I9O POMMES SAUVAGES
pommier en fleurs a ressuscité les sensations d'autrefois, et le souvenir de ma première idylle amoureuse m'est revenu aux lèvres avec la saveur aigrelette des pommes sauvages.
Le Délinquant
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Le Délinquant
i^ n ce temps-là, j'étudiais pour devenir
un agent du fisc et je faisais mon stage
^ chez M. Fréchingle, receveur des do-
maines à Bay. Bay est un petit bourg champenois, niché au fond d'une combe, entre les bois de Montavoir, de Montaubert et de Montgérand qui l'enceinturent de leurs futaies profondes. La population, composée en majeure partie de marchands de planches, de bûcherons et aussi de braconniers, vivait uniquement de la forêt, et
c'était également la forêt qui donnait le plus de tintouin à mon patron, car, indépendamment des amendes et frais de justice, il était chargé d'encaisser les sommes moyennant lesquelles le fisc permet aux gens de jouir de certains produits domaniaux : — redevances pour le sable, pour la feuille et pour la faîne; permis de chasse et permis d'extraction de plants; droits de panage, de paisson et de giandée; — il n'y a guère que l'air et les fleurs des bois que l'Etat n'ait pas encore songé à tarifer.
Le père Fréchingle exerçait ses fonctions à Bay depuis tantôt vingt ans; il y avait pris femme, acheté une maison, et il bornait là son ambition administrative. C'était un petit homme propret, trapu, déjà grisonnant, avec des poings durs comme fer, un front carré, une grande bouche aux minces lèvres serrées. Méticuleux, sec et méthodique, il avait jusqu'à l'excès la passion de son métier et professait un respect mêlé de terreur pour YcAdministration. Il fallait voir de quel air religieusement convaincu il disait : « J'en référerai à YoAdministration, » ou bien : « Si Vc4d-
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ministration apprenait pareille chose!... » Alors, ses yeux ronds sortaient de leur orbite, ses sourcils se relevaient jusqu'au sommet du front, ses lèvres frémissaient. Et moi, encore plein d'une candide déférence, je me demandais ce que pouvait bien être cette mystérieuse entité dont le patron parlait comme le prêtre parle du Saint- Sacrement. Je me la représentais, naïvement, comme une vieille et auguste personne siégeant à Paris, au fond d'un antique palais, et gravant ses instructions sur des tables d'airain.
Non seulement le patron s'occupait avec un zèle effervescent de faire rentrer dans la caisse de YcAdminisrration l'argent des contribuables, mais il était impitoyable pour les ravageurs de bois et les braconniers. Il se montrait féroce à l'égard des pauvres diables qui se permettaient de colleter un lièvre ou de couper une branche dans la forêt, et qu'il nommait avec mépris des « délinquants d'habitude ». Dès que l'un d'eux s'était laissé pincer par un garde et avait été condamné à l'amende, M. Fréchingle ne prenait de repos que lorsqu'il avait contraint le coupable à désinté-
resser le fisc jusqu'au dernier sou. Cet homme, qui passait pour pacifique et plutôt pusillanime, mettait une rancunière âpreté, une énergie opiniâtre à poursuivre les délits forestiers. On eût dit, ma parole, que les bois lui appartenaient et que c'était lui qu'on avait dévalisé.
Il en voulait, surtout, à un certain Pitoiset, tisserand de son métier, mais, en réalité, enragé coureur de bois et braconnier impénitent. Ce Pitoiset, qui habitait avec sa femme et ses enfants une masure à la lisière du Val Clavin, n'avait pas son pareil pour tendre des collets. Il fabriquait des engins de telle dimension que les chevreuils et les cerfs ne pouvaient s'en dépêtrer. On racontait même qu'un jour un cheval s'y était pris. Cet enragé maraudeur mettait les gardes sur les dents.
Il ne se contentait pas de braconner, il dévastait futaie et taillis, et employait les plus damnables expédients pour se chauffer, lui et les siens, aux frais de l'État. Quand il rôdait en forêt, il avait toujours sous sa blouse une maîtresse serpe bien affilée, avec laquelle il mutilait sans pitié anciens et baliveaux. Mais il se gardait d'enlever luimême les branches abattues; il les laissait sécher une semaine ou deux, puis sa femme et ses enfants allaient les ramasser comme bois mort. Naturellement, les condamnations pleuvaient sur lui dru comme grêle; mais quand il s'agissait de payer, plus personne. M. Fréchingle avait beau recourir à tous les modes de poursuite : commandement, saisie, contrainte par corps, Pitoiset lui glissait entre les doigts comme une anguille.
Un jour, après une tentative de saisie mobilière restée infructueuse, le délinquant eut l'aplomb de se présenter au bureau du patron qui, à sa vue, tressauta dans son fauteuil :
— Enfin, grommela-t-ii en se frottant le menton, vous vous décidez à mettre les pouces, mons Pitoiset, et vous venez payer vos condamnations?
— Nenni, monsieur le contrôleur, je viens seulement vous prévenir que vous perdez votre temps... Demain, comme aujourd'hui, vos huissiers reviendront bredouille... Mon mobilier appartient à mon beau-père, et moi je suis insolvable.
— Ah !... En ce cas, riposta mon patron qu'on ne prenait jamais sans vert, nous userons de la contrainte par corps et nous vous enverrons les gendarmes.
— Envoyez, répliqua l'autre d'un ton goguenard, ils seront bien malins s'ils arrivent à me pincer... Pitoiset est insaisissable,.. Bonjour, monsieur le contrôleur et la compagnie!...
Là-dessus, il s'en alla en sifflant comme un merle, tandis que M. Fréchingle cognait sur son bureau avec ses poings noueux et marmonnait : . — Tu me le paieras, brigand!... Nous verrons qui aura le dernier!
Ainsi que Pitoiset nous en avait prévenus, les gendarmes en furent pour leurs pas et démarches. Ils avaient beau arriver au Val Clavin dès l'aubette, l'oiseau était déjà envolé. Il filait sous bois, per-