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Crucifié s'en couvraient pour laisser passer un regard attendri. Les yeux de Sidonie ne pouvaient plus se détacher des yeux compatissants de Jésus. En elle et autour d'elle, elle sentait quelque chose de mystérieux palpiter dans le silence du sanctuaire obscur. Elle percevait une voix très douce qui s'insinuait jusqu'au plus intime de son âme et qui murmurait : « Demande et on te donnera, frappe et on t'ouvrira. Si tu veux être parfaite, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel... Viens et suismoi... »
Quand elle fut rentrée dans sa maison à l'orée de la forêt, Sidonie médita sur ce qu'elle venait de voir et d'entendre, et voici ce qu'elle décida. Elle vendrait au plus vite ses champs et elle irait vers Celui qui l'appelait. — Au grand ébahissement de la paroisse, le terrage fut mis en adjudication par le notaire. Sidonie ne conservait que la maison où ses parents étaient morts. Une fois le prix de la vente réalisé, elle résolut de se mettre en route et de partir d'abord en pèlerinage pour les lieux consacrés où le pouvoir de Jésus* de la
Vierge et des saints s'était le plus merveilleusement manifesté. Elle s'en alla donc par les routes, frêle et chétive, mais vaillante et infatigable, priant Dieu et secourant les pauvres rencontres en chemin. Elle visita tour à tour la Saiette, Lourdes, le Mont Saint-Michel, puis poussa jusqu'à Rome et à Jérusalem. Mais ce qu'elle vit dans ces sanctuaires si renommés ne plut pas à son cœur et scandalisa son âme au lieu de l'édifier. Elle trouva partout les vendeurs sur les marches du temple, partout les égoïstes préoccupations de la vie charnelle, l'ostentation des œuvres sans l'amour sincère qui les sanctifie, et de nouveau le doute troubla cruellement son cœur.
Elle s'en revenait mortifiée et désenchantée, quand, un matin, ayant acheté une Fleur des Saints à l'échoppe d'un libraire, elle lut, tout en cheminant, la Vie de saint François d'Assise, et ses yeux s'ouvrirent avec ravissement sur le passage où se trouve la prière du glorieux franciscain, — le tendre et triomphant Cantique du Soleil :
a Soyez loue, Seigneur, avec toutes vos créatures, — spécialement pour notre frère le soleil qui donne le jour et par lequel vous nous illuminez; — il est beau et brillant de grande splendeur; — de vous, Très-Haut, il est le symbole.
a Soyez loué, Seigneur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles. — Dans le ciel vous les avez faites claires, précieuses et belles.
(( Soyez loué, Seigneur, pour notre frère le vent — et pour l'air et le nuage, pour le ciel pur et toutes les saisons — par lesquelles vous donnez à vos créatures la vie et le soutien.
ce Soyez loué, Seigneur, pour notre mère la terre — qui nous porte et nous nourrit — et produit les fruits avec les fleurs aux mille nuances et l'herbe... »
A mesure que Sidonic lisait et relisait ce cantique imprégné de l'amour du Créateur et des créatures, une manne céleste et fraîche lui tombait sur le cœur. Il lui semblait respirer à pleins
poumons l'air salubre de son village, l'odeur de sa forêt fleurie et bourdonnante d'eaux vives, et un véhément désir la prenait de revoir son pays quitté depuis si longtemps. Elle se hâta donc vers la montagne langroise et pleura en rouvrant la porte de sa petite maison à l'orée du bois.
Ce logis et le sobre mobilier qui le garnissait constituaient maintenant son unique fortune, car les aumônes largement distribuées et les lointains pèlerinages avaient dévoré le reste de son patrimoine. Mais Sidonie n'en avait cure. Son dénûment la rapprochait du grand saint d'Assise qu'elle voulait prendre pour modèle. Elle acceptait la pauvreté avec joie, avec la sécurité d'un cœur pénétré des paroles évangéliques : « Ne vous inquiétez point en disant : Que mangeronsnous? que boirons-nous? de quoi nous vêtironsnous?... Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. »
Elle avait, dans les nippes de sa défunte mère, de quoi se vêtir décemment; la forêt lui donnait ses fruits sauvages en été et ses champignons à
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l'automne. Pour gagner son pain, elle ramassait des fagots de bois mort en hiver, des muguets au printemps, et elle les allait vendre au prochain marché. Bien qu'elle fût très pauvre, elle trouvait encore moyen de soulager de plus indigents qu'elle. La forêt maintenant ne lui faisait plus peur; la prière et le travail avaient eu raison depuis longtemps de ses regrets et de ses désirs charnels. Les grands hêtres aux vertes retombées, les muguets et les véroniques, les oiseaux qui rossignolaient en mai, n'étaient plus pour elle que de délicieuses et symboliques images du « très haut, très puissant et très bon Seigneur». Elle les aimait fraternellement, comme les créatures du Père qui est au ciel. Elle aimait aussi d'une charité profonde les pauvres gens qui vivent de la forêt. Frêle et vaillante, elle allait, à travers les ronces fleuries, visiter les bûcherons dans leur loge, les charbonniers autour de leurs fourneaux. Elle couchait sur la dure, au chevet de leurs enfants ou de leurs femmes malades, s'attachant surtout à ceux qui étaient les plus misérables, les plus mal famés, sans s'effaroucher de leur gros-
sièreté, sans se mettre en soin du qu'en dira-t-on.
Les bourgeois du village haussaient les épaules. Les plus indulgents la tenaient pour une folle qui, après avoir dissipé son patrimoine, achevait de se déclasser en frayant avec des mendiants et des rôdeurs de bois. Le curé lui-même la blâmait de sa charité inconsidérée et lui reprochait de compromettre la religion par son manque de tenue. Mais peu importait à Sidonie. Dans le mystérieux frisson des arbres, il lui semblait entendre la voix de Jésus qui lui chuchotait : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » Et les rayons de soleil, filtrés par la feuillée, lui paraissaient comme des lumières de grâce que le Très-Haut faisait glisser jusqu'à elle, et son cœur en était inondé de joie.
Un soir, au temps où l'on ramasse la faîne, elle rencontra, prostrée au revers d'un fossé, une fille qui pleurait. C'était une coureuse de bois, nommée Manette. Elle avait un mauvais renom et passait pour la créature la plus dévergondée du pays. Sidonie, néanmoins, s'approcha, lui mit amicalement la main sur l'épaule et lui demanda
pourquoi elle pleurait. Manette le lui avoua sans vergogne : son dernier amant — un sabotier — venait de la jeter à la porte et elle se trouvait sans feu ni lieu, c Venez avec moi, dit Sidonie, je vous logerai, et si je n'ai qu'un morceau de pain, nous le partagerons. » Elle l'amena en sa maison et, après l'avoir sustentée et consolée, elle lui reprocha doucement ses égarements et sa mauvaise vie.
— Ah! répliqua cyniquement la fille, c'est plus fort que moi... A des fois, j'ai dans le corps un feu qui me brûle, et alors il faut que je passe ma fantaisie... On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir l'amour dans le sang... Vous en parlez comme un aveugle des couleurs.
Un sourire attristé crispa les lèvres de Sidonie, et toute rouge de pudeur, elle répondit humblement :
— Il n'y a pas de créature si laide qui n'ait souffert dans sa chair... Si vous lisiez dans mon cœur, vous verriez que j'ai pâti comme une autre à force de tentations et de désirs... Je m'en suis