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soleil », disait le vieux Serack. Leur chantier comprenait quatre personnes : — le maître charbonnier et sa femme Rika, puis ses deux fils qui étaient restés célibataires; — mais un bizarre incident avait un matin ajouté un nouveau membre à la famille. Ce jour-là, les Serack, qui avaient été conduire du charbon à Grancey, tombèrent, sur la place, au milieu d'un attroupement amassé autour de deux ou trois camp-volants qui faisaient danser un ours. La bande se composait de deux grands diables moustachus, drapés dans des capes rouges en loques, d'un âne et d'une jeune femme, portant en un sac sur ses épaules une petite fille de quatre ans, qui semblait fort malade. L'un des hommes tapait sur un tambour de basque, tandis que l'autre, tenant à la main la chaîne de l'ours, excitait l'animal à danser aux sons d'une inintelligible et sauvage complainte.
Tout à coup, on vit le vieux Serack écarter les badauds de ses deux bras et se jeter au cou du montreur d'ours; puis les deux hommes se livrèrent à de bruyantes démonstrations amicales et dialoguèrent avec animation dans une langue in-
connue. Sur l'invitation du maître charbonnier, toute la bande entra au prochain cabaret et finalement les Scrack emportèrent avec eux la petite malade, qu'ils couchèrent sur les sacs vides de leur charrette et qu'ils emmenèrent en foret, escortés jusqu'à la sortie du bourg par les campvolants qui continuaient, en leur jargon, leurs effusions bruyantes et leurs tendres adieux.
L'air salubre des bois guérit promptement la petite, qui devint la fille adoptive des Serack et s'habitua vite à sa nouvelle situation.
Cela lui fut d'autant plus facile que les façons de vivre des camp-volants ne différaient guère de celles de ses parents adoptifs. On sait que, comme le berger, le charbonnier mène une vie solitaire et essentiellement nomade. Il campe en plein bois et change souvent de campement suivant les nécessités des exploitations forestières. On dort sous la hutte, presque à ciel ouvert, on se débarbouille au ruisseau, on cuisine en plein air, à proximité des fourneaux coniques où le charbon cuit en grondant. A ce régime, l'enfant poussait comme un champignon. A douze ans,
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agile et plus vive qu'un lézard, elle rendait déjà des services aux Serack, les relayait dans la surveillance assidue des fourneaux et n'avait pas sa pareille pour grimper aux arbres, dénicher des écureuils ou prendre un lièvre au collet. A seize ans, elle devenait une jolie fille, mince de taille, souple d'allure, brune de peau, avec de grands yeux allongés et de noirs cheveux crêpelés, sous le mouchoir rouge dans lequel elle les entortillait coquettement. Bien qu'elle s'appelât Mira de son nom de baptême, on l'avait surnommée « la Mancienne ». C'est le nom de la viorne sauvage en dialecte langrois, et on le lui avait donné, sans doute, parce que la souplesse de ses mouvements, la grâce de sa taille flexible, la faisaient ressembler à cette plante grimpante qui s'accole si étroitement aux arbres, d'où ses tiges tendrement enveloppantes retombent en thyrses et en houppes cotonneuses.
La Mancienne, bien qu'elle fût très séduisante et fort reluquée par les jeunes bûcherons des entours, ne semblait nullement vaine de sa beauté ni désireuse de la produire au dehors. On ne la
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voyait jamais aux fêtes patronales des villages, ni aux rapports qui se tenaient en foret, deux ou trois fois Tan, et où l'on dansait jusqu'à la nuit. Elle avait la réputation d'être très fïère et de ?c montrer dédaigneusement rétive aux œillades et aux fleurettes. « Elle attend qu'un prince vienne la demander! » disaient avec un sourire jaune les galants coupeurs au bois, vexés de ses rebuffades. Au vrai, elle n'attendait rien. En sa mignonne poitrine de vierge, son cœur dormait comme une rose de Noël sous la neige. Sa seule joie était de savourer au printemps le réveil de la forêt, de se plonger dans la fraîcheur des cépées reverdies, de se griser de l'odeur des muguets et de s'épanouir au grand soleil. Durant l'hiver, ou les jours pluvieux, elle se catissait dans une limousine, tête basse, et se recroquevillait frileusement près des fournaux à charbon. La lumière la dégourdissait et elle allait joyeusement vers le soleil levant, comme on va à la fête.
Pendant les claires nuits d'été, quand venait son tour de veiller près des fournaises, l'une de ses voluptés était de regarder, dans l'étroit champ
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de ciel pur qui s'ouvrait entre les arbres noirs, les groupes d'étoiles passer comme une lente procession. Elle les reconnaissait et les désignait l'un après l'autre par ces noms imagés. dont les ont baptisés les gens des campagnes; elle saluait au passage le Chariot, le Houvier, la Toussinière, le Chemin de saint Jacques... De secrètes ressouvenances ataviques s'éveillaient en elle. D'un regard ému, elle suivait ces constellations qui cheminaient là-haut, ainsi que des tribus nomades, et les voyait s'éloigner avec un soupir de regret. Le cœur tout palpitant, elle épiait le fugace éclair des étoiles filantes et, ayant foi aux rustiques superstitions, elle cherchait à formuler un vœu, tandis que le phosphorescent météore tombait comme une larme brûlante sur les bois enténébrés. Ce souhait, formé tout bas, ne variait guère : c'était un nostalgique désir de retrouver le pays croate où elle était née et dont le vieux Serack, quand il était en humeur de causer, vantait les merveilleuses beautés. Tandis que ses rêves s'élançaient ainsi vers les étoiles, le charbon, sous sa couche de terre craquelée, grondait sourde-
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ment, ce la jeune fille s'assoupissait à demi, les yeux encore fixés sur les points d'or des constellations.
A l'époque où elle atteignit ses dix-huit ans, les charbonniers travaillaient au revers de la Grand'Combe, non loin de l'ancien chemin romain qui allait de Langres à Châtillon. Le printemps venait de refleurir et c'était la saison où les agents forestiers procèdent aux opérations de martelage. Un jour, les Serack conduisirent en ville un convoi de charbon et la Mancienne resta seule à la garde des fourneaux. La forêt était glorieusement épanouie. Les corolles laiteuses des stellaires foisonnaient au long des haies; une
verte lumière filtrée à travers la neuve feuillaison
des hêtres enveloppait tous les objets, et l'air était imprégné du parfum grisant des merisiers en fleurs. La Mancienne qui, le matin, avait baigné ses cheveux dans la source voisine, les laissait sécher épars sur ses épaules, et les brunes crêpelures encadraient l'ovale de sa figure halée où ses yeux noirs rayonnaient. Tandis qu'assise sur un tronc de hêtre, elle épluchait des légumes
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pour le souper, au-dessus de sa tête un rossignol chantait. Tout à coup, l'oiseau se tut, des pas résonnèrent dans une sente caillouteuse et entre les cornouillers déboucha un svelte garçon, revêtu de l'uniforme des agents forestiers. C'était le garde-général Desvergnes, à ce moment en opération à Auberive.
Il courait sur ses vingt-huit ans. La taille élégamment cambrée dans sa tunique verte, il s'avançait avec un léger dandinement, et du revers de sa canne il fauchait insoucieusement les cornets bleus des ancolies poussées au bord du sentier. Sous le képi aux broderies d'argent, sa figure avait une certaine crânerie distinguée, ses fines moustaches retroussées découvraient deux lèvres rouges au sourire un peu fat; ses yeux bleus souriaient aussi d'une façon câline. Il aperçut la Mancienne assise au seuil de la hutte et la trouva fort jolie dans son sauvage accoutrement. Il s'approcha donc et lui demanda un verre d'eau fraîche. Vivement, elle se leva, prit une cruche et descendit à la source; puis elle remonta légère, les bras ruisselants, et remplit un verre qu'elle tendit au fores-
ticr. Tandis qu'il buvait, clic le regardait avec une naïve admiration se cambrer dans son uniforme qui reluisait au soleil. Brusquement, quelque chose de non encore éprouve s'éveilla en elle, et son cœur se mit à battre comme lorsqu'elle épiait, la nuit, le passage des étoiles. Dcsvcrgncs vit son émotion; il remercia chaleureusement la jeune fille et la complimenta sur ses beaux cheveux. Il avait la langue dorée et s'entendait à merveille à galantiser. La sauvage Mancienne écoutait, troublée, ces galanteries qu'elle prenait au sérieux et qui coulaient comme miel des lèvres souriantes de cet élégantgarçon. Elle en était éblouie comme une alouette devant le scintillement argenté du miroir tournant. Lorsque, avant de partir, Desvergnes lui saisit les mains et lui demanda la permission de l'embrasser, elle rougit et ne sut pas dire non. Alors, il se pencha et, au lieu de toucher la joue qu'elle lui abandonnait, il lui baisa lentement les yeux. De cette caresse jusque-là inconnue, elle resta quasi défaillante, tandis qu'il s'éloignait sous les hêtres...
Desvergnes revint plus d'une fois au campe-