‹ Contes français (volume 2)Chapitre 16 sur 43 · LE COMPLOT DE COMAN · texte numérisé non relu

LE COMPLOT DE COMAN

Tous les Ségobrigiens n'eurent pas pour le Phocéen Protis la bienveillance que lui témoigna le vieux roi Mann lorsqu'il lui donna sa fille en mariage; plusieurs même virent avec une jalousie profonde les Phocéens prendre pied dans le pays. Car ils ne pouvaient oublier que c'étaient des étrangers et ils voyaient que, pour le présent, ils avaient toutes les faveurs désirables; qu'ils auraient, dans l'avenir, la puissance, c'est-àdire le commandement.

De ce nombre fut le fils même de Mann, le frère de Gyptis, celui qui devait être, à la mort de son père, le chef de la peuplade et le voisin immédiat de la colonie phocéenne.

Ce fils de Mann s'appelait Coman.

Or un jour Mann mourut ; ledit Coman lui succéda et il rêva dès lors, s'il ne l'avait fait déjà, de chasser ces étrangers qui lui étaient odieux.

La légende dit qu'il n'allait pas suffisamment vite en besogne, au gré de plusieurs de ses compatriotes ; de sorte qu'un d'entre eux vint un jour, dans une réunion solennelle, lui débiter un apologue qui s'est transmis jusqu'à nous, pour l'exciter contre les Phocéens.

Voici cette fable apologétique telle que la rapporte Justin, x-l, III, 4.

« Un jour une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa cabane pour y faire ses petits.

« Le berger y consentit.

« Alors la chienne demanda de les y nourrir et elle l'obtint.

« Les petits grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse du logis. »

« O roi, voilà ton histoire : ces étrangers, qui te paraissent aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi et opprimeront notre pays » (Justin, x, l, III, 4).

Notre immortel fabuliste La Fontaine a

mis ce sujet en vers dans la charmante fable n° VII du second livre de son recueil :

Une lice étant sur son terme Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant. Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme Au bout de quelque temps, sa compagne revient, La lice lui demande encore une quinzaine, Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.

Pour faire court, elle l'obtient.

Ce second terme échu, l'autre lui redemande

Sa maison, sa chambre, son lit.

La lice cette fois montre les dents, et dit : Je suis prête à sortir avec toute ma bande,

Si vous pouvez nous mettre hors.

Ses enfants étaient déjà forts. Ce qu'on donne aux méchants toujours on le re-

Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête, [grette.

11 faut que Ton en vienne aux coups;

11 faut plaider ; il faut combattre.

Laissez leur prendre un pied chez vous,

Us en auront bientôt pris quatre.

Cette fable fit une grande impression sur l'esprit de Coman, dit la légende; il décida dans son esprit d'essayer d'en finir avec ses étrangers en les exterminant et en détruisant leur établissement de fond en comble sans tarder davantage.

Un complot militaire fut ourdi alors entre tous les guerriers ségobrigiens, et voici comment ils résolurent d'opérer : La fête de Flore était une grande solennité chez les Massaliotes et pour cette occasion on dressait des trophées de verdure, on faisait des processions solennelles, des réjouissances publiques; en un mot, la population tout entière était en grande liesse pendant plusieurs jours.

Or une partie des guerriers ségobrigiens devait venir dans la Massalie avec des apparences pacifiques et sous le prétexte d'une curiosité très naturelle chez les campagnards quand il y a fête à la ville.

Ces guerriers devaient avoir leurs armes cachées sous les vêtements ou même venir sans armes, car à un moment donné ils devaient en trouver dans un endroit déterminé qui leur avait été indiqué à l'avance.

Une autre partie plus minime, mais composée des hommes les plus intelligents et les plus hardis, devait se cacher dans de grandes charrettes chargées du feuillage et des fleurs nécessaires pour élever les trophées de verdure.

Ces charrettes, qui contenaient aussi les ar-

mes nécessaires pour équiper la totalité des Ségobrigiens, étaient conduites par des chefs celto-lygiens déguisés en hommes de peine ou en valets d'écurie.

Enfin le gros de l'armée devait aller s'embusquer dans un vallon boisé voisin de la ville pour être prêt à se ruer dans Massalie dès que les portes lui seraient ouvertes par les conjurés.

Voici comment les choses devaient se passer: les guerriers isolés, qui venaient à Massalie sous prétexte de curiosité, devaient se promener sans affectation çà et là dans la ville la veille de la fête. Ils devaient ainsi prendre une connaissance exacte des divers quartiers, des points stratégiques à occuper, de la manière dont il fallait attaquer les Massaliotes, etc., etc.

Puis le soir venu, ils devaient se grouper en certains endroits déterminés comme des gens qui veulent paisiblement passer la nuit sur les lieux mêmes afin d'être tout rendus le lendemain dès la première heure, et par conséquent de ne rien perdre des réjouissances annoncées. Réjouissances qu'ils avaient l'air d'attendre impatiemment et avec les dispositions d'esprit les plus débonnaires du monde

Ces endroits étaient naturellement ceux où les charriots charge's de feuillage se trouvaient remisés en attendant la fête.

Une fois la nuit venue, les guerriers devaient s'armer ou sortir leurs armes cachées, se partager en groupes distincts, ayant chacun sa mission bien déterminée.

Ainsi, tandis que les uns devaient simultanément mettre le feu à certains endroits différents de la ville et commencer à égorger les Massaliotes qui accourraient pour éteindre l'incendie; les autres devaient attaquer les gardiens des diverses portes de la ville au même moment.

Une fois les gardiens tués, ils ouvraient les portes, et une fois ces portes ouvertes, l'armée Celto-Lygienne embusquée dans le bois voisin se serait ruée dans la ville répandant la mort et l'incendie sur son passage, sans faire aucun quartier pour ces Phocéens aborrhés par la jalousie la plus haineuse.

Le plan était habilement combiné, on le voit, et, comme il était entendu qu'on ne ferait aucun quartier, c'était une véritable extermination qu'on rêvait.

Pas un Massaliote ne devait survivre. Si le complot avait réussi, l'endroit où s'élève

aujourd'hui la grande ville de Marseille serait redevenu sauvage et inhabité par les hommes. Quelques ruines seules auraient indiqué aux navigateurs ultérieurs que les Phocéens avaient possédé là momentanément un établissement de quelque importance.

Mais le projet ne devait pas se réaliser; bien au contraire, il devait servir à la destruction de la nation ségobrigienne et, par conséquent, aider d'autant à la prospérité de la ville naissante de Massalie.

Voici comment l'événement se passa. Une parente de Coman, jeune et belle Ségobrigienne, aimait un Massaliote, comme Gyptis avait aimé Protis, lors de l'arrivée des Phocéens.

Elle était naturellement au courant de tous les détails du complot ourdi contre ses compatriotes, et, comme elle ne voulait pas que son amoureux fut massacré, elle se décida, après maintes hésitations, à essayer de sau ver la vie de celui qu'elle aimait.

Pour cela elle le supplie de quitter la ville avant le jour de la fête; elle lui propose de fuir avec lui vers un pays éloigné. Et comme le jeune homme qui se promettait beaucoup de plaisir à l'occasion des fêtes de Fiore ré-

sistait à ses sollicitations pressantes, elle finit par lui dévoiler les projets homicides de ses compatriotes.

Le jeune Massaliote mis ainsi au courant d'une manière précise, alla en secret, mais en toute hâte, prévenir les chefs de la cité de ce qu'il venait d'apprendre.

Ceux-ci se hâtèrent de vérifier d'abord si la chose était vraie en surveillant habilement les agissements des Ségobrigiens; ils ne tardèrent pas à acquérir la conviction de sa réalité.

Sans que personne chez les Celto-Lygiens, pas même la jeune parente de Coman, ne s'en doutât, les mesures défensives furent prises. Puis, le jour où les charriots entrèrent en ville, on les dirigea ça et là sous divers prétextes loin de l'endroit où ils devaient aller. A mesure on se saisissait, en cachette du restant des conspirateurs, des hommes ca chés sous le feuillage et des armes dissimulées avec les fleurs.

Dés la première heure de la nuit, pendant que les portes de la ville étaient solidement gardées, on s'empara des Ségobrigiens qui s'étaient cachés dans tel ou tel repaire en attendant le moment de l'action ; et il faut

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ajouter que, dès qu'un prisonnier e'tait saisi, il était égorgé sans pitié.

Une fois la ville ainsi purgée de ceux qui devaient commencer le massacre et ouvrir les portes, on se hâte de faire une sortie of- • offensive.

On cerne sans bruit le vallon où les Ségobrigiens dormaient en attendant le signal de l'envahissement de Massalie. L'attaque fut imprévue autant qu'impétueuse ; les Ségobrigiens furent pris sans défense, le carnage fut horrible et pas un d'eux n'échappa quoiqu'ils fussent, au dire de plusieurs conteurs, au nombre de plus de trois mille.

De sorte que lorsque le soleil se leva le lendemain, au lieu d'éclairer la destruction de Massalie, il vit la nation ségobrigienne détruite tout entière.

Il faut ajouter cependant que les Ségobrigiens ne furent probablement pas tous tués, car nous verrons plus tard que les Massaliotes eurent besoin de l'intervention de Bellovèse sous peine d'être exterminés ou jetés à la mer par la continuation des hostilités après le début de la guerre dont nous parlons.

Mais c'est là un point de détail que nous

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devons négliger pour nous arrêterons ici que sur le fait du complot des Sëgobrigiens et sur l'événement qui devait avoir un résultat différent de ce qui arriva, si l'amour d'une jeune femme n'avait pas révélé aux Massaliotes le danger qui les menaçait.

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LE SECOURS DE BELLOVESE AUX MASSAIJOTES.

Malgré le massacre des Ségobrigiens qui avaient tenté de détruire Massalie pendant les fêtes de Flore, la colonie naissante des Phocéens continuait à être menacée par les Celto-Lygiens.

Elle était même serrée de si près qu'elle serait bientôt fatalement tombée au pouvoir de ses ennemis sans l'intervention d'un de ces hasards heureux qui surviennent quelquefois dans la vie des peuples et qui sont si remarquables qu'on les considère souvent comme surnaturels.

En effet, au moment où Massalie était au bout de ses forces pour résister aux gens du pays qui l'investissaient, elle apprit qu'une

armée étrangère venait d'arriver dans la vallée du Rhône au point où la Durance se jette dans le grand fleuve provençal.

Cette armée se trouvait précisément là, en somme, où, quatre cents ans plus tard, Marius devait voir arriver l'invasion des Teutons qu'il extermina d'une manière si admirable et si complète que cette fois, comme la précédente, le vulgaire voulut y voir une intervention divine en faveur des Massaliotes.

C'était la troupe de Bellovèse qui arrivait du Nord descendant la vallée du Rhône pour chercher des terres fertiles sous un climat plus clément que celui des pays éloignés où elle avait vécu jusque-là.

L'armée de Bellovèse était puissante et bien armée; conduite par des généraux expérimentés; elle était, par consé quent, parfaitement capable de faire pencher la balance en faveur de ceux avec lesquels elle s'allierait.

Les Massaliotes, à bout de force, se hâtèrent d'envoyer des ambassadeurs à Bellovèse, et Tite Live (liv. V) nous raconte les détails de ce que les traditions populaires racontaient à ce sujet.

En voici le sommaire dégagé de tous les

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les détails et des fioritures dont la superstition et l'amour du merveilleux se plaisaient à entourer le récit chez les provençaux de l'antiquité

Les ambassadeurs massaliotes arrivèrent en suppliants et demandèrent des secours aux guerriers de Bellovèse réunis. Ils commencèrent par raconter les malheurs de Phocée, la cruauté d'Harpagus, le désespoir de leurs guerriers, le projet de s'échapper par mer, la cérémonie de la barre de fer rougie au feu qu'on jeta dans la mer pour donner plus de solennité au serment ds la multitude.

Puis ils racontèrent les péripéties du voyage, l'arrivée de Protis dans la baie de Lacydon, son mariage avec Gyptis, la tentative infructueuse de Coman.

Enfin, après avoir ainsi présenté les choses sous les couleurs les plus dramatiques, ils se mirent à fondre en larmes devant l'assemblée, et à adjurer les guerriers de porter secours à leur colonie naissante, si terriblement menacée en ce moment.

Nous savons que les Massaliotes, en leur qualité de Grecs, étaient passés maîtres dans l'art de présenter leur cause habilement ; ils

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réussirent à passer par toutes les notes de la gamme du solennel, du suppliant, dutouchant et du poétique.

D'autre part, les Gaulois de Bellovèse étaient facilement émus et enthousiasmés par les belles paroles, par les situations dramatiques, les images vives, montrant la vertu opprimée et le vice triomphant, etc., etc.

Donc il arriva que, dans ces conditions, les Galls de Bellovèse furent émus par ce récit.

Bien plus, voyant dans les aventures des Massaliotes une analogie frappante avec celles que leurs bardes racontaient des épreuves de leurs propres ancêtres, ils pensèrent que leur succès à venir était intimement lié au succès des Massaliotes.

Il n'en fallait pas davantage, on le comprend, pour qu'ils se liguassent avec eux et déclarassent résolument la guerre aux Ségobrigiens.

Les troupes de Bellovèse, enthousiasmées en faveur de la cause qu'ils croyaient juste» tombèrent sans retard sur les Celto-Lygiens qui assiégeaient Massalie et qui devinrent les ennemis communs; ils les battirent, détruisirent la peuplade entière et donnèrent les terres conquises aux Massaliotes dont la puis-

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sance fut augmentée d'autant, tandis qu'euxmêmes, après avoir ainsi rendu pareil service signalé à Massalie, ils marchèrent vers l'Italie qu'ils envahirent.

Étrange destinée des peuples! les Massaliotes auraient assurément succombé sans l'intervention si heureuse pour eux de§ barbares de Bellovèse Et, à quelques siècles de là, les descendants de ces barbares n'eurent pas d'ennemis plus acharnés et plus habiles que les Massaliotes.

On sait en effet combien ces mêmes Massaliotes aidèrent puissamment Marius dans la campagne contre les Teutons ; et combien ils servirent habilement les Romains, depuis Sextius jusqu'à César, pour faciliter l'asservissement des Celtes et des Gaulois.

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