‹ Contes français (volume 2)Chapitre 14 sur 43 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

CONTES POPULAIRES DES PROVENÇAUX DE L'ANTIQUITÉ SE RAPPORTANT A LA PÉRIODE MASSALIOTE.

ette partie du présent recueil contient è^ê des contes populaires qui avaient cours chez les Massaliotes : ces Grecs de Phocée venus sur les rivages de notre Provence pour y e'tablir un comptoir commercial d'abord ; puis une colonie qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire du pays.

Ce comptoir devait, on le sait, devenir la ville célèbre de Marseille qui, depuis deux mille ans, peut, avec un orgueil légitime, se

placer à la tête des centres du commerce maritime de la Méditerranée.

Les documents historiques que nous possédons sur Tépoque si éloignée de nous déjà, de la fondation de Massalie, ou au moins de l'établissement des Phocéens dans la baie de Lacydon, nous apprennent que l'influence phénicienne était tombée si bas à ce moment, avait été si complètement réduite a néant, même, depuis plusieurs générations, que les Phocéens purent croire de bonne foi qu'ils étaient les premiers étrangers venant dans le pays.

Le conte du mariage de Protis et Gyptis, que je rapporte un peu plus loin, corrobore très bien cette affirmation de l'histoire, et à ce titre présente un grand intérêt dans la question qui nous occupe.

Je n'ai pas à envisager ici toutes les conséquences qui découlent de cela ; mais, pour rester strictement dans le cadre des études ethnographiques qui me préoccupent, je spécifierai que l'influence phénicienne avait entièrement disparu de la mémoire des gens de la contrée celto-lvgienne, lorsque les Phocéens arrivèrent.

Et cependant cette influence avait certai-

nement été puissante à un moment donné', pouvons-nous le penser. On en a la preuve, d'une part, par un conte des exploits d'Hercule si bien acclimaté dans la contrée ; d'autre part, par les vestiges matériels de cette domination phénicienne qui restaient dans la Gaule et la Celto-Lygie : à savoir la grande route qui allait des Pyrénées aux Alpes, les traces de mines d'argent, de plomb et autres minéraux qui subsistent encore aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit il est bien établi que cette influence phénicienne s'était tellement fondue alors chez les Celto-Lygiens, avait été si complètement absorbée, qu'on me passe le mot, par leur esprit, qu'elle y avait pris droit de domicile définitif et avait subi les modifications que tout apport étranger doit subir en Provence pour s'y acclimater.

Dans ces condititions, l'influence massaliote venant se faire sentir dans le pays à mesure que les Phocéens bâtirent leur grande ville commerciale et étendirent autour d'elle des comptoirs et des avant-postes militaires apporta un élément nouveau.

Cet élément ethnographique apporté par les Massaliotes, tout en ayant besoin d'être

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modifié et transformé pour faire partie désormais du domaine des Provençaux, était cependant assez spécial pour donner à la tournure d'esprit de nos ancêtres des aspects nouveaux qui ne manquent pas d'avoir un intérêt de premier ordre.

Les Celto-Lygiens avaient primitivement pour caractéristique de leur intelligence un sentiment de religiosité dans lequel la superstition tenait une grande place. D'autre part, ils avaient un fond de sauvagerie brutale qui les portait facilement aux actes de violence, et qui se traduisait par le mépris du prix que doit avoir la vie pour les hommes sensés.

Ces deux conditions avaient cette conséquence : que chez eux le coup mortel porté à l'ennemi et même à l'ami, momentanément devenu un adversaire, était la note prédominante. L'événement survenait fréquemment et sans qu'on y eût beaucoup songé à l'avance, surtout si un peu d'ivresse, d'exaltation ou de colère s'en mêlait.

En somme nous pouvons nous représenter la tournure d'esprit et la facilité d'irascibilité des Celto-Lygiens en prenant pour type ces Italiens : Lucquois, Toscans, etc., etc., qui

viennent chaque année en si grand nombre travailler sur les chantiers des diverses localités de la Provence, et qu'on désigne sous le nom collectif de Piémontais dans le pays.

Ces Piémontais sont, on le sait, de braves gens qui travaillent avec vigueur, qui sont rangés, économes et doux à jeun, ou quand aucune passion passagère ne les excite. Tandis que sous l'influence de l'amour, de la jalousie, de la colère, etc., etc., lorsque, surtout, une pointe de vin est venue se mettre de la partie, ils jouent du couteau avec une déplorable facilité.

Pour compléter mon appréciation sur la manière d'être des Celto-Lygiens, je dirai qu'il y avait enfin, chez eux un troisième élément : c'était le fond de générosité et d'enthousiasme de leur caractère. Quand on savait faire vibrer cette générosité et cet enthousiasme, on tirait d'eux l'effort le plus puissant et le plus spontané, pour ainsi dire, qu'ils pussent fournir ; on les électrisait, tant pour les bonnes comme pour les mauvaises résolutions.

Les Phocéens qui vinrent fonder Massalie apportaient d'autres éléments qui^ en se modifiant pour s'acclimater dans le pays et se

mélangeant avec ces éléments celto-lygiens précités, devaient constituer une résultante assez curieuse. Nous aurons, dans maintes circonstances, à nous occuper de cette résultante bien faite pour frapper l'esprit de ceux qui aiment à réfléchir.

Quoiqu'il en soit, et les contes que nous rapportons ci-après pour la période massaliote le montrent, il y a déjà un premier point qui fait saillie : c'est le côté poétique de l'intelligence des habitants de la baie de Lacydon. J'en donne pour preuve la gracieuse idylle de Protis et Gyptis qui est douce, suave, charmante, et qui n'a pas paru surannée un seul instant depuis deux mille ans qu'elle est répétée d'âge en âge.

Il n'entre pas dans mon cadre actuel de dire que l'anecdote de Protis et Gyptis se retrouve dans vingt autres légendes de la fondation des villes, soit en Italie, soit en Grèce, soit sur les côtes de l'Asie méditerranéenne ; j'aurai à le montrer dans un autre livre. Mais dès à présent déjà je puis dire par avance que nulle part cette aventure n'est présentée d'une manière aussi douce, aussi simple et aussi charmante qu'à Massalie. De sorte que nous pouvons sans hésiter

mettre ce côté poe'tique de l'esprit des Massaliotes au premier rang.

Dans le conte de l'attentat de Coman, c'est encore l'amour qui est en jeu, et qui fait accomplir un grand sacrifice. Mais, à côté de ce sentiment, nous voyons apparaître celui de la prudence habile et réfléchie des Phocéens qui s'arrangent pour tuer séparément leurs ennemis. Les Celto-Lygiens se seraient rués sans retard contre les fauteurs du complot, et auraient livré la bataille sans s'occuper de calculer si elle était donnée dans de bonnes ou de mauvaises conditions. Les Massaliotes manœuvrèrent avec finesse pour réussir.

Dans le conte de Bellovèse nous voyons percer l'esprit de la diplomatie qui fut si habilement exploité par Massalie en tant de circonstances différentes pour arriver à dominer le pays. Cet esprit de duplicité est évident dans maintes et maintes circonstances de l'histoire de la grande ville provençale.

Les événements qui se rattachent aux guerres puniques, à la conquête de la Celto-Lygie par les Romains, etc., en sont des preuves qu'on ne saurait contester.

Le conte de Catuman nous révèle le côté

de la religiosité des Massaliotes. Cette religiosité tenait une grande place chez eux, et la superstition aussi. Mais, remarquons-le, au lieu d'avoir pour dieux Taran (le tonnerre), Hésus, Teutates, c'est-à-dire des puissances surnaturelles aimant à faire le mal, cherchant à se faire craindre par leur force et leur violence, la divinité massaliote par excellence est Diane dont la puissance considérable est surtout bienveillante.

A côté de cette immense prépondérance de la bonne mère, de la grande déesse, déification de la femme, bonne, qui écoute volontiers la prière du faible, de l'affligé, plus douce encore que forte quoique son autorité soit infinie.

Puis c'est Appollon qu'ils adoraient; Appollon type de la jeunesse, du soleil, de la poésie, de tout ce qu'il y a de généreux, d'aimable, de sensible dans la vie.

Enfin, pour être complet, n'oublions pas Mercure, le dieu du commerce, de l'habileté allant jusqu'à la tromperie, etc., qui avait de fervents adorateurs chez les Massaliotes du temps passé.

Je ne dois pas entrer ici dans trop de développements dans cet ordre d'idées, car ce

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seraient des digressions injustifiées. Mais ce que je viens de dire montre déjà l'horizon au lecteur qui veut y réfléchir un peu. J'aurai à revenir longuement dans une autre étude pour montrer que le caractère des Provençaux est la résultante d'une série d'éléments divers convergeant vers un même point de centre.

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