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n'autorisait personne à dépasser avec elle les limites d'un flirt très innocent.
Le soir du quinze août, après dîner, il faisait un clair de lune qui transformait la forêt en un pays de féerie, et nous étions partis pour une promenade nocturne à travers les gorges d'Apremont. A la lisière du Bas-Bréau, nous fûmes rejoints par la comtesse. Je la vois encore, vêtue d'une robe de laine blanche, avec ses blonds cheveux défaits et moutonnant sur ses épaules. Il y avait peut-être une mise en scène un peu trop allemande et trop affectée dans cette toilette aux savantes négligences; mais cela s'harmonisait si bien, au clair de lune, avec la figure pâle et les luisants yeux gris de Minna, qu'aucun de nous n'y trouvait à dire. — Nous suivions gaiement un sentier qui grimpait à travers les rochers, les genévriers et les pins. Dans les endroits ou la sente s'élargissait, la comtesse allait de l'un à l'autre, échangeant un mot aimable avec tous. Son joli rire tintait limpide dans l'air embaumé d'odeurs résineuses, et c'était un délice de la voir glisser sur le sable ainsi qu'une apparition, tantôt illuminée par la clarté
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lunaire qui pleuvait du grêle feuillage des bouleaux, tantôt tout à fait immergée dans l'ombre où sa robe mettait de confuses blancheurs. Cette grâce féminine dans ce décor forestier, par cette nuit de rêve, me faisait monter à la tête une capiteuse poésie, et je commençais à m'emballer sérieusement. J'étais pris d'un violent désir d'amour; j'aurais voulu entraîner Minna loin de nos amis et la serrer passionnément dans mes bras...
Nous venions d'atteindre l'un des plateaux du désert d'Apremont. On y avait, sous la laiteuse clarté de la lune, un spectacle d'enchantement. Ça et là, un rayon faisait jaillir de l'ombre vaporeuse tantôt les molles feuillées d'un hêtre, tantôt le blondissant échevèlement d'un bouleau. Jusqu'à l'horizon couleur de perle, la forêt mouton-
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naît dans une brume transparente, et un religieux silence planait sur elle. Nous avions allumé entre deux roches un feu de branches mortes, dont la rougeur dansante éclairait fantastiquement les figures et découpait sur les rochers de fugitives silhouettes. Minna, qui s'était assise et tendait ses mains à la flamme, se leva tout à coup et chanta un lied de Schumann. Sa voix limpide se détachait nettement et s'envolait au-dessus des bois assoupis. L'étrangeté du paysage, l'élyséenne clarté qui le baignait et surtout le chant câlin de cette Lorelei aux cheveux épars, nous avaient tous plongés en une joyeuse ivresse. L'un de nous, arrachant des brindilles de chèvrefeuille, les tortillait dans la blonde chevelure de la chanteuse. Elle le laissait faire et riait, se sachant plus jolie encore sous cette couronne fleurie. Quant à moi, soulevé de terre, je vivais en pleine fantaisie shakespearienne. Je jetais des regards extasiés vers la blanche forme de Minna et je songeais: ce Si je pouvais lui dire seulement à quel point elle m'a affolé!... »
Et je le lui dis. Quand nous quittâmes le pla~
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teau, je manœuvrai si bien qu'elle accepta mon bras pour redescendre, et que nous demeurâmes un peu en arrière des autres. Nous cheminions lentement sur le sentier de sable fin que zébraient çà et là des rais de lune. Je vis ses yeux étinceler dans la pénombre et je lui murmurai le lied de Heine, qui commence ainsi:
Du hast Diamanlen und Perlai...
« Avec tes beaux yeux, — tu m'as si fort blessé le cœur; — tu m'as entraîné à ma perte. — Ma chérie, que veux-tu de plus?... »
Elle souriait calmement, et notre commun amour pour la poésie de Henri Heine suscitait en nous une tendre familiarité. Je sentais sur mon visage la caresse de ses lumineuses prunelles et sur mon bras la pression plus abandonnée de son bras. Je n'osais plus parler de peur de rompre le léger courant magnétique qui s'établissait. Je saisis sa main que la fraîcheur nocturne avait glacée et je la portai à mes lèvres sans qu'elle s'y opposât. Elle restait silencieuse, un peu oppressée; devinant le mouvement précipité de son cœur,
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j'étais sur le point de m'enhardir et de la presser contre ma poitrine, quand tout à coup, à une cinquantaine de pas en avant, un de nos amis, qui avait emporté un cor de chasse, sonna une éclatante fanfare, et cette brutale sonnerie rappela la comtesse Minna à la réalité. Elle me serra brusquement la main et, lâchant mon bras :
— « Assez de folies! dit-elle avec son accent viennois, oublions tout cela... »
Quelques minutes après, elle avait rejoint le groupe où le malencontreux instrumentiste soufflait encore dans sa trompe, et nous rentrâmes bruyamment à Barbison.
Le lendemain, j'appris qu'elle était partie, rappelée sans doute par une lettre de son maître et seigneur. Moi-même je regagnai Paris et, naturellement, ma fugitive passion d'une nuit d'été s'évanouit avec les circonstances exceptionnelles qui l'avaient provoquée. Je ne me souvins plus de la blonde comtesse aux yeux gris, que comme d'une de ces belles étoiles filantes qui traversent un moment le ciel en août et disparaissent dans les vapeurs de l'horizon.
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Des années et des années passèrent. Bien longtemps après, à Nice, un soir d'opéra, je remarquai dans une loge qu'elle occupait seule, une femme très élégamment mise et dont la figure absorba impérieusement mon attention. Ce pâle visage, avec des yeux avivés par le kohl et des cheveux d'un blond trop fauve, avait pour moi quelque chose de déjà vu. J'interrogeai un de mes voisins, très lancé dans la société cosmopolite qui vient hiverner sur le littoral :
— ce C'est, me répondit-il, la comtesse Stepanovitch. »
Mon interlocuteur s'aperçut sans doute de mon étonnement ému, car il ajouta :
— ce Est-ce que vous connaissez son histoire? » Et, sur un signe, négatif il reprit : « Il court sur elle d'assez méchants bruits : on prétend qu'elle a fait tuercnduellecomteStepanovitch, son amant.. .On
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l'a rapporté chez elle mortellement blessé, et sans rien soupçonner — le pauvre! — il Ta épousée in extremis... La société d'ici, qui n'est pourtant pas bégueule, l'a mise en quarantaine et personne ne la voit... ))
Je ne l'écoutais plus et je n'entendais plus Lohengrin, qu'on donnait ce soir-là. Mes yeux restaient fixés sur Minna, si esseulée, si tristement vieillie sous ses cheveux teints et son maquillage. Le spectacle des loges et de la scène n'existait plus pour moi. Je revoyais la futaie du Bas-Bréau, le sentier sablonneux zébré parles rayons de lune et la blanche comtesse aux yeux gris, aux cheveux blonds épars, chantant le lied de Heine:
Du hast Diamanten und Perlcii...
Des bouffées d'odeurs résineuses me montaient au cerveau avec les lointains souvenirs de cette heure d'enchantement à travers les gorges d'Apremont. Et, de loin, j'envoyai un salut de commisération attendrie à cette solitaire beauté en ruine, qui me rappelait la forêt — et ma jeunesse.
Premier Amour
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Premier Amour
ous étions allés, le médecin cT Auberive et moi, cueillir des mousserons en forêt. Ces mousserons sont de petits champignons très parfumés qui poussent au printemps au pied des hêtres. Ils se cachent sous la mousse, mais là où ils croissent, l'herbe plus verte décrit de larges cercles qui révèlent la présence de ces délicieux cryptogames. — Le docteur Ternat était un Bourguignon jovial, robuste, bien découplé, haut en couleur, avec une barbe noire
frisée et de beaux yeux bruns qui avaient quelque chose de la lampante chaleur des vins de son pays. Moi, je touchais à ma vingtième année et, après avoir subi, non sans peine, mon examen de bachelier, j'étais venu me mettre au vert dans les bois d'Auberive. N'ayant jamais jusque-là quitté la maison paternelle, j'étais fort naïf et un peu coquebin; toutefois, en dépit de mon apparente timidité, je sentais toutes les sèves du printemps bouillonner dans mes veines et j'étais aussi affamé d'amour que le docteur était friand de champignons. Bien qu'il eût dix ans de plus que moi, nous faisions ensemble bon ménage, et sa belle humeur expansive mettait ma gaucherie à l'aise.
L'après-midi d'avril touchait à sa fin. L'atmosphère, sous bois, s'alourdissait; les mouches devenaient insupportables, et les cris plus aigus des piverts annonçaient de l'orage. Bientôt, en effet, de grosses gouttes éclaboussèrent la jeune futaie au-dessus de nous. D'abord, nous n'eûmes cure de cette avrillée; mais, peu à peu, l'eau filtra à travers la feuillée encore claire, une fraîche rumeur
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d'écluse emplit la forêt, et, au bout d'une demiheure, nous fûmes trempes jusqu'à la peau.
— Savez-vous quoi ? dit le docteur. Le château de Valserveux n'est qu'à un quart de lieue; j'ai un malade à y voir; nous en profiterons pour nous y sécher jusqu'à la fin de l'orage.
Nous allongions le pas, tandis que la bourrasque, plus violente, tordait les branches et que l'averse nous arrosait copieusement.
— Mon malade, continua Ternat, est M. des Erelles, le propriétaire de Valserveux. Il s'est marié, il y a un an, contre le gré de ses frères et soeurs, avec une fort jolie fille sans fortune. Ça ne lui a pas porté chance, car, depuis six mois, il est atteint d'une atrophie musculaire progressive, et il n'ira pas loin. La jeune dame, qui, diton, ne l'a épousé que pour ses écus, pourrait bien alors s'en mordre les doigts. Il n'y a pas d'enfants, et, naturellement, il n'y en aura point. Si Mme des Erelles ne s'est pas fait avantager par testament, la famille la mettra impitoyablement à la porte, dès que le mari aura rendu l'âme...
Nous avions quitté la forêt pour longer la
lisière et nous cheminions silencieusement sous l'ondée. — Le peu que je venais d'apprendre sur les hôtes de Valserveux faisait travailler ma juvénile imagination. Mon cœur inflammable s'intéressait à la romanesque histoire de cette jolie personne épousée, pour ses beaux yeux, par un mari paralytique, déjà marqué pour la mort, et je brûlais de connaître Mme des Ereiles. — Au bas d'une avenue de peupliers d'Italie, le docteur Ternat s'écria avec un soupir de soulagement : ce Enfin, voici Valserveux! »
A travers les hachures de l'averse, je vis se détacher en gris, sur un massif de grands arbres, une gentilhommière, flanquée de tourelles en éteignoir et entourée de douves où dormait une eau verte, que les gouttes de pluie criblaient de petits ronds circulaires. Quelques minutes après, nous étions introduits dans une salle à manger servant aussi de parloir. Pendant qu'on annonçait le docteur, une servante jeta une brassée de ramilles sur les landiers. Le feu commençait à clairer, quand une porte de communication s'entre-bâilla, et Mme des Ereiles entra.
Agée de vingt-cinq ans environ, vêtue d'une simple robe grise dont le corsage uni et la jupe collante faisaient valoir d'impeccables formes, elle avait la démarche discrète et souplement onduleuse. Dans l'encadrement des cheveux noirs très lisses et plaqués en bandeaux sur les tempes, le blanc mat de son teint ressortait vivement. Sous de longs cils baissés, on entrevoyait deux yeux bleus caressants, aux paupières allongées. La bouche jeune, purpurine, s'ouvrait sur des dents très blanches. Avec une douce voix de dévote qui parle dans une église, elle nous souhaita la bienvenue.
— Comment va M. des Erelles? demanda Ternat, après m'avoir présenté.
— Toujours de même, murmura-t-eile sans lever les yeux.
— Si vous le permettez, je vais le voir avec vous...
Ils sortirent ensemble, et je restai seul, devant le feu, pendant vingt bonnes minutes; mais le souvenir de la liliale beauté de Mme des Erelles me tenait compagnie et je ne trouvais pas le
temps long. Quand ils reparurent tous deux, ils continuaient à mi-voix une conversation commencée sans doute dans le couloir et Ternat disait :
— Les forces s'en vont et les muscles diminuent de volume...
Deux plis verticaux se creusèrent au milieu du front lisse de Mme des Erelles, et ses lèvres se crispèrent imperceptiblement :
— N'y a-t-il aucun espoir de guérison?
— Hum! fit Ternat avec une moue professionnelle, j'ai peur que non... Enfin, nous allons essayer de l'électricité... Ne vous découragez pas, madame, à bientôt... Et maintenant, permettezmoi de prendre congé dès que l'orage se sera apaisé...
Absorbée dans sa méditation, elle semblait ne pas écouter... Et voilà que, brusquement, elle releva vers nous ses caressants yeux bleus :
— Non, non, protesta-t-elle, vous coucherez ici ainsi que monsieur votre ami... Vous ne pouvez songer à partir par un temps pareil... Je vais faire préparer vos chambres...
Le temps, en effet, se gâtait complètement. Je lançai à Ternat un regard si expressif, qu'il devina mon désir de rester; il sourit, remercia et accepta.
Mme des Erelles s'éloigna et nous nous séchâmes au coin du feu en écoutant la pluie ruisseler contre les vitres, tandis qu'une servante dressait le couvert. A l'heure du dîner, M. des Erelles, poussé dans un fauteuil roulant par une sœur de l'Espérance, apparut dans la salle à manger. Son corps était recroquevillé comme une feuille sèche. La tête seule avait conservé ses proportions, et encore le visage amaigri était jaune comme un parchemin. Les mains tremblaient et la sœur était obligée de faire manger le malade ainsi qu'un enfant, ce qui le rendait irritable et provoquait des accès de colère à la moindre maladresse. Comme on pense, le repas manqua de gaieté. M. des Erelles ne parlait que pour accabler Ternat de questions sur le régime à suivre. Mme des Erelles restait silencieuse et méditative. Je la trouvais adorable et je la plaignais. La regardant à la dérobée, je me grisais de la caresse de ses
prunelles bleues, de la laiteuse blancheur de sa peau, de la grâce onduleuse de ses mouvements. Tout cela me prenait le cœur. Elle s'en aperçut sans doute, car plusieurs fois je surpris entre ses longs cils son regard fixé attentivement sur le docteur et sur moi, comme si elle nous étudiait tour à tour. Dès le dessert, M. des Erelles, à bout de force, s'excusa, et roulé de nouveau par la sœur et par sa femme, il regagna sa chambre située au rez-de-chaussée. Ternat et moi, nous prîmes notre café en tête-à-tête, puis comme notre hôtesse ne reparaissait plus, nous crûmes, par discrétion, devoir monter au premier étage où on nous avait logés.
Nos chambres se faisaient face. Je trouvai dans la mienne une belle flambée réchauffante. N'ayant nulle envie de dormir, je m'installai devant les chenets et me mis à rêver à la belle Mme des Erelles. Au dehors, le vent se lamentait et j'entendais la forêt bruire comme la mer. Cette musique du vent me berçait et la chaleur du feu me mettait de tendres et confus désirs au cœur. Dans les flammes dansantes je voyais passer, comme
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une salamandre, la séduisante image de ma jeune hôtesse. Je me sentais féru pour elle et je lui consacrais mentalement mon premier amour.
Je fus soudain tiré de ma voluptueuse rêverie par un heurt léger à ma porte, qui s'ouvrit discrètement et livra passage... à Mme des Erelles.
— Pardon, monsieur, murmura-t-elle de sa douce voix de dévote, j'ai vu de la lumière chez vous et j'ai voulu m'assurer que vous étiez convenablement installé... Avez-vous tout ce qu'il faut?
Je m'étais levé ébaubi et je m'empressais gauchement de lui affirmer que rien ne me manquait. Elle se rapprochait de moi lentement avec son onduleuse démarche de couleuvre et tenait fixé sur mes yeux le mystérieux regard de ses prunelles câlines :
— Est-ce bien sûr? ajouta-t-elle en souriant... Cette chambre est froide; désirez- vous qu'on vous apporte encore du bois ?
— Merci, madame.
Elle ne bougeait pas et continuait de me regarder.
— Est-ce que vous êtes d'Auberive?
— Non, madame. J'y suis venu seulement passer deux mois.
— Pour un jeune homme de votre âge, l'endroit n'est pas gai et vous devez manquer de distractions.
J'étais si troublé que je ne savais que répondre, et si inexpérimenté que je n'osais supposer à l'insistance de la dame, d'autre mobile qu'une féminine curiosité. Pourtant je pensais : t Si je me jetais à ses pieds et si je lui baisais les mains?... Oui, mais si elle se fâchait et s'il arrivait quelque esclandre?... » Pendant ce monologue intérieur, la conversation, comme de juste, était tombée. Mme des Erelies se lassa sans doute de l'entretenir seule, car tournant brusquement les talons, elle me souhaita brièvement le bonsoir et sortit.
Quand elle eut disparu, je me sentis mordu par un regret, j'eus honte de ma sotte timidité et, de dépit, je me couchai.
J'étais en plein dans mon premier sommeil, quand je fus réveillé par un bruit partant du
couloir. Il me sembla qu'on ouvrait et qu'on refermait la porte deTcrnat; puis tout redevint silencieux. Je m'étais mépris sans doute ou j'avais rêvé. Je me retournai du coté du mur et je me rendormis...
Le docteur et moi, nous repartîmes au petit jour. J'avais gros cœur de m'éloigner sans prendre congé de Mme des Erelles; mais j'étais si honteux de ma sottise que je ne soufflai mot de la visite de la veille. Je me bornai à m'extasier sur la beauté de notre hôtesse, ce Oui, murmura le docteur avec conviction, c'est une charmante femme. » Puis il se plaignit de la migraine et demeura fort taciturne pendant que nous retraversions la forêt mouillée...
Je quittai Auberive le mois d'après et n'y revins qu'au printemps suivant. A mon grand regret, je n'y trouvai plus le docteur Ternat. Comme je demandais de ses nouvelles au vieux greffier Fleuriot, que j'avais rencontré un soir à la passe aux bécasses :
— Il est parti, répondit-il, parce que sa clien-
tèle se réduisait à rien, à la suite de méchants bruits qui ont couru.
— Quels bruits?...
— Chut!... Attention!...
Le bonhomme épaula, lâcha son coup de fusil et alla ramasser une bécasse qui venait de choir dans l'herbe.
— C'est toute une affaire, reprit-il. Vous savez que Ternat donnait des soins à M. des Erelies. Celui-ci est mort en septembre dernier sans laisser de testament. Ses collatéraux n'avaient jamais pu digérer son mariage. Ils accoururent à Valserveux, la bouche enfarinée, se promettant bien de jeter la veuve dehors comme une intruse, et ils requirent l'apposition des scellés. M. le juge de paix et moi, nous nous étions rendus au château pour procéder aux formalités légales, et je vois encore la grande salle à manger aux boiseries blanches où nous instrumentions: — les frères et sœurs, d'un coté, l'air rogue et malveillant; la jeune veuve, de l'autre, dans ses voiles de deuil. Au moment où nous allions commencer et où le juge apprêtait la cire avec les bandes de
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toile, Mme des Erelles s'est tout à coup levée, blanche comme un cierge : — ce Pardon, a-t-elle dit, je déclare être grosse de cinq mois, et comme mon enfant sera l'héritier légitime de M. des Erelles, vous jugerez sans doute inutile d'obéir à la requête de ces messieurs, qui n'ont ici aucun droit. . » Vous voyez le coup de théâtre : les collatéraux faisaient le nez et criaient à la supercherie; impassible, la veuve répliquait ; ce Qu'on fasse constater mon état par un médecin! » Alors, M. le juge a lu aux frères et sœurs l'article 393 du Code, et il a bien fallu mettre les pouces. La jeune dame n'avait pas menti, car elle a accouché quatre mois après d'un gros garçon. Seulement, les héritiers frustrés, qui n'étaient pas contents, ont glosé là-dessus. Ils ont prétendu que le docteur Ternat donnait autant de soins à la femme qu'au mari et, dame! le fait est que dans l'état où se trouvait M. des Erelles en avril dernier...
J'écoutais suffoqué, et à mesure que je rassemblais mes souvenirs, je voyais les choses sous un nouvel aspect. Pourtant, le reste de tendresse
que j'avais conservé pour la châtelaine de Valserveux se révoltait et je crus devoir protester :
— C'est une calomnie!... Mme des Erelles était incapable!...
— Mon camarade, interrompit le bonhomme, quand une femme se trouve au pied du mur comme était Mme des Erelles, elle emploie le vert et le sec pour passer à travers les mailles du Code... Ma fine, c'était un friand morceau et ce diable de Ternat n'a pas dû s'ennuyer...
Il regarda entre les branches le ciel où perlait une étoile :
— Voici la nuit, ajouta-t-il, il ne passera plus rien ce soir et nous pouvons nous en retourner.
Sœur Odile
Sœur Odile
|y?X^7| n soir, à la mi-octobre, nous nous en
^1 Nrl r-\ reven^ons? ^e garde-général Marteloc £>3^f£^ et moi, par la forêt de Charbonnière. Martelot, grand, sec et svelte comme un baliveau, moustaches et barbiche rousses, le nez au vent, le képi sur l'oreille, fumait taciturnement sa pipe en suivant une sente étroite en plein taillis. Je lui emboîtais le pas en prêtant l'oreille aux confuses rumeurs qui égaient les bois, à cette saison où la
population des villages voisins vient ramasser la faîne. Tantôt c'étaient de longs appels de voix féminines, tantôt un fracas de branches gaulées, puis le crépitement des faînes pleuvant dru comme grêle sur les draps blancs étendus au pied des hêtres. Ce bruit léger, ailé, incessant, s'harmonisait doucement avec la tombée du jour, avec la brume d'automne qui voilait d'une fumée bleuâtre la fuite lointaine des tranchées à demi effeuillées.
Au moment où nous débouchions au carrefour de la Belle-Étoile, nous eûmes en rencontre deux sœurs de la Doctrine qui, elles aussi, avaient été récolter la faîne et qui s'en revenaient portant alternativement un bissac gonflé de ces brunes graines triangulaires dont on fait une huile excellente. A ma grande surprise, Martelot, qui est peu communicatif, s'arrêta pour saluer les deux religieuses et pour échanger quelques mots avec elles.
Quand il me rejoignit, les deux cornettes blanches et noires se noyaient déjà dans la brumeuse obscurité d'une allée.
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Martelot ralluma sa pipe éteinte, puis me dit avec des pauses entre chaque bouffée :
— Je ne suis pas un mangeur de messes, mais j'ai une sérieuse estime pour ces bonnes soeurs et je ne manque jamais de les saluer, en souvenir d'une de leurs compagnes qui m'a donné le plus bel exemple de dévouement et de force de caractère!... Une singulière aventure... Quand j'y repense, j'en ai encore comme une chair de poule intérieure.
C'est arrivé non loin d'ici, pendant la guerre avec la Prusse. Je demeurais alors à Fontaine- Française, chez mes parents, et je faisais partie des mobilisés de la Côte-d'Or. Le 2 1 janvier 1 87 1 , Manteuffel, préparant sa jonction avec de Werder, avait lancé sur Dijon les troupes du général Kessler. Pendant le combat qui eut lieu à un kilomètre de l'octroi, je fus enveloppé dans un coup de filet et fait prisonnier avec une cinquantaine de mobiles de l'Yonne. On nous dirigea d'abord sur Messigny où l'un des régiments de Kessler était cantonné et où nous passâmes la nuit à grelotter dans une prairie piétinée par les
chevaux. Ceux qui avaient conservé peu ou prou de leur boule Je son cassaient une croûte pour tuerie temps; les autres se serraient le ventre. Au petit jour, vint l'ordre de filer sur Châtillon, sous l'escorte d'une trentaine de soldats de la landwehr et de deux sous-officiers.
Ces Westphaliens à barbe blonde, fusils chargés, baïonnette au canon, marchaient en serrefile de chaque côté de la route boueuse, au milieu de laquelle nous pataugions, ahuris, transis, lamentables, pareils à un troupeau qu'on mène à l'abattoir. Quand un traînard faisait mine de rester en arrière, un coup de crosse dans les reins le forçait de rentrer dans le rang. Les Westphaliens s'amusaient de nos figures épeurées et, de temps en temps, avec un rire épais, nous criaient : ce Capout, Franjosen, capoutl... » ce qui ne contribuait pas à nous remettre d'aplomb. Quelquesuns affectaient une hypocrite compassion, et quand on apercevait dans les champs une ferme incendiée, ils secouaient patelinement la tête en murmurant : ce La guerre... ah! malheur! » Parfois, la route s'encaissait dans des lisières de bois
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où les chênes avaient encore conservé leurs feuilles séchees. Alors les deux files de l'escorte nous serraient de plus près; les hommes, craignant quelque embuscade de francs-tireurs, jetaient à droite et à gauche des regards farouchement inquiets et, avec des jurons allemands, nous ordonnaient de presser le pas. Un vent du nordouest poussait au-dessus de nous des échevèlements de nuages gris et, de temps à autre, des flocons déneige nous frôlaient la joue. Du milieu des champs nus, des corbeaux s'envolaient avec un bref croassement, tournoyaient lentement dans l'air, puis allaient s'abattre cent mètres plus loin. Ces lugubres vols d'oiseaux, ce ciel plein de neige contribuaient à accroître notre anxieux malaise. Les villages que nous traversions semblaient déserts; à peine, derrière un rideau timidement soulevé, entrevoyions-nous, çà et là, un visage qui se collait aux vitres, puis disparaissait à la vue des uniformes allemands.
Après trois heures de marche, on fit halte à Recey et on nous parqua sur la place du bourg, en tace de la mairie et de la maison d'école.
Quelques paysans, des femmes surtout, s'attroupaient derrière le cordon des sentinelles et nous envoyaient silencieusement des regards mouillés de pitié; les plus hardies essayaient de nous parler, mais les Westphaliens les repoussaient rudement. Toute communication avec les gens du pays était sévèrement défendue; bien que nous fussions quasi morts de faim, on interdisait à l'habitant de nous offrir un verre de vin ou un morceau de pain.
Une exception, cependant, était faite en faveur des religieuses. Celles-ci pouvaient seules transmettre aux prisonniers de guerre les secours envoyés par quelques âmes charitables. — Les sœurs de l'école de Recey ne manquèrent pas de profiter de la permission; sitôt qu'elles furent averties de notre passage, elles arrivèrent sur la place, pliant sous le poids de lourds paniers de provisions.
Elles étaient deux et portaient le costume des sœurs de la Doctrine chrétienne : la cornette pointue, blanche sous la coiffe noire; la large guimpe empesée couvrant carrément la poitrine;
la robe noire aux manches et à la jupe très amples. La plus jeune, qui paraissait la supérieure et que sa compagne appelait respectueusement ce ma sœur Odile », avait le teint blanc comme sa cornette, les traits fins, les yeux bruns voilés de longs cils et modestement baissés. Sa figure énergique et douce, intelligente avec je ne sais quoi de chastement ingénu, donnait l'impression d'une délicate fleur sauvage.
Une fois au milieu de nous, les deux religieuses menèrent lestement leur distribution, — ménageant leurs paroles, mais nullement leur bon vouloir. Bientôt notre misérable troupe eut de quoi apaiser sa faim : pain frais et viande froide, et les quarts se tendirent à la ronde vers les bouteilles de vin clairet que débouchait la plus âgée des sœurs. A l'exception des sentinelles préposées à notre garde, le reste de la troupe s'était égaillé sur la place et la surveillance se relâchait. Les sous-officiers étaient entrés à l'auberge; quelques soldats baguenaudaient devant la vitrine de l'horloger et guignaient avec convoitise les montres de l'étalage; d'autres, se bousculant autour d'un
barillet d'eau-de-vie de marc, s'administraient de copieuses lampées de schnapps. De notre côté, nous mastiquions ferme et nous jouions tous des mâchoires. Un seul semblait manquer d'appétit : un petit moblot maigre et pâle qui flottait dans sa capote grise. Il n'avait pas touché à son pain et paraissait vanné de fatigue; les traits tirés, l'œil fiévreux et comme égaré, il regardait alternativement les sentinelles aux baïonnettes luisantes et sœur Odile vidant son panier de provisions.
Tout à coup, tandis que les sentinelles tournaient le dos, invinciblement hypnotisées par le robinet du barillet d'eau-de-vie, je vis le petit moblot, preste comme un verderet (un lézard), ramper vers la sœur Odile, soulever l'ample jupe noire et y disparaître. Ça ne dura pas le temps de dire: ce Ouf! » et personne ne s'en aperçut, sauf quelques camarades que l'ébahissement tint cois et bouche bée.
J'étais moi-même abasourdi. Je pensais avec un violent battement de cœur : « Le malheureux!... La sœur va crier et les Prussiens le fusilleront... Ils ne plaisantent pas sur la discipline et
La décence ce ils ne pardonneront pas à ce gamin
d'avoir cherché à leur échapper en prenant pour cachette les jupes d'une religieuse... »
Je m'attendais à quelque terrible esclandre et involontairement je fermai les yeux. N'entendant rien, je les rouvris presque aussitôt et je regardai sœur Odile. Elle n'avait pas bougé, seulement une légère rougeur rosait ses joues pâles. Ses yeux baissés ne laissaient rien transparaître de ce qui se passait dans son âme. Mais l'immobilité de son visage contrastait avec la nerveuse précipitation avec laquelle elle fouillait le fond de son panier vide et je vis que sa guimpe était agitée par un tremblement intérieur.
Avec un mélange de stupeur et d'admiration, je contemplais la pauvre fille. Je songeais, à part moi, que si maigre que fût le petit moblot et si ample que fût la jupe de la religieuse, il n'y avait pas beaucoup de place sous cette robe à plis droits, et que, pour se maintenir dans sa cachette, le jeune homme avait dû entourer de ses bras les jambes de sœur Odile. Je me représentais le cruel trouble que cet étroit contact masculin de-
vaic jeter dans le cœur de cette vierge; les affres et les pieuses révoltes de la femme et de la nonne pendant cette violation de ce qu'il y avait en elle d'intime pudeur. Une femme du monde aurait poussé les hauts cris ou aurait cru devoir se trouver mal. La sœur restait impassible, se disant sans doute qu'il s'agissait de sauver une vie humaine et imposant héroïquement silence aux effrois de son sexe, aux scrupules de sa foi religieuse. Il me semble la voir encore au milieu de la place boueuse — pâle, les paupières voilées, profilant sa chaste silhouette noire sur la devanture verte de la boutique d'horlogerie. Ma parole! les camarades et moi, nous étions confondus de saisissement et de respect devant cette merveilleuse force d'âme.
« Vorwaerrs ! y> (en avant!) cria le FelJwebel qui sortait de l'auberge. Il y eut un cliquetis d'armes, les files se reformèrent et vivement on se remit en marche, car on était en retard. Au bout de la rue, je me retournai du côté de la place. La sœur Odile n'avait pas osé bouger, abritant encore sous sa robe le petit moblot qui lui
dm la liberté et la vie. Quand le dernier fusilier prussien eut disparu au tournant de la route, elle conduisit en rougissant son protégé chez un paysan qui lui prêta des vêtements civils, et il put, regagner Dijon par les bois...
Depuis ce temps-là, voyez-vous, ajouta Martelot, j'ai ces braves cornettes blanches en vénération, et je suis d'avis qu'au point de vue du dévouement et de l'énergie morale, ces béguineslà nous sont fichtrement supérieures...
La Mancienne
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La Mancienne
es Serack exerçaient depuis plus de trente ans le métier de charbonniers dans la forêt d'Auberive. Bien qu'ils eussent pris les habitudes et le langage de ce canton de la montagne langroise, ils gardaient néanmoins, dans leur physionomie et leurs allures, je ne sais quoi de farouchement exotique, et les gens de la montagne les traitaient volontiers de ce Cosaques ». La vérité est qu'ils étaient originaires de la Croatie, « du pays d'où vient le