‹ Contes français (volume 2)Chapitre 13 sur 43 · LA PERFIDE MILES1ENNE · texte numérisé non relu

LA PERFIDE MILES1ENNE

Parthénius {De Amatoriis affectionnibus liber, c. 8), rapporte un conte populaire qui a dû faire les frais de plus d'une soirée chez nos ancêtres. Ce conte est assez dramatique, on va le voir, pour inte'resser les auditeurs de la veillée, lorsque le conteur en titre en déroule les incidents avec quelque habileté.

Lorsque les bandes Gauloises ravagèrent Tlonie, il arriva un jour quelles tombèrent à l'improviste dans un temple voisin de la ville de Milet, juste au moment où personne ne s'y attendait.

C'est au point qu'on y célébrait une grande cérémonie religieuse et que les femmes de la haute société y étaient réunies, parées de

leurs plus beaux habits et portant leurs plus riches bijoux.

Ces femmes furent faites prisonnières et devinrent naturellement la propriété des vainqueurs qui les gardèrent ou les vendirent suivant leur impression du moment et les hasards de la campagne.

Une d'elles du nom d'Erippe, qui était fort belle, et qui d'ailleurs était l'épouse d'un des plus notables habitants de Milet, plût au guerrier auquel elle échût, de sorte qu'il résolut d'en faire sa femme.

Comme la campagne tirait à sa fin, et comme il avait récolté déjà une riche part de butin, il se mit sans tarder en devoir de rentrer dans son pays.

Voilà donc notre gaulois de retour dans les montagnes, en possession d'un riche pécule et d'une jolie femme. Il l'installe dans une vallée plantureuse et se dispose à y passer tranquillement le restant de ses jours.

Il est probable qu'il était débonnaire de caractère et qu'Erippe s'accommoda très bien de sa nouvelle condition, car, comme on va le voir, elle n'envisageait pas son retour à Milet, près de son premier mari, comme le comble de ses plus ardents désirs.

En revanche, l'habitant de Milet qui avait perdu ainsi sa femme, et qui s'appelait Xanthus, fut de'sole'; et, comme son amour e'tait grand, il re'solutde faire tout au monde pour la racheter.

Ce Xanthus se mit donc sans retard en mesure de recueillir tout l'or qu'il pouvait posséder et chercha à traiter avec les Gaulois.

Apprenant que le ravisseur de sa femme était rentré dans ses foyers, il n'hésita pas à entreprendre un long et périlleux voyage pour tâcher de le rejoindre, pour lui offrir de la racheter.

Xanthus n'arriva en Celtique, aprèb avoir couru mille dangers, que plusieurs mois après son départ de Milet, aussi Erippe s'était déjà habituée à son nouveau genre de vie et avait pris de nouvelles habitudes.

Lorsqu'il se présenta dans la demeure du Gaulois, celui-ci était absent, de sorte que c'est sa propre femme, devenue la femme du ravisseur, qu'il rencontra tout d'abord.

Je laisse à penser si son bonheur fut grand ; il lui fit mille questions, naturellement ; et lui apprit qu'il venait avec de l'or en vue de la racheter pour la ramener dans son pays où l'attendaient ses parents,

et où elle avait laissé un enfant en bas âge.

Lorsque le Gaulois rentra à la maison, il trouva le Milésien que sa femme lui présenta, et qui lui raconta comment dans le désir de racheter son épouse il avait entrepris ce long et périlleux voyage.

Notre Gaulois avait des sentiments généreux; il fut touché d'une pareille action, de sorte qu'il accueillit avec bienveillance l'étranger, et lui dit que désormais il pouvait se considérer comme son hôte, ce qui signifiait, a priori, qu'il était disposé à lui accorder sa demande.

Comme notre Gaulois aimait quelque peu le faste et l'ostentation, il ne voulut pas traiter de suite de la question du rachat; il donna des ordres pour qu'on préparât un festin auquel il convia tous ses amis.

Au jour fixé, on fit un superbe repas dans sa maison. Tous les notables de l'endroit y assistaient, et à la place d'honneur il avait mis le Milésien.

Le repas fut gai sans dépasser les bornes d'une tempérance convenable ; au moment psychologique le Gaulois s'adressant à son hôte lui dit en lui présentant sa femme : —

« Voilà votre épouse qui était ma captive et

que vous désirez racheter. — J'accepte votre proposition. — Dites-moi seulement le prix que vous m'en donnerez ; prix qui doit être élevé, vous en conviendrez vous-même, car vous savez que je l'aime et que je l'avais déjà prise pour femme. Mais il est juste que vous puissiez la ravoir si vous acceptez de faire le plus grand sacrifice possible à votre bourse. »

Le mari répartit aussitôt : — « Lorsque ma femme m'a été ravie par les hasards de la guerre, je me suis mis en mesure de chercher tout l'argent que je pouvais me procurer pour la racheter. J'ai réussi à grand'peine, mais enfin j'ai réussi à ramasser mille pièces d'or. Les voici, prenez-les toutes, jusqu'à la dernière.

« Quanta moi, je serai encore votre obligé, si vous me permettez, après avoir reçu toute ma fortune, de m'en retourner avec elle. Je serai désormais pauvre, mais je serai heureux d'être de nouveau en possession de l'épouse que j'aime éperdûment, et dont j'ai un fils qui, sans elle, serait orphelin à Milet. »

Le Gaulois voulant faire grandement les choses et donner une preuve de sa munificence, répondit au mari :

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— « Voyons ; dans cette affaire il y a quatre intéressés, n'est-ce pas?

• Moi d'abord, le vainqueur et le possesseur de la femme.

« La femme, qui est ma propriété, tout en étant votre épouse.

« Vous-même, qui aimez tellement votre femme que vous vous êtes exposé aux plus grands dangers pour la ravoir. Car non seulement vous avez couru le risque d'être dévalisé en route, mais encore j'aurais pu vous refuser le rachat.

« Enfin il y a votre fils que je ne connais pas, mais qui doit être un bel enfant s'il ressemble à sa mère; qui sera un homme de cœur en vous ressemblant.

« Eh bien ! partagez la somme que vous apportez en quatre parts égales. »

Une fois le partage accompli, le Gaulois en prit une part, puis rendant les trois autres au Milésien il lui dit :

« Me voici désintéressé de mon côté ; et par ailleurs voilà les trois parts qui reviennent à vous, à votre femme et à votre enfant. Emportez-les. De cette manière tout le monde sera content. »

On juge de l'impression que cela produisit

sur tout le monde. On applaudit, et chacun se retira content, le Gaulois comme les autres. Seule la perfide Erippe ne fut pas satisfaite du résultat, mais elle eut bien soin de ne pas le laisser paraître.

Erippe avait été remise au moment dont nous venons de parler entre les mains de son mari, et, dés qu'ils furent seuls, le bon Milesien laissa éclater sa joie, disant à sa femme : • Réjouissons-nous, car nous nous en sommes tirés à bien meilleur marché que ce que nous pouvions craindre.

« En effet, continua-t-il, non seulement je ne comptais pas qu'au lieu de mille pièces d'or il n'en voudrait garder que deux cent cinquante, mais je vous dirai que, sachant combien les Gaulois sont avares et cupides d'ordinaire, j'avais dit tout d'abord que je ne portais que mille pièces d'or alors qu'en réalité j'étais venu avec deux mille.

« C'est que je pensais qu'il me faudrait marchander, et je me proposais d'arriver peu à peu à augmenter la somme de manière à l'éblouir, s'il le fallait, pour le décider. »

Erippe, qui était une perfide coquine, se dit à part elle : « Tiens, j'ai là peut-être un moyen de rester auprès du Gaulois que j'aime mieux

que mon premier mari. Je vais habilement exciter sa cupidité pour le pousser à me garder avec lui. »

Donc, le lendemain, elle saisit le moment où elle se trouve seule avec le Gaulois, et lui dit :

« Seigneur, vous m'avez rendue à mon premier mari, mais il faut que vous sachiez que que je vous aime plus que je ne l'aime.

« Si vous vouliez me garder avec vous, vous me rendriez bien heureuse. Je dois même ajouter que vous en tireriez en outre un grand profit.

v Si vous voulez, je vous donnerai un moyen pour me garder avec vous et vous enrichir en même temps.

— Tiens, repartit le Gaulois, la chose est piquante d'intérêt; dites-moi donc comment vous voudriez que je fasse.

— Eh bien! continua la jeune femme, sachez que mon mari qui vous a dit qu'il avait pu ramasser mille pièces d'or en vendant tous ses biens vous a trompé ; il possédait deux mille pièces, et il était décidé à vous les donner toutes au besoin si vous l'aviez exigé.

« Donc il suffirait de le mener dans un endroit écarté sous un futile prétexte. Il ne se

méfie pas de vous, après la superbe marque de libéralité que vous venez de lui donner, de sorte qu'il y viendrait sans défense.

« Là vous le tueriez, nous ferions disparaître son corps, et personne ne saurait ce qu'il est devenu, tandis que je resterais de cette manière auprès de vous.

« Je vous aurais ainsi apporté en définitive deux mille pièces d'or de dot, en outre de mon amour dont je vous ai donné tant de preuves. »

Le Gaulois fut révolté d'une pensée aussi infâme, et au premier moment il eut envie de faire un éclat. Mais il se contint. Il ne répondit ni oui ni non, demanda à réfléchir, puis enfin dit à la femme :

« Nous ne pourrions pas faire cela ici sans nous compromettre ; aussi allons-nous employer un moyen détourné pour arriver à nos fins.

« Nous partirons, vous, votre mari et moi.

Je prendrai pour prétexte que je veux vous accompagner jusqu'aux limites de notre canton.

Puis, une fois en route, nous choisirons le moment propice et nous tuerons celui dont nous devons nous débarrasser. De cette ma-

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nière, personne n'aura rien vu et ne pourra nous dénoncer comme meurtriers.

Erippe se rendit à ces raisons et hâta les préparatifs du départ qui put, grâce à son activité, avoir lieu peu de jours après.

Le Gaulois dit à Xanthus :

« Je veux vous accompagner jusqu'à la limite de notre territoire, je ne me séparerai de vous qu'alors.

« Et même je ne vous quitterai qu'après avoir fait un sacrifice solennel aux dieux pour le bonheur de votre voyage de retour. »

Arrivés au pied des Alpes et au moment de se séparer, le Gaulois voulut offrir le sacrifice. Il prépara l'autel, le bûcher, il choisit une des plus belles chèvres du voisinage, et, au moment où il fallait l'immoler, il chargea Erippe de la maintenir immobile en tenant les cornes de ses deux mains.

Puis, faisant comme s'il se trompait, il plongea son épée dans le sein de la jeune femme d'un mouvement si ferme et si vigoureux qu'elle passa instantanément de vie à trépas.

On juge de la stupéfaction douloureuse de Xanthus qui n'eut pas le temps de détourner le coup et qui vit sa femme morte au mo-

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ment où il espérait la posséder désormais d'une manière absolue.

Mais le Gaulois, se tournant vers lui sans colère, lui dit : « Infortuné mari, ne me maudis pas, car je n'ai pas voulu te nuire ; bien au contraire, j'ai agi ainsi dans un sentiment de sympathie pour toi.

« Ta femme était une coquine indigne de ton amour et c'est pour la punir de son infâme désir de te voir mourir que je l'ai tuée •

Il raconta alors à Xanthus les détails de l'aventure que nous connaissons; il lui remit les deux cent cinquante pièces d'or qu'il avait gardées jusque-là et lui dit : « Rentre à Milet sans regrets; tu y chercheras une autre femme ayant des sentiments plus honnêtes que celle dont je viens de te débarrasser. »

BRENNUS ET l'ePHESIENNE COQUETTE

Lorsque Brennus, à la tête des Gaulois, alla ravager l'Europe orientale et l'Asie méditerranéenne, il arriva un jour devant Ephèse. Cette ville l'attirait par l'attrait des grandes richesses que contenait son temple fameux dont la réputation était allée jusqu'au fond de la Gaule.

On sait que les richesses de ce temple d'Ephèse avaient, pendant bien des années, excité la cupidité de tous les guerriers placés sous ses ordres.

L'armée gauloise était donc campée dans les environs de la ville sainte ; mais elle n'osait l'attaquer, parce qu'elle craignait de ren-

contrer une résistance qui aurait triomphé de ses efforts.

La voix publique avait répandu le bruit que des fortifications très compliquées avaient été établies autour du temple; sans compter d'ailleurs que la superstition faisait craindre môme aux plus braves de ses guerriers, que par l'effet de l'intervention d'une puissance surnaturelle, mille embûches étaient tendues contre les assaillants.

Brennus était donc quelque peu préoccupé et il n'osait se décider à commander l'attaque. Mais voilà que, sur ces entrefaites, il rencontre un jour une jeune fille du peuple qui lui plut et à laquelle il fit des avances qui furent aimablement accueillies.

Le Gaulois était entreprenant, la belle n'était pas sévère ; bref, ils furent bientôt les meilleurs amis du monde.

Après avoir songé à l'amour, Brennus, qui avait besoin d'avoir des renseignements sur maintes choses de la ville pour savoir s'il pourrait ou non tenter l'attaque, sans crainte la questionna et entreprit de la décider à lui servir d'espion.

La jeune Ephésienne était si coquette qu'elle ne craignit pas de promettre à Bren-

nus tout ce qu'il voulut. Mais à la condition expresse cependant qu'il lui ferait de riches cadeaux.

Cela lui fut promis sans aucune peine. Elle posa même pour condition que le prix de sa trahison serait la possession de tous les colliers d'or que les soldats gaulois enlèveraient aux femmes de la ville d'Ephèse, pendant le pillage.

Brennus se hâta d'accepter le marché ; et la jeune fille, abusant de ce que ses compatriotes ne la soupçonnaient pas, put fournir à l'ennemi de son pays tous les renseignements précis dont il avait besoin.

Grâce donc à la trahison de cette indigne coquette, la ville fut prise et saccagée comme on le sait.

Mais Brennus, tout en profitant des indications utiles que lui avait donné la jeune fille, n'en avait pas moins conçu contre elle le plus violent mépris. On se sert des espions quand on en a besoin, mais on les hait et ils vous inspirent le plus profond dégoût même au moment où ils vous rendent les plus grands services.

Aussi dès que le pillage de la ville eut été terminé, il assembla ses soldats sur une

grande place, et dit à celle qui avait trahi son pays d'y venir aussi pour recevoir le prix convenu de ses actes.

La crédule coquette se hâta d'accourir pleine d'avidité, espérant posséder les plus beaux bijoux de la cité. Brennus la fit asseoir dans un endroit déterminé et commanda à ses soldats de défiler devant elle.

Chacun d'eux reçut Tordre de lui jeter à mesure les colliers qu'ils avaient dérobés pendant le sac de la ville.

Se mettant à la tête des troupes, il passe le premier devant l'horrible coquette et lui jette sur les genoux son lot de colliers qui était fort gros ; chacun l'imita à son tour.

L'imprudente en éprouva tout d'abord une mmense joie. Mais à mesure chaque soldat lui en jetait un ou plusieurs en passant, elle finit par être écrasée sous le nombre et le poids. Enfin elle mourut étouffée par l'abondance même de ces joyaux que dans sa coquetterie coupable elle avait aimés au point de trahir son pays pour leur possession.

ÎKS

LA FEMME d'oRTIAGON.

On trouve une pensée voisine ou au moins assez bien comparable à celle qui a inspiré le conte dont nous venons de rapporter les détails, dans le suivant qui a pour héroïne une femme gauloise dont Tiîe-Live (livre XXXVIII, § xxi v) raconte la conduite mémorable que voici :

Seulement cette fois la femme joue le beau rôle, au contraire de ce que nous venons de voir à propos de la fille d'Ephèse.

Les Romains délirent, on le sait, les descendants de ces Gaulois qui avaient fait trembler à une certaine époque non seulement Rome elle-même, mais encore toute PEnrope occidentale; et naturellement ils réduisirent

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une partie de leur population en un dur esclavage.

Or parmi les captifs se trouvait une jeune femme gauloise d'une beauté remarquable.

C'était l'épouse du chef Ortiagon qui avait combattu vaillamment et qui avait été obligé de battre en retraite en abandonnant sa maison et sa propre famille entre les mains des ennemis pour sauver le restant de ses guerriers.

Les captifs étaient sous la garde d'un centurion qui était un homme grossier, aussi avide que passionné, aussi débauché qu'avare et qui ne fut pas longtemps sans remarquer la beauté de cette pauvre jeune prisonnière.

Ce misérable abusa de sa force vis-à-vis de sa faible captive et, malgré une résistance désespérée de sa part, il lui fit subir les derniers outrages.

. Après avoir ainsi violenté la malheureuse Gauloise pendant quelques jours, la soif de l'or reprit le dessus chez cet infâme. Sachant que la captive appartenait à une famille riche, il lui dit que si elle voulait lui faire donner une forte rançon il lui rendrait la liberté.

La jeune femme accepta avec empressement cette occasion qui lui était offerte ; après discussion, il fut entendu qu'elle chargerait un de ses compagnons de captivité, qui d'ailleurs était son esclave, d'aller auprès de son mari pour prendre la somme convenue pour sa rançon.

Cette somme devait être portée, à telle date et à telle heure de la nuit, dans un endroit écarté de la campagne, où le centurion conduirait la captive pour l'échanger contre l'or du mari.

Avant le départ de l'esclave, la Gauloise le prit à part pour lui faire quelques recommandations secrètes sous prétexte de lui indiquer d'une manière bien précise comment il devait procéder pour trouver la totalité de la rançon exigée.

Que lui dit-elle dans cet entretien? on ne le sut pas tout d'abord ; mais, comme nous le verrons, la suite de l'événement l'indiquera d'une manière suffisamment claire.

L'esclave partit; quelques jours après, a l'heure convenue, quand tout le monde était endormi, le centurion se dirigea accompagné de sa captive vers l'endroit écarté de la campagne où l'échange devait être accompli.

Go CONTKS POPULAIRES

Il trouva là, l'homme qui était allé négocier la rançon; avec lui était un autre Gaulois, vêtu comme les esclaves. C'était sans doute un de ses compagnons de domesticité qui avait dû l'accompagner pour l'aider à porter la somme d'or trop pesante pour les forces d'un homme seul.

Les sacs contenant l'or étaient là, largement ouverts, de sorte qu'ils fascinèrent vite les yeux du cupide centurion. Aussi c'est à peine pour la forme qu'il demanda si la somme convenue y était bien tout entière.

« Compte cet argent, lui dit la femme. Je pense bien que mes parents, qui savent que c'est le prix de ma liberté, n'auraient pas voulu, par une avarice mal inspirée, m'exposer à rester en captivité. »

Le centurion se baissa pour vérifier au moins sommairement si la rançon était bien complète. Il plongea ses mains dans l'or, ne prêtant aucune attention aux quelques paroles que la jeune femme adressait en gaulois à l'homme qui avait apporté le sac d'or.

« Voici le moment propice, lui dit-elle en sa langue maternelle que le Romain ne connaissait pas, venge mon honneur en tuant ce misérable. — Le voilà sans défense devant

DES PROVENÇAUX DE LANIIQUITÉ Gl

toi, occupé à se repaître d'or après avoir abusé de sa puissance. »

Le Gaulois à qui s'adressaient ces paroles n'était autre qu'un proche parent, le frère peut-être de la jeune femme. Il s'était déguisé en esclave pour pouvoir arriver jusqu'à la portée du centurion.

Sans tarder, il sort l'épée qu'il portait cachée sous ses vêtements, et pendant que le misérable était occupé à compter son or, il lui plonge son arme dans la gorge sans coup férir.

Le centurion fut tué du coup. La jeune femme commanda alors à l'esclave de lui séparer la tête du corps.

Alors elle prend cette tète qu'elle enveloppe dans son voile et qu'elle emporte avec elle, gagnant d'un pas rapide le campement gaulois où elle devait retrouver son mari.

Ils y arrivèrent sans retard, et quand la Gauloise fut devant son époux, elle jeta cette tête à ses pieds avant de se précipiter dans ses bras.

a Tiens, lui dit-elle. Voilà la tète du misérable qui m'a outragée. Son crime a été abominable, mais la punition ne pouvait être plus grande. »

On comprend, qu'en effet, le souvenir de ses injures devait être moins pénible en présence d'une vengeance aussi éclatante et aussi complète.

Dès lors le passé fut laissé dans le silence, et le jeune ménage Gaulois vécut aussi uni et aussi heureux que par le passé.

Le mari sentait bien que si sa femme avait été outragée elle en avait tiré une terrible vengeance. La femme montrait de son côté par son attachement, par son amour, par l'austérité de sa vie de tous les jours combien les violences ignobles du centurion lui avaient inspiré de répulsion et de colère.

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