au petit village d'Esbly, qui venait d'être détruit par un incendie. Les maisons calcinées et noires n'étaient plus qu'un tas de décombres; les bestiaux fous couraient à l'aventure, et les habitants, sans asile, se désolaient, sinistrement assis sur des pierres. Gésaire distribua entre eux jusqu'à la dernière pièce du trésor que les musiciens lui avaient envoyé par monsieur Joam. Et comme Evan lui demandait quel serait son recours, et qui lui fournirait les moyens de continuer son voyage :

— Dieu, dit-il.

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