LE SIEGE I>E MASSALIE PAR CATUMAND
Les progrès de la ville naissante de Massalie étaient vus de mauvais œil par les populations celto-lygiennes qui essayèrent, à maintes reprises, de prendre la ville d'assaut ou par surprise, et qui faisaient une guerre acharnée à tout Massaliote qui sortait imprudemment des murs de la nouvelle cité.
Une des tentatives les plus dangereuses faites par les Celto-Lygiens contre les descendants de Protis fut Pattaque de Catumand, chef puissant des environs, qui s'était mis à la tête de toute la ligue salyenne et qui avait, de concert avec ses compatriotes, résolu de jeter les Massaliotes à la mer, après avoir détruit leur établissement de fond en comble.
C'était, en un mot, la réédition de laguerre de Coman et de celle dans laquelle Bellovèse était si heureusement intervenu en faveur des Massaliotes.
Catumand était un chef redoutable; homme de guerre consommé, plein de hardiesse; il était suivi d'un nombre considérable de combattantsénergiques, armés de tous les moyens nécessaires pour enlever la place de vive force.
Cette fois encore, le succès aurait dû couronner son entreprise, et cependant il en fut autrement. Bien plus, l'événement qui délivra Massalie lui valut du même coup l'alliance et l'amitié désormais inaltérable de ses plus redoutables ennemis.
Cattumand commença par investir la ville en se rendant maître de toutes les positions du voisinage, de sorte que les Massaliotes n'avaient plus que la voie maritime pour se ravitailler. Et encore, comme il avait envoyé sur tous les points de la côte où les navires avaient besoin de relâcher des Celto- Lygiens déterminés et nombreux, le ravitaillement devenait de jour en jour plus difficile pour Massalie.
Mais surtout ce qui fut le plus grand dan-
ger, c'est que Cattumand sentant que ses soldats étaient des hommes braves et décidés, voulut tenter un coup de force. Donc resserrant de jour en jour le cercle ennemi autour de Massalie, il arriva bientôt presque au pied des remparts.
Les moyens d'existence des Massaliotes étaient limités, aussi malgré l'énergie de la défense, les Celto-Lygiens gagnaient sensiblement du terrain. Cattumand avait d'ailleurs combiné son attaque si habilement et si puissamment, qu'on pouvait prévoir déjà la chute prochaine et certaine de la ville assiégée.
Il avait pris ses dernières dispositions pour donner l'assaut et comme la fin des préparatifs coïncidait avec le coucher du soleil, il prescrivit à ses soldats de prendre du repos avant de commencer l'attaque.
Lui-même, fatigué des courses nombreuses qu'il avait dû faire ce jour-là, pour s'assurer que toutes les mesures prescrites étaient bien exécutées, se retira dans sa tente et se livra au sommeil en attendant le jour.
Mais voilà qu'à peine, il avait fermé la paupière, il entend un grand bruit dans sa tente et s'éveille en sursaut croyant être at-
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taqué par une sortie des assiége's. Il cherche ses armes qui étaient toujours à sa portée, mais il ne les trouve pas. Il veut se précipiter sur son bouclier pour pouvoir au moins parer les coups s'il ne peut en porter à ses ennemis, le bouclier est introuvable. Bref il est saisi d'une grande terreur, se sentant absolument sans défense en face de l'immense danger qu'il se figurait courir.
Cependant tout troublé qu'il fut, il constata en ouvrant les yeux, qu'en dehors de la tente le silence le plus absolu régnait; tous ses soldats à l'exception de quelques sentinelles dormaient tranquillement ; le camp était parfaitement calme; Cattumand vit bien alors qu'il n'y avait rien à craindre du dehors.
Mais en revanche, l'intérieur de la tente était éclairé d'une lueur éclatante, brillante, comme si le soleil le plus ardent y avait jeté ses rayons.
Dans la partie la plus lumineuse de cette apparition surnaturelle, il vit une femme aux traits merveilleusement beaux, mais énergiquement courroucés.
Cette femme avait une apparence majestueuse, une taille surhumaine et voyant que
Cattumand tremblait déjà à son aspect, elle s'approcha de lui, le regardant en face avec des yeux qui le remplirent d'une sainte terreur.
Bientôt elle lui dit : Je suis déesse. — Je protège cette ville. — Je ne veux pas que tu continues à lui nuire. — Je te commande de faire la paix avec elle, ou bien je t'exterminerai, toi et les tiens, sans merci.
Comme on le comprend bien, Cattumand fut terrifié par cette apparition, il se prosterna devant la divinité pour la supplier de ne pas avoir vis-à-vis de lui ce regard menaçant, il promit tout ce que la déesse lui demandait.
Quand il se releva, tout avait disparu, la vive clarté qui avait illuminé sa tente s'était éteinte et la divinité n'était plus visible. Tout était rentré dans le silence et le repos ; on entendait au loin les cris de veille des sentinelles qui faisaient régulièrement leur faction vigilante, pas un des gardes qui couchaient à portée de la voix du roi n'avait bronché. Bref, cet événement, cependant si extraordinaire, s'était accompli sans que personne, autre que Cattumand, en eut été témoin.
Profondément troublé, Cattumand resta ainsi de longues heures sans pouvoir retrouver le sommeil ; aussi le jour était levé depuis longtemps déjà quand il sortit de sa tente.
Tous ses lieutenants impatients attendaient avec anxiété le moment où il apparaîtrait, car ils savaient que ce serait celui où ils recevraient Tordre de livrer l'assaut. Quant aux troupes, placées sous les armes et prêtes à donner pour l'action qu'elles savaient devoir être décisive, elles commençaient déjà à murmurer des retards qu'on mettait à lancer le signal du combat.
Cattumand au lieu de commander la marche en avant, ordonne qu'on fasse approcher un de ses officiers de confiance et lui dit : « Allez vous en, précédé d'un signe, de paix, jusque sous les remparts de Massalie. — Quand vous y serez arrivé, faites appeler le chef de la ville et dites-lui de ma part que loin de donner l'assaut, nous allons lever le siège, aujourd'hui même.
« Ajoutez, dit-il aussi, que je désire vivre désormais en bons termes d'amitié avec les Massaliotes; dites-leur bien que, s'ils le veulent, leurs amis seront mes amis, et leurs adversaires mes ennemis.
DES PROVENÇAUX DE L.' ANTIQUITÉ lû3
« En outre, ajoutez que pour cimenter notre traité de paix, par la démarche la plus solennelle et la plus sacrée, je leur demande la faveur d'aller faire mes dévotions aux pieds de la grande déesse, patronne de leur ville, que je tiens dans la plus respectueuse adoration. *
On juge de Tétonnement de tous les guerriers qui croyaient être sur le point de livrer un combat à mort au moment où ils apprirent que la paix était faite. Mais il n'y avait pas à discuter, Tordre du roi était formel, et personne n'aurait songé à le transgresser en aucune manière.
Le parlementaire alla donc, en messager de paix, vers les Massaliotes qui furent bien heureux, on le comprend, d'apprendre qu'ils avaient gagné un allié puissant au moment où ils craignaient d'être égorgés par un vainqueur sans pitié.
Ces Massaliotes acceptèrent, cela va sans dire, les propositions d'amitié et d'union qui leur étaient faites; ils ouvrirent leurs portes à Cattumand afin qu'il put sans retard venir faire ses dévotions à la déesse patronne de leur cité.
Or il y avait dans la citadelle une statue
monumentale de la déesse, et au moment où Cattumand franchit la porte de cette citadelle ses regards se portèrent tout d'abord sur elle.
Saisi d'un saint respect, il s'écria aussitôt : « Voilà ! — Voilà la Grande déesse qui m'a ordonné, cette nuit, de lever le siège et de devenir désormais le fidèle ami des Massaliotes, qu'elle protège de sa puissance infinie. »
Il s'approcha alors de la statue et fléchissant le genou, il détacha de son cou une chaine d'or qui était l'insigne de sa toute puissance, puis la passa autour du cou de la déesse, en lui disant : « Grande divinité, veuillez accepter ce gage sacré que je vous donne de mes serments.
■ Je jure, ajouta-t-il, en vous remettant ce collier qui est ce que je possède de plus précieux, que moi et les miens serons désormais les meilleurs amis, les plus loyaux alliés de Massalie. Je m'engage, tant pour mon compte personnel que pour celui de mes descendants, à être toujours respectueux pour vous et affectionné pour ceux que vous protégez d'une manière si frappante. »