‹ Contes forestiersChapitre 6 sur 21 · I. I MA LP1 HT l) IS · texte numérisé non relu

I. I MA LP1 HT l) IS

nanties talons, dégringoleront vivement le long de la cote...

Des semaines se passèrent, puis des mois, sans que j'eusse la moindre nouvelle de mes étranges clients de Belval. Encore que je ne sois pas trop exigeant, il me semblait que les conditions dans lesquelles je m'étais dérangé méritaient tout au moins une visite de remerciement et je trouvais que ces vaniteux souffleurs de bouteilles en prenaient bien à leur aise. Mais je savais par expérience combien les gens, une fois guéris, sont ingrats envers le médecin, et je finis par n'y plus penser.

Le printemps revint et avec lui tout le charme de notre forêt. Les hêtres verdissaient, les taillis étaient pleins de nids et de muguets; tous les oiseaux rossignolaient. Un dimanche matin, je fumais à la fenêtre ou nous sommes et j'admirais comme ce site, si austère et âpre en hiver, s'était brusquement métamorphosé en un fleurissant paradis. Entre les vignes bourgeonnantes de la côte et les cônes déjà feuillus des Veux Sœurs, une fraîcheur exquise emplissait le fond delà combe.

I40 LE MALPERTUIS

Le ciel, d'un bleu tendre, souriait au-dessus des plaines couvertes de jeunes blés et de colzas couleur d'or; des merles sifflaient dans mes cerisiers tout blancs et on respirait de l'amour dans l'air imprégné d'odeurs printanières.

Tout à coup, il me sembla ouïr, au bas de la côte, des accords de musique qui m'arrivaient avec des bouffées de violettes. Cela se rapprochait; je distinguais plus nettement des airs de violons entrecoupés d'éclats de rire. Soudain, en face de ma fenêtre, dans le chemin creux, je vis déboucher toute une joyeuse procession. Entête, marchaient deux violoneux aux instruments enrubannés; puis je reconnus derrière eux mes deux grands gaillards de verriers, maigres, barbus et comme recuits par le feu de leurs fours. Chacun d'eux donnaitle bras à de jeunes femmes endimanchées, dont l'une portait un poupon emmailiotté de blanc. Une ribambelle de grands garçons et de petites gaces suivaient à la file, — et tous, hommes, femmes et enfants, tenaient à la main, ceux-ci une volaille ou un lapin, celles-là des corbeilles de fleurs. En un clin d'œil, la procession

LEMALPERTUIS I4I

fie invasion chez moi, les violoneux toujours violonant, et les hommes agitant leurs volailles et leurs lapins.

— ce Monsieur, dit le verrier qui donnait le bras à la jeune femme au poupon, nous reconnaissezvous?... Je suis M. de Finance, voici ma femme que vous avez délivrée, et Vitaline, ma belle-sœur, que vous avez guérie, et le marmot que nous venons de baptiser... Nous n'avons pas oublié le service que vous nous avez rendu, mais nous attendions le beau temps pour vous faire visite... Nous voici tourtous, grands et petits, et nous vous apportons des dragées du baptême. »

Et les voilà amoncelant lapins et poulets sur mon dressoir, versant leurs panerées de violettes sur ma cable. Les plus frais bouquets étaient ceux de la belle-sœur que j'avais médicamentée. Et, fleur au milieu des fleurs, cette jolie Vitaline souriait, épanouie, avec ses grands yeux bruns et ses rouges lèvres appétissantes. — J'étais, ma foi, remué jusqu'aux moelles. Je les embrassai tous, mais mes meilleurs baisers furent pour Vitaline, et, malgré mes cinquante ans, j'éprouvai un mo-

142 LE MALPERTUIS

ment de vraie délectation en serrant dans mes bras cette jeune poitrine élastique et ronde. Tout ce monde fit la fête au Malpertuis jusqu'au soir. Je vous assure que je me trouvais amplement récompensé de ma nuit blanche et de ma chevauchée à travers les rafales de février...

— Je vous crois, interrompis-je, vous êtes, docteur, encore vert et gaillard, et la jolie belle-sœur aux yeux bruns vous devait bien ça!...

— Vous faites erreur, soupira Vautier avec une expression de regret sur ses lèvres faunesques et une lueur mélancolique dans l'œil ..

Puis il ajouta, goguenard, en clignant de l'œil du côté de sa gouvernante Honorine, qui venait d'entrer pour annoncer le déjeuner :

— Non, jeune homme, à mon âge, comme disait je ne sais qui, on relit encore quelquefois, mais on ne lit plus...

La Vigile de Noël

La Vigile de No cl

■^'abbé Pascal Noirtin, desservant de la petite paroisse de Vivey, venait de refermer le guichet du confessionnal sur la dernière de ses pénitentes. Ce jour-là, vigile de Noël, le défilé avait été long, car toutes les dévotes du village s'étaient empressées de nettoyer leur conscience, en vue de la solennité du lendemain. Quand le curé sortit du confessionnal, non sans un secret soulagement, le cré-

puscule était proche. L'épaisse couche de neige qui ouatait les bois voisins de l'église envoyait à travers les vitraux de l'abside un reste de jour blafard, dont la pâleur mourante luttait avec le scintillement de la lampe allumée dans le transept par le sacristain. Les deux chapelles latérales et les fonts baptismaux étaient déjà noyés de ténèbres. Le curé s'agenouilla un moment sur les degrés du maître-autel. Autour de lui, les branches d'if et de sapin dont quelques pieuses congréganistes avaient décoré le chœur pour la messe de minuit, répandaient une balsamique odeur résineuse et, malgré les fatigues de l'aprèsmidi, cette verte émanation forestière incita l'abbé à se recueillir mentalement avant de rentrer à la cure. Il s'assit donc dans une des stalles du chœur, où son court surplis à manches larges mit une vague tache blanche sur le noir des boiseries de chêne.

La porte battante du porche retombait par instants sur les pénitentes qui se retiraient après avoir marmotté un dernier acte de contrition; on entendait au dehors le claquement de leurs

sabots de plus en plus étouffé par la neige, et bientôt dans l'église redevenue solitaire régnait un religieux silence où flottaient les subtils arômes des branches résineuses. Le front dans la main, le curé songeait que c'était la troisième fête de Noël qu'il allait célébrer à Vivey depuis son ordination, et, pénétré d'une fondante gratitude, il murmurait une action de grâces à Celui qui, dès le commencement de son ministère sacerdotal, l'avait soutenu de sa dextre et envoyé en cet humble village, où ses jours coulaient pleins et paisibles. — Pouvait-il désirer mieux? Ses ouailles formaient un troupeau fervent et docile; depuis trois ans, aucun scandale n'avait nui à l'édification de la paroisse. Un seul de ses paroissiens, le vieux docteur Voillemier, le désolait par son attitude frondeuse de libre penseur, mais c'était un si brave homme!... Un jour, certainement, le bon Dieu lui ferait trouver son chemin de Damas. Quant au propriétaire du château, M. Noirot, le riche maître de forges, bien qu'il fût un peu infecté de libéralisme, il remplissait correctement ses devoirs religieux et

on n'avait qu'à se louer de sa générosité. En somme, une bienheureuse paix régnait dans le village et réjouissait également l'intérieur du presbytère, grâce à l'affectueuse sollicitude de Séverine, la sœur de l'abbé, son aînée de deux ans, qui dirigeait son ménage avec un saint zèle. A la vérité, il y avait de ce côté un point noir. Depuis trois mois, la santé de Séverine semblait laisser à désirer, et son caractère s'en ressentait, ce Pauvre fille, pensait le prêtre, elle court sur ses trente ans et voudrait se marier comme les autres. Elle voit ses plus fraîches années se faner dans la solitude et elle en éprouve un secret dépit. Elle n'a pas reçu, comme moi, ces grâces particulières qui aident à se résigner au célibat... » Au fond de son cœur, l'abbé Noirtin sentait sourdre une tendre compassion pour cette sœur qu'il aimait et que le défaut d'une dot condamnait à demeurer vieille fille... A ce moment, il se rappela que Séverine avait été, cette après-midi, à Praslay, pour s'y confesser au curé de cette paroisse voisine. Elle devait être de retour maintenant et attendait sans doute son frère à la cure...

Il se disposait à l'aller rejoindre et quittait sa stalle, quand il perçut dans l'ombre de Tune des chapelles le bruit étouffé d'une plainte humaine, quelque chose comme un soupir qui se serait achevé en un sanglot. Surpris, car il avait cru l'église absolument vide, le prêtre s'émut. — Il y avait peut-être dans ce recoin obscur une âme en peine à consoler. — Il se dirigea vers l'endroit d'où la plainte était partie. Bientôt, un faible rayon glissant de la lampe du transept lui permit de distinguer une forme féminine prostrée sur le dossier d'un prie-Dieu. A l'approche soudaine de l'abbé, la prieuse releva la tête et, tout à coup, dans cette pâle figure aux yeux mouillés, Pascal Noirtin reconnut sa propre sœur.

— Séverine, murmura-t-il effrayé, en effleurant de la main l'épaule de l'affligée, que se passe-t-il? Pourquoi pleurez-vous?

— Mon frère!... sanglota celle-ci, oh! mon frère, je suis une malheureuse, abandonnée de Dieu!...

Les larmes jaillissaient de nouveau et une inquiétude poignait l'abbé.

— Je ne vous comprends pas, reprit-il avec une nuance de sévérité; du reste, une explication ici ne serait pas convenable... Venez à la sacristie!

Elle se leva, docile, et le suivit silencieusement jusqu'à la sacristie, qui s'ouvrait à droite du chœur. Quand ils furent entrés dans la pièce tiède et lambrissée, le curé frotta une allumette et l'approcha d'un bout de cierge planté dans un chandelier. La mèche grésilla un instant, puis la flamme plus vive éclaira de la tête aux pieds Séverine, qui s'était accoudée au rebord d'une armoire et semblait suffoquée de honte autant que de chagrin.

Le prêtre enveloppait d'un regard anxieusement scrutateur Séverine tout entière, et remarquant pour la première fois dans la personne de sa sœur je ne sais quoi d'étrange, il eut le pressentiment de quelque inattendu désastre.

— Vous pouvez parler, maintenant, dit-il, avec une nerveuse impatience; que signifie ce désespoir?

— Ah! répondit-elle en cachant son visage

dans ses mains, mon pauvre Pascal, si vous saviez comme je suis indigne! .. Non, je ne pourrai jamais, je n'oserai jamais!

— Quelle faute avez-vous donc commise?... Parlez, vous me faites bouillir!

Elle baissa la tête, fixa ses yeux brûlants sur le carrelage et balbutia :

— Mon frère, je suis enceinte.

— Hein?... Etes-vous folle ou rêvez-vous?

— Je suis enceinte...

L'abbé était anéanti par cet aveu reçu comme un coup en pleine poitrine. Il ne pouvait pas y croire.

— Mais... c'est impossible... Vous ne sortiez que pour aller à l'église et aucun homme ne fréquentait la cure...

Et comme elle secouait tristement la tête, il s'écria, exaspéré :

— Nommez-moi au moins le misérable qui a péché avec vous... et s'il est possible de réparer le scandale, j'irai le trouver...

— C'est le fils Noirot.

L'abbé, atterré, joignit les mains.

If2 LA VIGILE DE NOËL

- — Le fils du maître de forges!... Marcel!... un enfant de dix-huit ans... Abomination!

Alors, la tête basse et les lèvres tremblantes, Séverine acheva son lamentable aveu :

— Oui... Rappelez-vous qu'aux vacances, M. Noirot vous avait prié de donner des répétitions de latin à son garçon... Marcel venait chaque jour à la cure et des fois, après la leçon, il restait à travailler quand vous étiez sorti et quand je rangeais votre bibliothèque... Il avait des façons de me regarder qui me troublaient et me mettaient en tête des pensées mauvaises. Peu à peu, il se permettait avec moi des familiarités que je n'avais pas le courage d'empêcher*.. Une aprèsmidi, vous étiez allé à la conférence chez le curé de Praslay... Il est venu, malgré ça, à la cure, sous prétexte de consulter un dictionnaire... Nous étions seuls dans la bibliothèque... Il s'est enhardi, je me suis mal défendue et il a fait de moi ce qu'il a voulu... Oh ! Pascal, ayez pitié, je n'ai que vous au monde!...

Elle s'était jetée à genoux, mais l'abbé la repoussait avec horreur : « Un enfant! » répétait-il

LA VIGILE DE NOM. If"}

d'un air égaré. Puis, l'indignation le reprenant, il criait : « Dévergondée, vous vous êtes conduite comme la dernière des dernières!... Ne vous traînez pas à mes pieds, c'est inutile!... Je ne vous pardonnerai jamais!... »

Il passait sa main sur son front : « J'ai la tête perdue! » murmurait-il. Puis, se ressaisissant par un effort de volonté, il ajouta d'une voix dure : « Relevez-vous, rentrons à la cure... Tâchez de dissimuler au moins jusqu'à ce que j'aie pris une résolution... Pour le moment, je n'ai rien de plus à vous dire... »

Entre ces deux malheureux, obligés de renfoncer leur atroce douleur afin de ne rien laisser soupçonner à la servante, on devine ce qu'eut de navrant le souper du presbytère. Quand on se leva de table, l'abbé chuchota à l'oreille de sa sœur : ce Montez dans votre chambre, vous n'assisterez pas aux offices de Noël... Je dirai que vous êtes souffrante... Moi, je vais à l'église... »

Une fois seul au fond de l'église enténébrée, le curé s'agenouilla dans sa stalle, et réfléchit douloureusement : « Quelle horrible épreuve lui

envoyait le Seigneur!... Sa sœur bien-aimée, une fille jusque-là réservée et sage, honteusement subornée et mise à mal par un collégien de dixhuit ans!... La situation était désespérante. Entre cet adolescent et une fille de trente ans, il ne pouvait être question d'un mariage réparateur. » L'abbé ne croyait même pas possible de porter plainte au père : c'eût été divulguer le scandale, et quel scandale!... Quel exemple pour la paroisse!... La propre sœur du curé étalant devant tout le village les preuves de sa dépravation!... Que penserait-on de ce pasteur chargé de paître ses ouailles dans les chemins de la vertu, et qui n'était même pas capable de surveiller la conduite de ses proches, d'empêcher la honte de s'installer sous le toit du presbytère? Et que dirait Monseigneur, en apprenant cette abomination?... L'abbé se voyait déjà suspendu à divinis, et montré au doigt dans tout le diocèse... C'était le désastre, la ruine de toutes ses espérances... Et tout cela, parce qu'une créature perverse n'avait pas su mater ses désirs, ni résister aux incitations de sa misérable chair!... Le prêtre

LA VIGILE DE NO ÏL Iff

cognait son front à la tablette de sa stalle et se frappait la poitrine : « Seigneur mon Dieu ! priaitil, secourez-moi, inspirez-moi!... »

Tandis qu'il s'abîmait en cette désolante méditation, les heures s'écoulaient. Le premier coup de la messe de minuit était déjà sonné, l'église s'illuminait et les fidèles, peu à peu, emplissaient la nef décorée de branches de sapin. L'abbé gagna la sacristie, revêtit ses habits sacerdotaux et reparut peu après, escorté des enfants de chœur en soutanelles rouges. Bien qu'il essayât de ne plus penser qu'au sacrifice solennel qu'il allait offrir, il restait cruellement troublé. Le rituel même de cette fête de la Nativité, avec ses joyeux (Alléluia, lui remettait plus impérieusement dans l'esprit l'ignominieuse révélation que venait de lui faire Séverine. Quand il récita l'Évangile, lorsque, avant la communion, il psalmodia : « Ecce puer nauis est nobis, — Voici qu'un enfant nous est né ! » sa poitrine s'oppressa et les paroles ne purent sortir de sa gorge étranglée. Tout en officiant, il pensait à un autre enfant conçu dans le péché et qui naîtrait dans les larmes et le déshon-

neur... Sous le coup de l'émotion produite par cette douloureuse association d'idées, il sentait sa rancune et sa colère céder la place à une fraternelle compassion : avait-il, lui, ministre d'un Dieu de pardon, le droit de condamner impitoyablement une créature humaine? Au lieu de désespérer la coupable, ne devait-il pas lui tendre une secourable main, en mémoire du divin enfant qui venait de naître « pour sauver le monde en le délivrant de ses péchés » ? Ne savait-il point combien la tentation est redoutable, combien la chair est faible, surtout la chair féminine?... Et tandis que les enfants de chœur entonnaient Y çAdesre fidèles, un sanglot se noua dans la gorge de l'abbé Noirtin et ses yeux s'emplirent de larmes... La pitié l'avait reconquis.

Le lendemain matin, après la messe de l'aurore, le curé allait frapper à la porte du docteur Voiliemier. Il savait que le vieux médecin était matineux et il le trouva effectivement déjà habillé.

— Ho! dit railleusement ce dernier en voyant entrer le prêtre, encore tout pâle des transes de la nuit, vous venez me consulter, l'abbé... Auriez-

LA VIGILE DE NOËL I f 7

vous, par hasard, fêté trop copieusement le réveillon?

— Ce n'est pas le moment de plaisanter, monsieur Voillemier, dit tristement le curé, je viens vous confier un gros secret et un gros chagrin... Je m'adresse à vous parce que vous êtes un brave homme et que vous me donnerez peutêtre un bon conseil...

Et courageusement, sans omettre un détail, il conta au médecin l'humiliante aventure de sa sœur. Tandis qu'il parlait, les lèvres du vieux praticien se plissaient en une moue méditative et ses yeux se mouillaient d'une tendre compassion.

— Pauvre garçon! murmura-t-il quand l'abbé eut fini... Il lui prit affectueusement les mains et répéta : — Pauvre garçon !

— Ma vie est perdue! gémit le prêtre, dont cette cordiale étreinte détendit soudain les nerfs, et il se mit à pleurer.

Le docteur fronçait les sourcils et se grattait le nez pensivement; puis il tapa amicalement sur l'épaule du curé.

— Allons! allons! répliqua-t-il, il ne faut pas

se démonter comme ça, monsieur l'abbé! J'en ai vu bien d'autres, et des cas plus désespérés!... Tenez, vous avez eu confiance en moi, et il ne sera pas dit que vous ayez frappé en vain à ma porte... D'abord, afin d'éviter tout scandale, il faut que votre sœur s'éloigne de Vivey... Dans quelques jours, elle partira sous un prétexte quelconque et elle ira à Paris, dans une maison sûre, où je la recommanderai moi-même et où elle accouchera... Après, ni vu, ni connu... Quant au marmot...

— Oui, l'enfant? interrompit l'abbé avec angoisse.

— Le marmot, je m'en charge... Je suis célibataire et il y a longtemps que je rêve d'en adopter un... Je prendrai celui-là à mon compte, car je me moque du qu'en dira-t-on, moi!... D'ailleurs, qu'aurait-on à dire?... Encore qu'on soit médecin, on peut commettre des sottises à tout âge et faire des enfants tout comme un autre... Et maintenant, curé, ne vous tourmentez plus... Allez chanter votre messe en paix... Le reste me regarde.

— Ah! monsieur Voillemier, s'écria l'abbé en se jetant au cou du docteur, vous ressemblez au bon Samaritain, vous versez l'huile et le vin sur mes plaies... Vous agissez comme un vrai juste!...

Le vieux médecin tint parole. Bien qu'il eût horreur des déplacements, il fit le voyage de Paris pour assister à la naissance de l'enfant, qui se trouva être un robuste garçon. Dans l'intervalle, l'abbé Noirtin avait obtenu d'être envoyé dans une petite cure, à l'autre bout du diocèse. Il y est encore, et Séverine l'y a rejoint. Tous les ans, à la fin de décembre, le docteur Voillemier vient leur rendre visite. Il amène avec lui l'enfant qu'il a reconnu et qui se nomme Noël, en mémoire du jour où il a trouvé un père adoptif.

Rosa mystica

Rosa mystica

3 lle se nommait Sidonie, était orpheline et habitait la dernière maison du vils^I lage, presque à Forée du bois, sur le chemin forestier qui conduit à Germaine. Son père, l'ancien charron, mort quand elle touchait à sa majorité, lui avait laissé comme héritage la maison, le jardin attenant et un terrage affermé moyennant cinq cents francs. En ce pauvre pays de la montagne langroise, cela faisait d'elle un parti très sortable. Malheureusement, bien qu'elle

fût honnête fille et vaillante, elle n'avait rien pour plaire. Elle était malingre et contrefaite : la taille déviée, les épaules remontantes, le cou enfoncé dans ce buste de bossue d'où saillait une tête fine, maigre, pâle, avec de grands yeux pensifs et un front énorme. Les garçons passaient près d'elle, indifférents ou moqueurs. Ceux qu'elle aurait désirés, ne se souciaient point de sa chétive personne, et elle ne voulait pas de ceux qui ne l'auraient prise que pour son argent.

Pourtant, dans ce corps tristement déformé logeaient une âme exquise et un cœur ardent. Ses compagnes de première communion s'étaient toutes mariées. Sidonie les avait vues, l'une après l'autre, se promener, le dimanche, au bras de leur bon ami, puis entrer un jour à l'église en robe de noce, et plus tard traîner après leur jupe deux ou trois marmots. Alors, avec une épine d'envie et de regret au cœur, elle songeait qu'elle aussi eût été heureuse de sentir sa taille étreinte par un bras amoureux, sa poitrine pressée contre une poitrine d'homme, sa maison résonnante de cris d'enfants. A chaque retour du printemps, quand

ROSAMYSTICA I 6 f

la sève faisait éclater les bourgeons des hêtres, quand les aubépins et les cerisiers sauvages s'épanouissaient, blancs comme des bouquets de mariée, elle était envahie par une douloureuse nostalgie d'amour. Son cœur battait d'une façon désordonnée, son sang brûlait, des larmes lui montaient aux yeux à l'heure trouble du crépuscule, et ses nuits étaient tourmentées par de fiévreux rêves dont elle avait honte. Bien qu'elle aimât le séjour de la forêt, elle n'osait plus y entrer, tant le spectacle de la prin tanière ivresse des plantes et des bêtes la mettait en désarroi.

Elle se réfugiait à l'église, aux moments ou l'étroite nef blanchie à la chaux était le plus solitaire. Elle cherchait dans la lecture de son paroissien un remède contre les mauvaises pensées. Le peuple de la montagne langroise est foncièrement dévot et Sidonie, pendant son adolescence souffreteuse, avait pris des habitudes de piété fervente. Néanmoins, les prières imprimées n'apaisaient plus son âme et n'empêchaient pas son esprit de s'égarer vers des sujets périlleux. Désolée, elle fermait son livre et essayait de trouver en elle-

l66 ROSA MYSTICA

même des prières plus efficaces, des effusions plus personnelles. Se souvenant d'avoir lu dans son Évangile : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés », elle s'adressait naïvement à Jésus et lui disait : « Mon Dieu, qui êtes au Ciel, vous voyez ma peine, ayez pitié et venez à mon secours! » Ainsi, peu à peu, elle s'accoutumait à converser familièrement avec ce Christ, dont elle voyait, dans le demi-jour d'une chapelle, la tête couronnée d'épines et le cœur saignant. Et à force de confesser ingénument sa détresse à Jésus, il arrivait que l'élan même de sa prière emportait sa pensée loin des préoccupations corporelles. Insensiblement, l'amour divin se substituait en son for intérieur aux désirs de l'amour charnel. Ses stations à l'église devenaient chaque jour plus longues, et ses entretiens avec Jésus confinaient maintenant presque à l'extase. Agenouillée en face de l'effigie au cœur saignant, elle la suppliait : a Je vous aime, Seigneur, venez à moi! »

Elle priait ainsi ardemment, et voilà que tout à coup il lui sembla que les paupières closes du

Page 1