‹ Contes forestiersChapitre 5 sur 21 · MAN1 1 II I [Ç · texte numérisé non relu

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drue, où s'alignaient des cerisiers, amortissait mon pas et j'allais atteindre le seuil de la cuisine, quand mon attention fut attirée par deux voix de femmes qui alternaient sous un hangar où Ton serrait le bois de chauffage. L'une de ces voix montait aiguë, cinglante comme un coup de fouet, et je reconnus l'organe aigrement flûte de Mmc Linard; l'autre répondait d'un ton sourd, presque suppliant, qui s'achevait parfois en un sanglot, et où je retrouvais le contralto un peu éraillé de Manette Trinquesse.

— Eh! criait la fermière, avouez-le donc, puisque ça saute aux yeux!... Vous êtes enceinte, ma fille!

— Ben, oui, là!... répliquait Manette, c'est pas une raison pour m'agoniser. Si j'ai fauté, j'en suis assez malheureuse... D'ailleurs, il y en a un qui est plus fautif que moi et qui pourrait tout raccommoder, s'il avait pour un sou d'honnêteté...

— Vraiment!... Allez donc lui demander de vous épouser, et vous verrez ce qu'il répondra!

Un gros sanglot éclata dans l'obscurité.

— Je vas vous le dire, moi, ce qu'il répondra,

continuait l'aigre voix de Rose Linard; il ne se soucie pas de garder pour son compte l'enfant de trente-six pères, et il a raison, ma mie!... Car au su et vu de tout le pays, il n'est ni le premier, ni même le dixième, qui ait pris son plaisir avec vous.

— C'est des menteries !

— Allons donc, on connaît vos histoires!... Suffit! Je ne veux pas de scandale chez moi... Vous ferez votre paquet et vous irez rouler votre bosse ailleurs!

— Oh! madame Linard, vous n'aurez pas la dureté de me jeter ainsi dehors?

— Pourquoi donc pas ?. . . Il y a trop longtemps que je me ronge le sang à votre sujet. Assez de giries, rassemblez vos hardes et débarrassez-moi le plancher!

En même temps, l'impitoyable fermière réintégrait dignement sa cuisine, laissant sous le hangar la désolée Manette, dont les sanglots affaiblis s'exhalaient plaintivement dans la nuit et semblaient faire écho au mélancolique chant des crapauds sous les pierres de la fontaine.

Le soir même, Manette fit piteusement sa rentrée dans la masure de Trinquesse. Celui-ci, exaspéré de ce retour inattendu, la traita de « propre à rien » et lui chatouilla vertement les côtes avec sa maîtresse gaule. Fut-ce l'effet de cette correction ou des mystérieuses drogues qu'on soupçonnait le sorcier d'administrer aux filles mises à mal? Toujours est-il qu'après un mois de claustration, Manette, au grand étonne- ' ment des gens du bourg, reparut un peu pâlie, mais légère d'allure et la taille svelte, comme avant sa mésaventure. Frustré du scandale attendu, le village s'indigna. Il n'y eut qu'un cri pour accuser la malheureuse de s'être débarrassée de son enfant par de coupables manœuvres. On la dénonça au parquet, et un matin les gendarmes Femme-

nèrent.Trinqucsse avait jugé prudent de s'absenter et sa disparition vint encore corroborer les soupçons du juge instructeur. Manette fut renvoyée devant la cour d'assises; l'un des témoins qui la chargea le plus grièvement fut la vindicative Mmc Linard. Mise au pied du mur, la pauvre fille avoua tout et l'ingénuité de son aveu toucha les jurés qui admirent, en sa faveur, des circonstances atténuantes. Elle fut condamnée à cinq ans de réclusion, et comme, dans l'intervalle, la maison centrale, dont le bonhomme Trinquesse avait surveillé si attentivement les travaux, venait d'être livrée à l'administration, Manette l'étrenna avec une centaine de prisonnières amenées de Clairvaux.

Les deux premières années de réclusion furent une torture atroce pour cette coureuse de bois, robuste et sanguine, habituée à la vie en plein air et

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aux amoureux vagabondages. Les besognes sédentaires et monotones de l'atelier, le silence obligatoire, continu et sévèrement observé, l'exaspéraient. Peu à peu, cependant, la routine de cette existence taciturne, la privation d'exercice, la régularité du régime, agirent sur elle comme autant de stupéfiants. Elle tomba dans une sorte d'hébétude résignée, et ne conserva de sa vitalité d'autrefois qu'une tenace rancune contre la fermière, cause première de ses infortunes. Elle obéissait machinalement à l'abrutissante discipline de la maison; on la citait comme un exemple de docilité, et le directeur parlait de la porter sur la prochaine liste des détenues méritant une réduction de peine.

Sa troisième année de réclusion venait de commencer, quand, à l'occasion de la Fête-Dieu, l'aumônier de la prison obtint du directeur qu'un reposoir serait élevé en face de la grille d'honneur, et que les détenues défileraient dans les jardins dont l'accès, pour plus d'édification, serait permis au public pendant la procession. Dans un pays où les distractions n'abondent pas, cette cérémonie excita naturellement la curiosité des

indigènes, et toute la population y courut comme à une fête. Maintenus à distance par les gardiens, hommes, femmes et enfants formaient la haie le long de l'avenue où devaient passer les prisonnières, et Mme Rose Linard était au premier rang. Moi-même, arrivé depuis la veille à la Cude, je me tenais non loin de la fermière.

Aux sons grêles de l'ancienne cloche abbatiale, je vis la procession s'avancer à l'ombre des platanes. Sous l'œil vigilant des soeurs de Saint- Joseph, les détenues défilaient deux par deux. — Ficelées comme des sacs dans leur robe de bure grise, chaussées de sabots, coiffées d'une cornette blanche, elles marchaient lourdement, comme grisées de soleil. Jeunes et vieilles jetaient sur les curieux des regards ébahis et sournoisement hostiles.

— La voici! ricana très haut Mme Linard, en montrant du doigt une détenue qui cheminait les yeux baissés; puis elle ajouta malignement : — Vrai, le costume de la prison ne l'embellit point... A c't'heure, le Justin n'en voudrait plus!

La détenue releva la tête et je reconnus Ma-

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nette. Une brusque rougeur monta à son blême visage, ses yeux flambèrent et, rompant tout à coup ce silence qu'elle observait depuis trois ans, elle interpella celle qui l'avait provoquée sans pitié :

— Faut que t'aies le cœur aussi sec que la peau, la Linarde, pour insulter les gens que t'as mis dans la peine!... Le Justin et toi, vous êtes deux sales bêtes bien appalrées pour coucher dans le même lit!

Déjà deux gardiens entraînaient violemment la délinquante, mais elle se débattait et, montrant le poing à son insulteuse, elle criait encore :

— S... gueuse, il y a en prison des traînées qui ont la conscience plus propre que toi!...

Ce fut un esclandre comme on n'en avait pas vu depuis longtemps à la Centrale. La Manette l'expia par un mois de cellule. Tout de même, elle ne fit pas ses cinq ans... Elle mourut de consomption Tannée d'après. Elle est enterrée dans le petit cimetière des détenues, là-haut, à l'orée du bois.

Le Malpertuis

Le Malpertuis

Bonjour, mon camarade!... C'est gen-

til!... Vous venez visiter le vieux san- ~£$!* glierdanssa bauge... Soyezle bienvenu au Malpertuis !

En même temps, le docteur Vautier, déposant sa pipe, quittait allègrement son fauteuil de cuir et me serrait la main.

Petit, râblé, grisonnant, avec sa cravate noire nouée en corde, sa redingote marron déteinte et ses sabots, le docteur avait positivement quelque

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chose du sanglier. Ses sourcils s'enchevêtraient en broussailles au-dessus de ses petits yeux noisette, luisants et fureteurs ; une barbe jadis brune, mais maintenant jaunie par l'abus de la fumerie, cachait ses lèvres faunesques et tombait jusque sur sa poitrine. Il reniflait et grognait en parlant. La brusquerie de son geste ajoutait encore à sa rusticité bourrue. Un excellent homme au fond et d'un dévouement à toute épreuve. Bien qu'il ne fût qu'officier de santé, on le prisait fort à Beaulieu, où il exerçait depuis tantôt vingt ans, et le bruit de ses cures heureuses se répandait jusqu'au fin fond de la forêt d'Argonne. Il habitait au Malpertuis une maison basse, enfouie dans les cerisiers et les pruniers; isolée à l'extrémité de ce promontoire de Beaulieu, qui domine comme un fort les plaines onduleuses du Barrois.

Nous déjeunerons ensemble, continua-t-il.

Je vais dire à Honorine de mettre votre couvert... Bourrez une pipe en attendant, et regardez le paysage, qui en vaut la peine.

Le site, en effet, était, en novembre, d'une sauvagerie grandiose. Par la fenêtre ouverte, au-

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dessous de laquelle le versant de la cote, drapé de vignes rougics, dévalait abruptement au fond d'une étroite vallée, on apercevait d'abord, comme deux sentinelles avancées, les cônes boisés des Veux Sœurs; puis, entre ces pains de sucre jumeaux, moutonnait une vaste étendue de plateaux coupée de prairies, de champs moissonnés et de forets brumeuses. Parmi ces ondulations d'un blond fauve ou d'un brun bistré, ça et là le soleil de l'été de la Sain t-Mar tin faisait miroiter, ainsi que l'éclair d'une faux, un tournant de rivière ou un bout d'étang. De loin en loin, le clocher ardoisé d'une église de village pointait dans l'air. A perte de vue, au-dessus des gorges fumeuses et des forêts roussies, un large ciel voûtait son azur pâli où couraient de belles formes de nuages blancs, dont les changeantes silhouettes fuyaient à leur tour sur la terre avec des alternatives d'ombre bleuâtre et de lumière éclatante.

— C'est un peu âpre et solitaire, hein? dit Vautier qui rentrait; mais comme les poumons se dilatent, comme on se sent à l'aise et tout à fait libre dans cet ample espace ! . . . On est loin de tou t,

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ici, et on y vit quasiment comme un loup... N'importe, j'ai éprouvé au Malpertuis des émotions qu'on n'oublie plus... Il n'y a pas longtemps encore, j'y ai eu une de ces aventures qui remuent en nous ce qu'il y a de meilleur et qui compensent bien des embêtements... Tenez, il faut que je vous la conte...; ça vous fera patienter jusqu'au déjeuner...

Il y aura deux ans à la Chandeleur prochaine, le dégel était venu subitement et, avec lui, une de ces pluies d'hiver, mêlées de rafales, qui changent les chemins en torrents et enveloppent le pays dans un bain de vapeur glacée. Le vent emplissait la forêt de vacarme et soufflait à déraciner les chênes. On n'entendait tout à Fentour que des ruissellements d'averses et des craquements d'arbres. C'était sinistre. Fatigué de ma journée, aussitôt après souper, je m'étais fourré sous mes couvertures et j'y dormais serré, quand je fus réveillé en sursaut par des coups de poing assénés contre ma porte et des clameurs humaines. J'allume une bougie, je pousse mon volet et, à

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travers la pluie qui tombait à seaux, je distingue en bas deux hommes dont l'un portait un falot.

— ce C'est-y ici que demeure le médecin? me cria le porteur de lanterne.

— « Oui, que lui voulez-vous?

— « On a besoin de lui... C'est de la besogne qui presse! »

Je commençai par jurer affreusement contre les gêneurs. Néanmoins, il fallait voir. Je m'habillai quatre à quatre, et j'allai déverrouiller ma porte. Dès qu'elle fut ouverte, je vis entrer deux grands diables couverts de peaux de bique et barbus jusqu'aux yeux. Leur mine ne prévenait pas en leur faveur, et j'avoue que mon premier mouvement fut de les envoyer promener.

— ce Monsieur, dit le plus barbu en se secouant comme un chien mouillé, ma femme est en couches, ma belle-sœur qui la soignait est tombée malade elle-même, la sage-femme perd la tête et il faut que vous veniez tout de suite chez nous.

— ce Où ça, chez vous?

— ce Aux étangs de Belval. »

Belval, comme vous savez, est à deux lieues

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d'ici. Par cette nuit opaque et ce temps de chien, il fallait avoir l'âme chevillée au corps pour s'aventurer en rase campagne, surtout en compagnie de ces deux inconnus dont les figures revêches ne me revenaient guère.

— ce Vous fichez-vous de moi? m'écriai-je. Comment voulez-vous que j'aille là-bas? Je n'ai ni cheval, ni voiture... Enaurais-je, d'ailleurs, que je risquerais de me casser le cou dans vos fondrières... Attendons à demain...

— ce Impossible, répliqua impérieusement l'homme au falot... C'est une question dévie ou de mort... Nous vous avons amené un bon cheval, et nous vous conduirons par des sentiers que nous connaissons bien... Ne dites pas non, je vous enlèverais plutôt de force! »

Ce diable d'homme était de taille à mettre ses menaces à exécution. Après tout, si mon égoïsme me conseillait de résister, le devoir professionnel m'ordonnait de marcher. Je pris ma trousse et mon manteau et je fourrai un revolver dans ma poche.

— « Allons ! » maugréai-je furieux.

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Au dehors, attache à l'anneau du mur, un petit cheval de brioleur piétinait sous l'averse. Un long bissac de toile aux deux poches bourrées de paille lui pendait sur le dos en guise de selle. J'enfourchai le bidet et j'enfonçai mes pieds dans les sacoches qui servaient d'étriers; l'homme au falot passa devant, son compagnon prit la bête par la bride et nous descendîmes la côte.

Une nuit noire comme un four; une pluie cinglante, un vent fou qui nous cornait aux oreilles, et quels chemins, bon Dieu!... A chaque instant il fallait traverser des ruisseaux grossis par le dégel, où le cheval buttait et manquait de perdre pied. Quand nous atteignîmes le bord de l'Aisne, ce fut bien pis! On ne distinguait plus le chemin de la rivière. Les hommes étaient obligés de sonder le terrain avec leur bâton et je ne sais comment nous n'avons pas fait vingt fois le plongeon dans l'eau. A part quelques sourdes et brèves discussions sur la route à suivre, mes deux gaillards restaient taciturnes. Par moments, ils s'arrêtaient, chuchotaient à voix basse, et je me demandais s'ils ne se concertaient pas pour tenter un mauvais

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coup... Soupçon idiot, du reste!... Je n'avais pas un sou sur moi et ils n'avaient aucune raison d'en vouloir à ma peau... Mais quoi? par cette nuit profonde et ce vent déchaîné, je ne pouvais m'empêcher de voiries choses en noir et le temps me parut diantrement long.

Enfin, au bout de trois mortelles heures, j'aperçus une lueur qui tremblotait entre les arbres. Le cheval poussa un bref hennissement.

— ce Nous voici rendus, » murmura l'homme au falot.

Autant qu'on pouvait s'orienter par cette nuit infernale, il me sembla que la maison aux vitres éclairées s'élevait à la lisière du bois, à quelques pas du petit étang des Dames. Mes compagnons, du reste, ne me laissèrent pas le loisir d'étudier la topographie de l'endroit. Ils m'aidèrent à descendre de cheval et, comme je posais à terre mes pieds engourdis, la porte s'ouvrit, et une femme, tenant en main un lumignon, cria :

— ce C'est-y vous, monsieur de Finance? »

En entendant ce nom à particule, je compris

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que j'étais tombe chez un de ces verriers qui tiennent du paysan par les habitudes de vivre, et du gen tillâtre par l'esprit de caste et les prétentions nobiliaires. Je m'expliquai alors la revêche et impérieuse arrogance de mes singuliers clients.

La patiente était couchée sur son lit de misère et geignait fortement. Dès que je l'eus examinée, néanmoins, je constatai qu'elle n'était nullement en danger et que les gens de son entourage avaien t simplement perdu la tête. Une heure après, elle était délivrée et la sage-femme recevait dans ses bras un marmot, qui braillait avec l'importance d'un jeune gentilhomme dont la noblesse remonte aux temps de Philippe le Bel. Une fois cette besogne terminée, je m'occupai delà sœur de l'accouchée, dont le cas me parut incontestablement plus grave.

Je la trouvai dans une chambre voisine, étendue à demi habillée sur son lit et en proie à un violent accès de fièvre. C'était une fille de vingt ans, pâlie et minée par une affection dans laquelle je reconnus sans peine les symptômes d'une fièvre de marais. Elle était admirablement belle et bien faite. Ses

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épais cheveux bruns, épars sur ses épaules nues, encadraient à merveille l'ovale allongé de son visage délicat. Ses grands yeux d'un brun humide, où nageait comme une lumière d'amour, semblaient encore plus grands et expressifs à travers cet échevèlement. A l'aspect de cette séduisante créature, je fus tout remué et attendri. Je la rassurai sur son état avec quelques paroles affectueuses. J'avais sur moi du sulfate de quinine; je lui en administrai sur-le-champ et je lui prescrivis un régime qui, ponctuellement suivi, la remettrait bientôt sur pied. Puis, après quelques recommandations à la sage-femme, j'enfourchai de nouveau le bidet des brioleurs. Le maître du logis ralluma son falot et nous repartîmes comme nous étions venus. Pendant le trajet, mes deux compagnons gardèrent la même réserve farouche et ne pipèrent mot. Seulement, quand, au petit jour, je descendis devant ma porte, M. de Finance grommela de sa voix rauque :

— ce Monsieur, vous m'avez rendu un rude service... Je vous le revaudrai. »

Ce fut tout. Les deux verriers et le bidet, tour-

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