‹ Contes français (volume 2)Chapitre 11 sur 43 · V. — La femme d'Ortiagon · texte numérisé non relu

V. — La femme d'Ortiagon

Les indications que nous possédons sur la période celto-lygienne de la Provence sont si vagues et peu nombreuses que je n'ai pas pu mettre dans cette partie de mon livre un nombre bien grand de contes, et surtout de contes portant sur des sujets bien variés.

Néanmoins on peut par eux se faire une idée assez bien arrêtée de la tournure d'esprit de nos ancêtres de la période celto-lygienne, c'est-à-dire, du temps où l'influence massaliote et l'influence romaine n'avaient pas encore déteint sur le caractère des habitants du pays de Provence.

Pour ce qui est de l'importance du sentiment religieux ou plutôt de la religiosité et de la superstition chez les Gelto-Lygiens, le conte de l'œuf de serpent, tout étrange qu'il soit, ne donne cependant qu'une très faible idée de ce qu'étaient nos ancêtres.

C'est qu'en effet les Provençaux de l'antiquité comme ceux du moyen âge, avaient une telle propension à croire au surnaturel, que les choses de la religion et les pratiques

superstitieuses prenaient une place énorme dans leur vie publique et prive'e.

Pour ce qui touche l'organisation de la famille, nous savons par ailleurs, que nos anciens avaient vis-à-vis de l'opinion de leur femme une déférence très flatteuse, aussi comprendrons-nous plus loin, combien il dût être facile aux Massaliotes de s'assimiler la Celto-Lygie, à cause du concours puissant qu'ils rencontrèrent dans le rôle comparatif de l'homme et de la femme dans la maison celto-lygienne.

Enfin, les trois derniers contes de cette deuxième partie montrent d'une manière bien remarquable combien, avec un fond de barbarie et de férocité qui perce à chaque pas, et qui prouve que chez les Celto-Lygiens, la vie humaine ne comptait pas beaucoup en général, combien dis-je, avec un fond de barbarie et de férocité, les idées généreuses tenaient une grande place dans leur esprit.

Nous pourrions écrire de longues pages touchant ce dernier point de vue de l'étude de nos ancêtres, mais en somme, ces contes sont de nature à frapper l'imagination d'une manière si vive et si précise, qu'il suffira,

dans un livre de la nature de celui-ci, de les avoir rapportés sans qu'il soit besoin d'y ajouter des commentaires pour les paraphraser.

l'œuf de serpent

Les anciens Celtes possédaient un conte populaire qui touchait autant à la religion qu'à la superstition; il avait pour sujet le fameux œuf de serpent auquel on prêtait des propriétés merveilleuses.

Ce conte a fait une telle impression sur l'esprit des populations, que non-seulement, il a été répété dans cent endroits différents, mais encore, il a constitué un fond sur lequel on a brodé d'âge en âge les variantes les plus nombreuses qui l'ont fait arriver ainsi de bouche en bouche et de transformations en transformations jusqu'à nos jours.

Ce que les Provençaux du moyen âge et même les paysans de nos jours ont cru et

3o CONTES POPULAIRES

croient encore au sujet de la Vouivre, ou dragon porte pierre précieuse, n'est évidemment que la transformation de cette donnée primitive de l'œuf de serpent.

A certains moments et dans certains pavs, disait le conte qui nous occupe, particulièrement en été et dans les grottes nombreuses de certaines vallées solitaires, des serpents se rassemblent. Là, après s'être enlacés, avoir fait retentir les airs de leurs sifflements; ils mêlent leur salive et une écume qui suinte de leur peau dans des embrassements fantastiques.

Cette salive, ces enlacements produisent peu à peu une sorte d'œuf qui prend à mesure une forme régulière et déterminée; lorsque cet œuf est arrivé à son degré de perfection, les serpents rélèvent dans les airs et le soutiennent ainsi, loin du contact de la terre, par le seul secours de leur souffle, de leurs sifflements et de leur excitation.

N'oublions pas d'ajouter que s'il tombait par malheur sur le sol. il perdrait aussitôt toute propriété surnaturelle; il deviendrait sans retard inerte et sans vertu.

Comme il y a le plus grand intérêt pour les hommes qui veulent être heureux et

DES PROVENÇAUX DE l'àNTIQUITÉ 3l

puissants à posséder cet œuf, ceux qui ont le courage d'affronter les plus grands dangers pour s'en rendre maîtres, guettent les serpents au moment où ils se dirigent vers les grottes mystérieuses.

Ils se glissent sans bruit à leur suite, évitant d'être aperçus sous peine de s'exposer à une mort certaine, avant d'avoir pu tenter la capture qu'ils avaient rêvé de cet œuf merveilleux.

Cette chasse à l'œuf de serpent est d'autant plus terrible et pleine de périls, que celui qui l'entreprend doit être seul ; qu'il doit se trouver dans certaines 'conditions spéciales d'esprit et de corps; enfin qu'il ne peut faire usage d'aucune arme offensive ou défensive, qui le rendraient moins vulnérable.

Bref, le hardi chasseur doit s'exposer à mille dangers pour avoir une chance de réussite ; il faut qu'il tente l'expérience en se mettant dans les plus mauvaises conditions de lutte matérielle pour que sa victoire soit plus complète. Il faut que la conquête soit plus difficile pour qu'elle ait plus de prix.

Lorsque le chasseur a eu le courage de s'exposer ainsi, et qu'il a rempli ponctuellement tous les desiderata du programme, il

arrive enfin au moment solennel où l'œuf est parfait et flottant dans l'air sans avoir encore touché terre.

Ce moment est extrêmement court et il faut savoir le saisir sans trembler, sans hésiter une seconde, car le moindre manque de précision, la moindre fausse manoeuvre ferait échouer l'opération du rapt. Et l'échec, c'est la mort irrévocable dans ce cas.

Le chasseur s'élance donc vers les serpents au moment psychologique, il tend un linge en forme de sac, pour que l'œuf y tombe dedans. Puis se précipitant aussitôt sur un cheval placé à portée, il faut qu'il s'éloigne au triple galop, car il a besoin maintenant d'échapper à la poursuite des serpents devenus furieux et lui donnant une chasse désespérée.

Malheur à celui qui tremble, ne serait-ce qu'une seconde; à celui qui ne brûle pas le terrain; à celui qui ne garde pas précieusement l'œuf dans les mains ; et surtout à celui qui ne peut pas mettre au plus vite une rivière large et profonde entre son cheval et les serpents qui le poursuivent; si les serpents furieux l'atteignent ils ne lui font pas quartier.

Mais, si par un bonheur fort rare, il est parvenu à traverser cette rivière sans avoir e'té atteint; si l'œuf qu'il a ravi a été fait dans un bpn moment de la lune; par exemple, s'il surnage quand on le plonge dans l'eau.

Bref, s'il réunit toutes les conditions requises pour être parfait, le chasseur peut le suspendre désormais à son cou, il est bien assuré de réussir dans toutes ses entreprises, de triompher de ses ennemis quels qu'ils soient. Il sera en un mot l'homme le plus heureux du monde entier.

Ce conte populaire des anciens Celto- Lygiens des pays montagneux, s'est transmis d'âge en âge en subissant quelques modifications à peine sensibles comme je l'ai dit plus haut. Après avoir défrayé les conversations des Provençaux de l'antiquité et du moyen âge, il se retrouve dé nos jours encore dans les récits du vulgaire de la haute Provence, de l'Isère et du Jura.

Page 1