‹ Contes forestiersChapitre 4 sur 21 · LA ROSI: I I I M I IO · texte numérisé non relu

LA ROSI: I I I M I IO

Une demi-heure après, je m'endormais doucement en songeant à la jolie figure de Désirée et en me demandant si elle partageait déjà avec son maître le grand lit à alcôve, dressé au fond de la cuisine. — Le lendemain, au petit jour, je fus réveillé par M. de Nonsart.

— Bon voyage, me dit-il... Désolé de ne pouvoir vous accompagner ce matin, mais il faut que je sois de bonne heure dans les bois de La Faye... Désirée, qui va porter le lait aux gens du Courroy, fera un bout de route avec vous et vous remettra dans votre chemin.

Je le remerciai chaudement et nous prîmes congé. Une fois habillé, je gagnai la cuisine. Reine avait disparu et Désirée m'attendait, sa cruche de fer-blanc à- la main. Elle avait noué en

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fanchon sur sa tête un châle de laine tricotée, sous lequel, à travers des mèches frisottantes, ses yeux fleurissaient comme deux bleuets. Quelques minutes après, nous cheminions silencieusement sur le chemin saupoudré de neige.

— M. de Nonsart est un excellent homme, dis-je, pour entamer la conversation, et vous devez vous plaire à la Roselière?

Elle plissa ses lèvres boudeuses et me coula un de ses mystérieux regards :

— Où la chèvre est attachée, il faut bien qu'elle broute, répondit-elle évasivement.

Elle regarda le soleil qui, à peine levé, se noyait déjà dans de gros nuages plombés :

— Le soleil est blanc, murmura-t-elle, il neigera encore...

Elle roulait, machinalement, ses doigts dans les bouts de son tricot de laine,

— Est-ce que vous êtes de Vivey, vous, monsieur? demanda-t-elle brusquement.

— Non, mais j'y demeure depuis deux mois.

— Et où étiez-vous avant?

— A Paris.

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— Je m'en doutais... Ah! Paris, voilà un endroit où je voudrais aller! soupira-t-elle... C'est- y loin, dites, monsieur?

— Assez loin, et puis, ma chère enfant, la vie y est dure, plus dure qu'à la Roselière...

Un sourire incrédule retroussa le coin de ses lèvres :

— La Roselière !.. . Ça n'est pasgai tous les jours, non plus, allez... M. de Nonsart vieillit, il devient bougon... et la Reine est une méchante gale... Si vous entendiez parler d'une place à Paris, ajoutât-elle avec son énigmatique regard câlin, je me recommande à vous... Voici votre chemin : en appuyant toujours vers la droite, vous gagnerez bientôt la plaine deVivey . . . Au revoir donc, monsieur! . . .

Je lui mis une pièce blanche dans la main, en la lui serrant. Elle me regarda de nouveau, sans parler, de son air de sphinx souriant, puis me tourna le dos et disparut dans le taillis. Je regagnai lentement Vivey, en me disant qu'entre sa gouvernante jalouse et cette ingrate fillette qui avait le goût des aventures, le pauvre M. de Nonsart-Cressolle n'était pas au bout de ses peines !...

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L'automne suivant, comme, après deux mois de congé, je retraversais les bois de Santenoge en compagnie du brigadier forestier, je lui demandai des nouvelles de M. de Nonsart.

— Quoi! vous ne savez rien ? répliqua-t-il; le pauvre bougre a été pris, tendant des collets, par mon collègue Brûlant, un mâtin qui ne plaisante pas!... Et comme le délinquant faisait rébellion, Brûlant lui a envoyé un coup de fusil dans le ventre... M. de Nonsart a eu la force de se traîner jusqu'à la Roselière où il est mort... Mais le plus vilain de l'affaire, monsieur, c'est que c'était la Reine, sa servante, qui l'avait dénoncé à Brûlant...

— Et Désirée, sa fille adoptive ?...

Le brigadier eut un rire silencieux :

— Sa fille!... Hum!... Enfin, comme vous voudrez... Eh bien! le lendemain, elle a déguerpi... Elle avait été à une fichue école... Paraîtrait qu'elle a mal tourné...

Manette

Manette

un jet de pierre de la ferme où je logeais pendant la saison des chasses, une masure trapue et comme écrasée sous sa toiture de lave, s'accroupissait, enclavée dans les dépendances d'une ancienne abbaye de Bénédictins. Le seigneur et maître de cet housteau était un savetier nommé Trinquesse, qui cumulait avec le ressemelage des souliers le métier beaucoup plus lucratif de sorcier de village. Il jetait des sorts, possédait des secrets pour guérir

les moutons de la clavelée, et même on prétendait qu'il administrait parfois de mystérieux breuvages aux filles qu'une malencontreuse grossesse mettait dans l'embarras. Tout cela lui donnait une réputation assez équivoque. On lui reprochait, en outre, de laisser trop ouvertement la bride sur le cou à sa propre fille Manette, qui courait sur ses vingt ans et dont les mœurs légères scandalisaient la paroisse. Le bonhomme Trinquesse n'en avait cure et prenait la chose très philosophiquement. Quand on le serrait de trop près là-dessus, il feignait de ne pas comprendre; mais ses petits yeux gris malins et prudents démentaient l'expression niaisement étonnée qu'affectaient son nez gobeur et sa bouche entr'ouverte.

Le soir de mon arrivée à la Cude, je le rencontrai près de l'ancienne abbaye qu'on était en train de transformer en maison centrale de correction. Appuyé sur sa gaule, il surveillait curieusement les travaux de maçonnerie.

— Eh bien! dis-je, père Trinquesse, voilà du nouveau... ; on vous bâtit là une belle prison.

MANETTE Ilf

Il hocha La tête, et me regardant la bouche bée,

tandis que ses yeux riaient malicieusement:

— Oui, une belle prison, répéta-t-il; on y mettra des femmes...

— Est-ce qu'on est content de ça dans le pays?

— Heu !... autant de cloches, autant de sons... Ce qui vexe les uns profite aux autres... Ça nous amènera du monde.

— Et vous y trouverez votre compte, hein?

— Oui et non... Pour le quart d'heure, je ne m'en plains pas... Il vient beaucoup de gens à la Cude, et on a gagé notre Manette à la ferme, pour les gros ouvrages...

Cette Manette, je l'avais déjà aperçue l'automne précédent, batifolant sous bois avec les bûcherons et les charbonniers. C'était une gail-

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larde bien campée sur ses hanches, les joues rouges, la poitrine dodue, les cheveux noirs, drus et presque crépus. Ses yeux bruns étaient éveillés comme une potée de souris et elle riait volontiers, montrant entre ses lèvres sensuelles des dents d'une blancheur éblouissante. Toujours fraîche, accorteetde bonne humeur, elle travaillait comme un cheval dans cette ferme où la besogne ne manquait pas et que faisait valoir, seule avec un maître valet, Mme Rose Linard, restée veuve à trente ans. La Linarde, comme on l'appelait familièrement, était elle-même encore agréable à regarder. Alerte, nerveuse, la taille un peu maigre mais bien prise, elle avait des yeux gris fort vifs et une verdeur appétissante. Les mauvaises langues prétendaient qu'elle se consolait de son veuvage avec Justin, le valet de ferme. Celui-ci, en effet, garçon de vingt-sept ans, bien râblé, l'air sournois, la moustache frisée, affectait depuis quelque temps des allures de maître et s'habillait avec plus de recherche qu'il ne convenait à un domestique. Il avait cette faraude prestance de coq de village et surtout ces yeux câlins et hardis qui enjôlent le

cœur des femmes. Ayant servi dans les hussards, il était beau cavalier, et les filles le reluquaient avec convoitise quand, le corps droit, la blouse au vent, le feutre sur l'oreille, il menait ses chevaux à l'abreuvoir, monté sur le plus fringant et trottant avec l'autre en bride.

Naturellement, l'amoureuse Manette n'était point insensible aux airs conquérants de ce joli garçon. La façon dont elle l'aguichait, à la maison ou aux champs, déplaisait visiblement à Mme Linard. Bien que la fermière crût de sa dignité de ne point montrer sa jalousie, elle se tenait à quatre pour ne pas éclater, et, aux moindres négligences de Manette, son irritation intérieure se traduisait en virulentes saboulades. Tout en malmenant la fille de Trinquesse, elle se gardait néanmoins de la renvoyer, car, en femme pratique, elle appréciait sa vigueur au travail. Elle rongeait son frein etattendait sans doute une bonne occasion de prendre largement sa revanche.

Pendant toute la saison des chasses, les choses ne s'envenimèrent point en apparence. Justin, cependant, poussait toujours sournoisement sa

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pointe; Manette se montrait peu cruelle et Mme Linard continuait à rager en dedans. Lorsque à Noël je rentrai en ville, il était devenu évident, pour moi et pour bien d'autres, que cette délurée Manette n'avait plus rien à refuser au maître-valet. Je ne revins à la Cude qu'en avril, pour la passe aux bécasses, et dès mon arrivée je pus constater de notables changements dans la manière d'être des habitants de la ferme. Mme Linard avait le visage plus ouvert et l'humeur moins tempétueuse; le beau Justin semblait au contraire penaud et gêné; il traitait Manette avec une maussade indifférence et la regardait à peine. Quant à cette dernière, elle ne riait plus; sa taille s'était épaissie; sa démarche, alourdie; ses yeux se cernaient et leurs brunes prunelles, autrefois si limpides et si gaies, étaient comme embrumées d'inquiétude. Un soir, à la brune, je rentrais de la passe, et comme la lisière de la forêt touche presque aux premières maisons du bourg, je regagnais la ferme en franchissant les clôtures du verger. La soirée était humide et maussade, comme il arrive souvent en ce mois de giboulées. La pelouse très

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