‹ Contes français (volume 2)Chapitre 19 sur 43 · MÉNÉCRATE · texte numérisé non relu

MÉNÉCRATE

Le conte de Ménécrate était souvent, à n'en pas douter, dans la bouche des conteurs Massaliotes, car il portait sur des situations bien capables de frapper leur esprit, dans lequel les sentiments généreux tenaient facilement, à l'occasion, une grande place.

Lucien, dans son dialogue de Toxaris ou de l'amitié, a rapporté ce conte et j'ai pensé que le mieux serait de transcrire textuellement le passage qui le touche. Le lecteur préférera assurément cette forme d'exposition au récit que je pourrais en faire moimême.

« Mnesippe. Tu as raison, je vais te racon-

ter la quatrième histoire, c'est celle de Zénothémis de Marseille, fils de Charmole'e.

« On me le montra il y a quelque temps en Italie où j'étais en députation pour ma patrie.

« C'e'tait un bel homme, de taille avantageuse et riche à ce qu'il paraissait. A côté de lui était assise sur son char une femme d'une laideur amère. La moitié droite de son corps était desséchée, elle avait un œil éraillé; en un mot c'était un monstre difforme un spectre effrayant.

« Je m'étonnais de ce qu'un si bel homme avait épousé une femme si laide; mais celui qui m'avait fait remarquer Zénothémis m'apprit comment il avait contracté ce mariage :

il en était fort instruit, lui-même étant de Marseille.

« Zénothémis, me dit-il, était l'ami de Ménécrate, père de ce laideron.

« Ménécrate était fort riche et possédait une charg2 considérable, mais il se vit privé de tout son bien par une condamnation du conseil des Six Cents pour avoir prononcé un décret contraire aux lois.

« C'est ainsi, ajouta-t-il, que nous autres Marseillais nous punissons les magistrats iniques.

« Ménécrate fut sensible à la perte de son bien, et, plus encore celle des honneurs dont il jouissait, lui causait une douleur profonde ; mais son chagrin le plus vif était de ne pouvoir marier sa fille déjà nubile.

« Elle avait atteint sa dix-huitième année et sa figure était si rebutante que personne n'aurait voulu d'elle quand son père aurait encore possédé toutes les richesses qu'il avait perdues. On disait de plus qu'elle tombait en épilepsie au croissant de la lune.

« Ménécrate se plaignait un jour à Zénothémis de ses malheurs. — Console-toi, mon cher Ménécrate, lui dit ce dernier, tu ne manqueras jamais du nécessaire et ta fille trouvera un époux digne de sa naissance.

Et disant cela il le prit par la main et le conduisit dans sa maison où il lui fit présent d'une partie de ses richesses.

■ Quelque temps après il fit préparer un grand festin auquel il invita plusieurs de ses amis avec Ménécrate et sa fille, feignant de connaitre quelqu'un qui la voulait épouser.

« A la fin du repas, après les libations, il remplit la coupe, et, la présentant à Ménécrate.

« Reçois, lui dit-il, cette coupe de la main

de ton gendre. — J'épouse en ce jour ta fille Cydimaque, et il y a déjà longtemps que j'ai reçu de toi vingt-cinq talents pour lui servir de dot.

« Que fais-tu Zénothémis ? reprit Ménécrate. Je ne souffrirai pas qu'un aussi beau jeune homme épouse une fille laide et contrefaite comme est la mienne.

« Zénothémis à ces paroles se saisit de Cydimaque et la présente à l'assemblée en qualité de son épouse.

« Depuis ce temps il n'a cessé d'habiter avec elle, il l'aime au-delà de ce qu'on peut dire ; et comme tu vois il la mène partout avec lui.

« Non-seulement il ne rougit pas de l'avoir épousée, il s'en fait même un honneur et montre parla qu'il ne fait cas ni de la beauté, ni des richesses, ni de l'opinion publique et que la condamnation que Ménécrate a essuyée n'a rien diminué de son amitié pour lui.

« Aussi la fortune l'a-t-elle récompensé de ces sentiments généreux; et de cette femme si laide, il a eu un enfant d'une figure charmante.

Il n'y a pas longtemps son père le condui-

DES PROVENÇAUX DE l/ANTIQUITÉ I I 5

sit au Sénat revêtu d'une robe noire et couronné d'olivier. Il sourit aux sénateurs, il frappa dans ses mains. Le Sénat attendri par sa naïveté remit à Ménécrate sa condamnation et le rétablit dans tous ses honneurs grâce à l'éloquence de ce nouvel avocat ». (Lucien, Œuvres choisies, trad. de Pessonneaux, page 282.)

cfXs

Page 1