‹ Contes forestiersChapitre 10 sur 21 · POMMES SAUVAGES · texte numérisé non relu

POMMES SAUVAGES

Je regardai au-dessous de moi et je vis, au bord de la friche, une gamine ayant à peu près mon âge — treize ou quatorze ans au plus — qui guignait les branches d'une mine convoiteuse. Avec son pauvre caraco mai fermé par un seul bouton qui ne tenait qu'à un fil, avec sa courte jupe de laine effilochée, tête nue, cou nu, jambes nues, elle me fit l'effet d'une fille de ces camp-volants qui bivouaquent aux berges des routes. Ses cheveux noirs à peine retenus par un peigne de corne encadraient de crêpelures désordonnées un assez joli visage hâlé où deux yeux de chèvre aux paupières allongées luisaient sous une frange de cils bruns.

— Elles sont mûres, oui, répondis-je, inconsciemment amadoué par le luisant de son regard, en voulez-vous ?

— Ce n'est point de refus, jetez-m'en voir deux ou trois...

Je secouai les branches bien affruitées et fis pleuvoir des pommes à ses pieds. Elle les ramassait à mesure, puis les ayant amoncelées dans le giron de sa jupe relevée sans souci de montrer

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ses jambes jusqu'au genou, elle s'était assise sur le gazon et enfonçait gloutonnement scs dents aiguës dans la pulpe des pommettes. Ennuyé de ma solitude, et quelque diable aussi me poussant, l'envie me prit de causer un brin avec cette compagne que m'amenait le hasard. Lestement, je dégringolai de mon arbre et vins m'asseoir auprès d'elle. Tout en continuant de grignoter comme une souris, elle me coula une oeillade accueillante et murmura, la bouche pleine :

— C'est- y à vous, le pommier?

— Oui, et le bois aussi.

— Oh! alors, vous êtes riche et vous pouvez prendre du bon temps.

— Je travaille comme les autres... Je vais au collège, mais à c't'heure je suis en vacances, et vous?

— Moi, je n'ai pas de vacances; j'aide mon père qui casse des pierres là-bas dans la friche; c'est moi qui porte les charpagnees de cailloux au tas qui est sur le chemin... J'en ai les bras cassés, vrai, je n'en peux plus!

La tête jetée en arrière, elle détendait nerveu-

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sèment ses bras. Dans le mouvement qu'elle fit, les pommettes glissèrent de sa jupe et roulèrent sur le gazon.

— Voilà vos pommes qui s'en vont à la dévalée, observai-je.

— Ma foi, tant pis, je ne bouge pas, je suis trop hodée (fatiguée); ramassez-les, vous, dites?

Vautrée dans l'herbe, elle me regardait de côté en souriant et, bien que je fusse suffoqué du sans façon de cette porteuse de cailloux, je ne voulus pas l'humilier par un refus. Rampant sur mes genoux, je me mis à la recherche des pommes éparses. Elles s'étaient mussées un peu partout : sous ses bras, à ses pieds et jusqu'entre ses mollets bruns. Pour les retrouver, il me fallait déranger ses jambes et, quand ma main frôlait sa peau nue, une singulière honte me prenait et ma poitrine s'oppressait. Malgré cela, j'éprouvais un secret plaisir à toucher cette chair hâlée et zébrée d'égratignures. Un moment mes doigts s'appuyèrent sur une déchirure toute récente où le sang perlait encore. Elle me laissait faire et frissonnait par soubresauts, comme chatouillée.

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— Ça ne vous fait pas mal? balbutiai-jc.

— Nenni, je ne suis pas douillette... J'ai attrapé ça dans les ronciers... Mettez-y un peu de baume du cœur... Il n'y a rien de tel pour les gra- Jignures...

Elle avait à demi soulevé la tête pour me regarder et, voyant que je rougissais, interloqué par cette singulière proposition :

— Oh! continua-t-elle, n'ayez honte... je ne suis pas dégoûtée de vous!

Assez gêné et, en même temps, aise, au fond, de la confiance qu'elle me témoignait, à plusieurs reprises je mouillai mon doigt de salive et j'en bassinai l'épiderme meurtri. Pendant cette opération, mon cœur battait; un je ne sais quoi me courait dans les veines. Il me semblait que je mettais un peu de moi sur son égratignure et que les gouttelettes roses de son sang s'infusaient dans ma chair.

Elle s'était de nouveau renversée dans l'herbe et avait arrondi ses bras autour de sa tête crépue, avec tant de brusquerie que l'unique bouton de son caraco sauta, mettant à découvert la chemise

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de grosse toile et la naissance d'une maigrelette poitrine de fillette. De temps en temps, quand mon doigt mouillé se posait sur son genou, elle partait d'un rire nerveux sans articuler une parole. Ses lèvres entr'ouvertes montraient de petites dents blanches et la musique saccadée de ce rire féminin avait quelque chose d'agaçant à la fois et d'embobelineur. Autour de nous, les menthes et les marjolaines froissées répandaient une grisante odeur poivrée, et je sentais ma tête tourner comme si j'avais bu du vin pur.

Il se passait en moi quelque chose d'encore inéprouvé. Elevé sévèrement et chastement, j'étais resté très candide et n'avais jusqu'alors qu'une vague idée de la différence des sexes. Et voilà que, subitement, je m'enfiévrais au contact de la peau nue de cette gamine au rire et aux yeux de chèvre. Je songeais tout à coup que sa nature devait différer de la mienne, et une brûlante curiosité poussait mes regards à plonger dans l'entrebâillement de la chemise grossière, voilant imparfaitement cette poitrine qu'un rire convulsit soulevait. En moi, par cette amollissante journée,

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le trouble des sens s'éveillait soudain et chantait ainsi qu'une langoureuse flûte câline. Les reins fléchissants, la joue en feu, je me penchais de plus en plus vers ces jambes de fille qui m'attiraient comme un aimant, et je finis par poser un furtif baiser sur le genou égratigné par les ronciers.

Elle, dont les quatorze ans étaient peut-être moins innocents, s'interrompit de rire et sournoisement murmura :

— Comme vous êtes drôle!... Venez vous allonger auprès de moi... C'est si amusant de s'étendre dans l'herbe!...

J'obéis et nous restâmes un moment, cote à cote, la tête renversée et regardant le bleu du ciel entre les branches du pommier.

— Hein! qu'on est bien! reprit-elle en rapprochant avec un mouvement de chatte sa tête de la mienne.

Elle ramassa nonchalamment une petite pomme, y mordit, puis me la tendant :

— Goûtez, ajouta-t-elle, comme c'est bon! Mais soit qu'elle eût fait un faux mouvement,

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soit que ma main tremblât, h pommette s'échappa de mes doigts, roula et disparut.

— - iVIaladroit ! s'écria l'adolescente sans bouger, elle a chu dans mon estomac... Tâchez de la rattraper...

Je m'étais dressé sur mes genoux. Enhardi et palpitant, je glissais une main curieuse entre la peau brune et la toile bise, tandis que, secouée derechef par un joli rire, la fillette bégayait :

— Vite, vite!... Vous me chatouillez!

La chaleur veloutée de cette mignonne poitrine m'avait tout à fait grisé. Je saisis la pomme à demi entamée et avidement je la portai à ma bouche.

— Elle est bien meilleure, maintenant, balbutiai-je.

— Oui, n'est-ce pas? répondit-elle en tournant vers moi des yeux luisants dont la malicieuse caresse m'acheva, — recommençons!...

Elle ramassait une seconde pomme et la mordait. Je sentais déjà mon cœur se fondre délicieusement, à la pensée que la tant douce expé-

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