SEANCE DE PORTRAIT
Le bal de l'Opéra hurlait, écumait, flamboyait, et mêlée affreuse de soies, de satins, de couleurs, de métaux, de clinquant, de perruques, de chevelures, d'écharpes envolées, de visages rougis par la fièvre de l'ennui et du plaisir, tourbillonnait sous les flammes effarées des lustres entourés d'un nuage de blanche poussière; et là, tout haletait, vivait et se démenait avec la femme^ par la femme et pour la femme.
Boutonné comme un huissier, pâle comme un spectre, grêlé comme une écumoire, sublime comme le tranquille dieu de ces folies furieuses, Musard, immobile, les menait de son petit bâton noir bien poli, et, comme Neptune les flots, exaspérait l'épouvantable océan de sa musique enragée. Au milieu de cette démence irritée, on voyait presque uniquement le grand Chicard, dansant son cavalier seul, coiffé du casque à plumet de Marty dans Le Solitaire, pour railler en une fois la tragédie et le mélodrame sentimental, et portant la longue veste à fleurs de Marivaux, pour en finir tout de suite avec les marivaudages de l'amour. Le Çovage sivilizé lui faisait vis-à-vis, et après lui allait entamer son monologue mimé, lorsque, tout à coup, se trouvant malade, il dut se reti-
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rer du quadrille. Mais il fut remplacé à Tinstant même par un Diable, qui sortait on ne sait d'où, et qui, succédant à Ghicard, de son vrai nom Alexandre Léveque, effaça tout de suite son succès, comme lorsque la lune paraît et efface une pâle étoile. En effet, la danse de ce nouveau protagoniste était bien autrement bizarre que la sienne !
Gomme Ghicard lui-môme, il prenait des élans effrayants, et ébauchait un geste d'une grandeur épique; mais, tout à coup, l'élan et le geste s'arrêtaient net, sans qu'il fût possible de saisir la transition, et le chorégraphe redevenait calme, comme Talleyrand attendant une semonce de Napoléon. Bref, l'extraordinaire attrait de sa danse consistait surtout dans ce qu'il ne faisait pas, comme la beauté d'un poème classique se manifeste surtout par l'absence des rimes. Lorsque le grand galop se déchaîna, on y vit ce Diable, portant dans ses bras une femme évanouie, vêtue de blanc et échevelée. Où l'avait-il prise! G'est ce qu'on n'a pas pu savoir, et d'ailleurs il allait étonner les Parisiens, qui ne s'étonnent jamais, par une bien autre surprise. Le galop à peine fini, le Diable s'éleva perpendiculairement; non pas du tout en se servant de ses ailes vertes, membranées comme celles d'une chauve - souris , mais comme un aérostat ou un cerf-volant, en fendant lentement l'air, et il alla au deuxième étage, s'asseoir légèrement sur le rebord d'une loge, où le célèbre Gavarni causait avec une femme vêtue d'un domino de satin jaune soufre.
Le Diable tourna vers lui des yeux suppliants ; mais Gavarni se refusa entièrement à lui accorder une attention quelconque, et ne le vit môme pas, occupé qu'il était à admirer la prodigieuse bêtise de sa voisine, toute mignonne, fine et aux mains d'enfant, qui lui parlant de Ghateaubriand, le désignait par
les mots: (( Cet artiste I » Cependant, quoique le peuple le plus spirituel du monde prenne bien vite son parti de tout, et même de ce qui semble être un miracle, quelques flâneurs, qui avaient vu la bizarre ascension, ne laissaient pas d'en être un peu éblouis.
— a Pour moi, disait l'aqua-fortiste Louis Leroy, je ne comprends pas du tout par quel artifice ce masque s'enlève comme une plume.
— Vous voilà bien, fit Emile Forgues, un rien vous étonne, et tout vous embarrasse.
— Mais enfin, dit l'amer Aussandon, s'adressantà Lassailly, la loi de la pesanteur...
— Il n'y a plus de lois depuis 1830, interrompit Henri Monnier, qui regardait ses amis avec l'air malin de Bixiou. — Mais tenez, ajouta-t-il, je ne veux pas vous intriguer, bien que nous soyons au bal masqué I II s'agit ici d'un truc très simple, qui m'a été montré à Londres, au moment des pantomimes de Noël, et quand je vous l'aurai expliqué, vous serez bien surpris d'avoir été tenu en échec par si peu de chose.
— L'œuf de Colomb! dit Laurent Jan.
— Précisément, reprit Monnier. L'individu costumé en Diable a apporté avec lui, proprement plié dans sa poche, un pantin en baudruche, qui reproduit assez exactement son vêtement et sa figure. Lorsqu'il veut exécuter son petit tour de passe-passe, il se dissimule derrière un groupe, gonfle sa baudruche, la laisse s'envoler en l'air, et elle va se pos er où elle peut. »
Au moment où le dessinateur des Scènes popu laires parlait ainsi, l'événement se chargea de justifier sa démonstration; car le Diable ayant malhonnêtement frôlé de sa croupe la compagne de Gavarni, la jeune femme le frappa d'un petit coup d'éventail, et aussitôt il se mit à descendre en droite ligne, lentement,
comme peut le faire une légère pulpe, gonflée d'air.
— «0 dénouement abominablement simple ! s'écria Lassailly. Et dire que tout est comme ça ! N'est-ce pas à vouloir quitter cette vie absurde ? Et qui m'affirme à présent que la moitié de l'humanité n'est pas en baudruche ! »
Par cette force d'expansion qui est un des secrets de la vie, l'explication donnée par Henri Monnier s'était, au bout de quelques minutes, répandue dans tout le bal. On s'en voulait d'avoir admiré un ballon d'enfant colorié, si bien que le Diable put, tout à son aise, s'enlever jusqu'aux Muscs du plafond et, autant de fois qu'il le voulut, redescendre sur le parquet : on ne s'occupait pas plus de lui que d'un article politique I Cependant il poursuivait toujours Gavarni, et ses yeux évidemment le suppliaient ; mais, comme Monnier le remarqua fort bien, cet air de supplication, affecté par le pantin, était uniquement dû à la couleur bleu turquoise qu'on avait employée pour lui peindre des prunelles.
Après le bal, Gavarni et ses amis allèrent souper. Avec ceux que j'ai nommés il y avait aussi Ourliac, Tronquoy, Ghandellier, le comte Valentini, et, de plus, une Jenny, une Pauline et une Arsène, magnifique dans sa robe rouge sang- de-bœuf. Au moment où on allait manger les premières écrevisses, cette belle personne, brûlée sans doute de mille feux, déclara qu'il faisait trop chaud dans le petit salon du Café Anglais, et, bien que dehors il gelât à pierre fendre, les convives réunis là étaient trop parisiens pour faire à quoi que ce fût une objection quelconque. Monnier ouvrit la fenêtre toute grande, et alors on vit le Diable, légèrement assis sur le rebord de cette fenêtre, et posant à peine, comme un parent pauvre en visite. Plus que jamais il sembla implorer Gavarni.
— « Encore cette baudruche ! » dit Monnier agacé.
Aussitôt il épousseta d'une chiquenaude le Diable indiscret, qui s'envola comme un léger flocon de laine jeté au vent.
Le lendemain matin, Gavarni, qui ne s'était pas couché, lisait un livre de mathématiques de Biot, lorsque son domestique entra et lui dit : « Il y a là un monsieur Lediable, qui demande à vous voir.
— Monsieur Lediable! dit Gavarni, je ne connais pas ça. Ça doit être un créancier.
— Je ne crois pas, fit le domestique, car il me semble qu'il m'a donné deux louis.
— Comment? Il vous semble !
— Oui. C'est-à-dire : il me les a bien donnés, en effet. Seulement, je ne les retrouve plus. »
Cependant Gavarni donna ordre d'introduire le visiteur, et aussitôt il vit entrer, drapé dans un manteau sombre, le mystificateur du bal de l'Opéra. Chose étrange ! il était accompagné de trois femmes vêtues en débardeurs, qui, silencieuses, s'en allèrent au fond de l'atelier, et sans occuper d'elles, se mirent à regarder des bibelots et des estampes. Quant àlui, sur un signe du peintre, il s'était assis, toujours humblement, sur le bord d'une chaise.
— « Vous êtes monsieur Lediable? lui demanda Gavarni.
— Non, fit le visiteur, comme se résignant à un aveu pénible, votre valet de chambre a mal compris. Je suis le — Diable, le vrai — Diable, l'être idéal et mythologique appelé : Diable.
— Ahl dit Gavarni. Et en quoi puis-je vous être utile ?
— Voilà, fît l'étranger avec embarras. Je voudrais obtenir un service, qui pour vous est très peu de chose, et qui serait tout pour moi. Vous n'ignorez pas que nous autres, créatures surnaturelles, nous ne pouvons affecter d'autres figures que celles dont
le dessin nous a été imposé par les poètes, ou, à leur défaut, par les artistes. Or, monsieur, faut-il tout vous dire ? je souffre amèrement de l'aspect sentimental et romantique, du masque fatal et byronien dont j'ai été affublé dans ce temps-ci. Tout le monde s'est entendu pour me barbouiller de cette poésie farouche, pour faire de moi un inassouvi et un plaintif, à commencer par monsieur de Vigny, qui, ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, rentre à midi dans sa tour d'ivoire! pour finir par le spirituel Feuchères, grâce à qui mon image désolée et ironique s'assied sur toutes les pendules. Eh bien ! monsieur, franchement, cela manque de joie! Avec les primitifs j'ai eu des moments agréables; du moins j'étais naïf, et souvent le moyen âge a fait de moi une sorte de faune, galamment vêtu d'une robe de moine, et menant la vie douce. Mais, ajouta-t-il en se regardant piteusement je ne saurais vous dire combien je me déplais sous ce masque douloureux, qui tient à la fois du mélodrame et de la romance.
— Ah! dit Gavarni. De sorte que vous voudriez...?
— Je voudrais être moderne ! fit le pauvre Diable en baissant les yeux, comme un enfant qui indûmen. demande une friandise, avec la crainte d'être refusé t
— Fichtre ! vous n'êtes pas dégoûté, dit le peintre. Enfin mettez-vous là. Nous allons essayer une séance de portrait, qui du moins ne ressemblera à aucune autre ! »
En effet, cette séance commença, et non-seulement elle ne ressemblait guère aux autres, mais elle en était absolument le contraire, car cette fois, au lieu que ce fût le peintre qui copiât son modèle, c'était le modèle qui copiait la pensée du peintre à peine exprimée, en se conformant d'une manière exacte à l'image que l'artiste créait tout d'une pièce , avec l'emportement et la sûreté du génie. Tandis que
Gavarni avait pris un bois, un crayon de mine de plomb, et dessinait, chaque trait qu'il avait jeté sur le bois se trouvait immédiatement transporté dans la n'alité, le Diable se transformant et modelant, à mesure que courait le crayon, de façon à être la reproduction servile du dessin, improvisé d'une main délicate et rapide. Tout le monde connaît ce Diable de Gavarni, qui parut depuis dans un livre célèbre. Nonseulement c'est le Diable parisien, mais c'est le Parisien lui-même, le forçat des efforts stériles et de l'intelligence dépensée en pure perte, qui entasse de formidables travaux rien que pour arriver à exister, et encore, relativement! Civilisé comme le Vice et élégant comme un animal sauvage, maigre comme l'Espérance, usé, miné, séché, brûlé jusqu'aux os, chaussé à ravir, emplissant à peine de ses jambes chimériques un pantalon coupé avec style par le tailleur anglais, à la fois chauve et échevelé à la dernière mode, serré dans son habit noir, qui est la livrée de ce galérien volontaire, à la fois dandy et casseur de cailloux, ce personnage distingué exprime par son seul aspect l'extraordinaire association de mots trouvée par Racine : « Un prince déplorable, » et il porte sur son dos, en guise de hotte, attachée par un cordon en bandoulière, une corbeille de bureau à jeter les vieux papiers, dans laquelle il collectionne ses sottises et celles des autres, ramassées avec un crochet de chiffonnier, car rien ne doit être perdu dans la nature !
Gavarni avait fini. Avant de mettre le G allongé et gracieux au bas de son dessin, il l'avait signé déjà par ces coups de crayon, d'une verve imprévue, qui sont les vrais témoins de son génie.
Or, le Diable avait parfaitement copié le dessin. Il était le dessin. Les teintes à l'encre de Chine, les hachures, les traits hardis et légers, tous les coups
de crayon et même les repentirs étaient scrupuleusement imités et traduits, quoique dans la réalité il n'y ait pas de lignes! A un moment donné, l'artiste prit un grattoir et enleva quelques coups de lumière dans les noirs du pantalon; tout de suite, cet effet se trouva reproduit sur le vrai pantalon du Diable. On voyait que ce pauvre être s'était furieusement appliqué ; timidement, il interpella son plus récent Prométhée, et lui demanda d'une voix émue :
— « Est-ce bien cela?
— Oui, dit Gavarni. Mais faites attention, le bonhomme n'est pas tout à fait ensemble. Voyez donc, là, il n'y a pas assez d'intervalle entre les deux yeux. Prenez garde, le bras droit est mal attaché. Et puis je voudrais tout cela plus libre, plus sans façon, plus vivant. N'ayez pas l'air d'avoir été dessiné avec un crayon dur, et trop bien taillé ! »
Les corrections indiquées furent faites fidèlement. Le peintre approuva tout, et alors il eut à subir l'explosion de reconnaissance du visiteur, qui ne se sentait pas de joie.
— « Enfin! s'écriait-il, grâce à vous, bien cher monsieur, je ne suis plus désespéré, je ne suis plus amer, je ne suis plus romantique ! Je suis un diable comme tout le monde! Je suis moderne! Je puis dîner au Café Anglais et applaudir mademoiselle Taglioni; je puis me promener sur le boulevard, causer avec Roqueplan, avec Gozlan, avec Bixiou, avec Maxime de Trailles! Ah! vous me sauvez... l'éternité! Croyez bien qu'à mon tour, si je puis vous être agréable...
— Mais dit Gavarni d'un ton sceptique, à peine tempéré parson exquise politesse,jenevoispas trop...
— Je vous entends, fit le dandy, vous pensez qu'étant le Diable, c'est-à-dire la négation de tout, et l'être infécond par excellence, je ne puis être bon à rien !
Détrompez-vous, car la vie parisienne se compose essentiellement de choses à ne pas faire, et dans cet ordre d'idées je puis vous guider et vous servir de la manière la plus fructueuse. Je puis vous apprendre à ne pas faire de peinture classique, à fuir les concerts, à ne pas fumer autre chose que la cigarette, à ne pas aller entendre des acteurs tragiques sous prétexte que Racine est un grand poète, à ne pas accepter de sauce blanche ni de roastbeef dans une maison bourgeoise, à ne boire nulle partie prétendu vin injustement appelé: «Madère », àne'prêter ni votre clef ni vos livres, à no pas prêter ni emprunter d'argent, à ne pas raconter à une nouvelle amie l'histoire de vos amours anciennes, à ne pas dire trop souvent : « Moi ! » à n'avoir pas à la fois un ami et une maîtresse, à n'être jamais amoureux d'une actrice, et à ne pas courtiser une femme du monde, qui ne coûte rien, si votre revenu ne s'élève pas à mille francs par jour. Tenez, ce domino jaune soufre qui vous trotte par la tête ! je puis vous révéler que sa bêtise, jouée uniquement pour vous plaire, n'existe pas, et qu'au fond c'est une princesse curieuse, extrêmement dépravée, qui veut sans se mésallier, manger un petit morceau de Gavarni! Que voulez-vous ne pas être, ne pas savoir, ne pas connaître, ne pas subir, ne pas faire? Dans tout ce qui est le contraire de l'affirmation, je vous appartiens. Demandez, faites-vous servir.
— Eh bien, dit le peintre, en n'acceptant pas de vous un petit présent, je craindrais d'être impoli. Veuillez donc m'accorder le don de ne jamais peindre, ni dessiner, ni dire, ni penser un lieu commun !
— Eh ! fit le Diable, vous exigez tout de suite ce qu'il y a déplus cher! Mais je ne saurais marchander avec vous. Gela est dit. Qu'il ne soit donc pas fait comme vous ne le désirez pas I Par exemple, je suis obligé de vous accorder aussi, par la même occasion, le don
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de ne pas plaire aux bourgeois, et notamment à votre rédacteur en chef. »
Et comme il vit que Gavarni regardait avec un peu de surprise les femmes costumées en débardeurs, qui, de plus en plus vagues et incertaines, s'effaçaient au fond de l'atelier, à moitié noyées dans l'ombre, il reprit :
— a Vous vous demandez, toujours à cause de mon caractère négatif, ce que ces personnes inutiles peuvent faire de moi? Mais remarquez à quel point elles sont banales et vulgaires. Et si elles ont consenti ce matin à être mes compagnes, cela tient précisément à ce qu'elles n'ont pas lieu ! »