‹ Contes français (volume 2)Chapitre 21 sur 43 · LE LIGURIEN DE GAFSA · texte numérisé non relu

LE LIGURIEN DE GAFSA

Pendant que Marius faisait la guerre contre Jugurtha, il fut conduit un jour à mettre le siège devant la ville de Gafsa qui était une citadelle importante, et dont il avait besoin de s'emparer à tout prix pour terminer la campagne d'une manière profitable à sa réputation militaire.

Malheureusement Gafsa était une place très fortifiée. La nature avait fait la majeure part de cette fortification, en plaçant sur un des côtés de la montagne qui lui servait de base une falaise inaccessible; de sorte que les habitants n'avaient eu qu'à faire des murailles sur le côté où la pente était plus douce.

Les trois quarts de l'enceinte se trouvant bien gardés par la topographie même du lieu, les défenseurs pouvaient être groupés à l'endroit vulnérable, en si grand nombre, qu'il était impossible de les déloger par la force.

Marius avait investi la forteresse, il avait fait tenter plusieurs fois l'assaut sans jamais avoir pu obtenir un avantage sérieux, et il ne savait comment il parviendrait à réussir dans son projet, aussi était-il très inquiet.

Pendant que le siège traînait ainsi en longueur les assiégeants avaient des loisirs forcés, naturellement et pour passer le temps, quelques-uns cherchaient à se distraire.

Or il y avait parmi les muletiers de l'armée, un Celto-Lygien qui s'ennuyant, et aussi trouvant que la nourriture du soldat était médiocrement copieuse, eut l'idée fort naturelle d'améliorer sa part. Il se mit donc en devoir de ramasser çà et là des escargots, tant pour passer le temps, que pour rendre son ordinaire plus varié.

Nombre de soldats avaient eu la même idée, et avaient déjà battu la plaine avec un tel soin que cette chasse aux escargots n'é-

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tait plus très féconde. Aussi notre homme qui était d'un pays montagneux et qui voyait dans la falaise de Gafsa un des aspects si communs dans le lieu où il avait passé son enfance, se mit-il à explorer les endroits les plus abrupts pour faire une capture plus rémunératrice.

Le voilà donc occupé à gravir de rocher en rocher, explorant avec soin chaque touffe d'arbuste pour y découvrir un escargot; et en même temps qu'il arrivait dans des endroits moins visités jusque-là, son profit était plus grand.

Entraîné par le succès, notre homme marche, monte, se suspend aux branches et aux racines des arbrisseaux qu'il rencontre pour atteindre un endroit moins exploré jusque là; bref, il fait tant et si bien, qu'à un moment donné il s'aperçoit avec stupéfaction qu'il est arrivé au sommet de la montagne et qu'il a trouvé un chemin pour prendre la place forte à revers.

Personne ne l'avait vu se livrer à son ascension, personne parmi les assiégés ne le vit à l'endroit où il était parvenu. Or, comme il était homme d'intelligence et d'imagination, il se hâta de se cacher de manière à

laisser ignorer à tout le monde le résultat de sa découverte.

Le voilà donc, descendant par le même chemin qu'il avait suivi en montant, examinant bien à chaque pas les anfractuosités du sol, la forme et la disposition des arbustes, de manière à bien graver dans son esprit la direction qu'il fallait suivre pour réussir dans une prochaine ascension. Enfin il arriva dans la plaine, porteur d'un riche butin d'escargots; mais c'était la chose secondaire pour le moment, il avait fait une découverte bien autrement importante.

Notre celto-lygien qui était un homme de précaution, gagne son campement et confie ses escargots à un camarade qui devait se charger de les faire cuire pendant que lui allait faire dit-il une commission pressée; et d'un pas délibéré il atteint la partie du camp où se trouvait le général en chef.

La sentinelle qui veillait à la porte de la tente de Marius veut l'arrêter, mais lui, dit à haute-voix : laisse-moi passer, j'ai besoin de parler au général pour une affaire de la plus grande importance.

Les officiers qui étaient là, voyant un pauvre diable vêtu comme le plus misérable des

auxiliaires de l'armée, veulent le repousser, pensant qu'il s'agissait de quelque réclamation de minime importance. Mais notre provençal n'était pas homme à se laisser démonter par leurs refus.

Dites à Marius, s'écria-t-il, à haute voix que j'ai à lui parler d'une chose qui l'intéresse très vivement. Croyez-moi, il sera très content de m'entendre et il sera très fâché contre ceux qui auront essayé de m'empêcher d'arriver jusqu'à lui.

Bref, il fit et dit tant que Marius entendant du bruit à la porte de sa tente, arrive pour y mettre le holà? et se trouve en présence des discuteurs.

Que me veux-tu ? dit-il, à notre homme, en appienant qu'il voulait à toute force arriver jusqu'à lui.

Général, je vous apporte le moyen de prendre Gafsa, lui répondit-il, résolument.

Tout le monde se mit à rire, et on allait le chasser comme un fou, mais il répéta son affirmation avec tant d'assurance que Marius lui dit : Voyons, explique-toi clairement.

Alors, il lui raconta son aventure et joignant les gestes à la parole, il décrit sa chasse aux escargots, son ascension rocher

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par rocher, branches par branches, d'une manière tellement imagée, tellement saisissante, que Marius vit avec les yeux de son esprit cet homme arrivé réellement au sommet de la montagne ; et par conséquent, domi nant la ville d'une manière que tout le monde croyait impossible.

Il consulta tous ses lieutenants qui furent naturellement d'un avis contraire à celui du pauvre diable et qui taxaient son récit de fantaisie irréalisable. Mais après avoir réfléchi Marius dit à notre homme : Eh ! bien que comptes-tu qu'il faut faire maintenant que tu as découvert ce chemin détourné ?

Ma foi, général, lui répondit-il avec assurance, ce n'est pas difficile à dire; j'y ai déjà songé. Si vous voulez suivre mon conseil, nous aurons bientôt pris la ville.

Il faut mettre neuf hommes sous mes ordres, parmi eux il y aura cinq trompettes, choisis dans les hommes les plus agiles de l'armée, puis il y aura quatre combattants que je choisirai moi-même ; et je conduirai ma troupe jusqu'au point convenu.

Pendant ce temps vous donnerez l'assaut vigoureusement de manière à ce que tous les assiégés soient aux remparts. Vous

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comprenez que lorsqu'ils entendront tout à coup retentir les airs de notre marche sur leurs derrières tandis qu'ils recevront quelques bons coups d'épée dans les reins, ils croiront que la moitié de votre armée a passé parle chemin qu'en réalité dix hommes seulement auront franchi. Affolés qu'ils seront parla peur , nous n'aurons plus qu'à les faire prisonniers.

Marius fut frappe de cette combinaison qui lui s ourit; il commande aussitôt que les hommes demandés par le celto-lygien soient désignés et m is à sa disposition sans retard. Lui-même fait prendre les armes au restant de l'armée et ordonne qu'on commence à attaquer la ville.

Notre celto-lygien part avec sa petite troupe; arrivé au pied de la montagne il fait enlever à chacun sa chaussure et ne permet d'emporter que le bouclier et l'épée; tout objet inutile est laissé de côté. Puis voilà que l'ascension commence.

Elle fut difficile, on le comprend, mais notre homme se souvenait si bien de la topographie des lieux, qu'il conduisait ses compagnons avec assurance. Il montait les premier franchissait les endroits difficiles, puis

aidait chacun à le franchir; reprenant ensuite son ascension ; il gagnait du terrain de minute en minute. Eafin après mille fatigues et bien des dangers courusses voilà au sommet de la montagne, dans un endroit qui dominait la ville.

Pendant ce temps le gros de l'armée faisait rage sous les remparts, mais sans pouvoir réussir. Les assiégées tout en repoussant son attaque avec vigueur étaient dans une grande tranquillité d'esprit ; lorsque tout à coup ils entendent éclater les sons de la trompette romaine sur leurs derrières.

Les cinq clairons jouaient à gorge déployée, si fort, si fort, qu'on pouvait croire qu'ils étaient suivis de cinq cents hommes au moins.

Le premier qui se retourne, étonné au bruit de ces clairons, reçoit un violent coup d'épée dans les reins et tombe en criant; ses voisins qui se voient attaqués par derrière sont affolés de peur et fuient en toute hâte se croyant poursuivis par une cohorte toute entière.

Bref, voilà une partie du rempart estdégarnie de défenseurs, ce qui permet en un tour de main aux Romains d'y appliquer des échelles et d'y faire monter des forces importantes.

Les assiégés terrifiés par le clairon qui résonne en dix endroits différents, au même moment; et qui croient avoir sur leurs derrières autant d'ennemis qu'ils en avaient devant, ne coordonnent plus leur résistance, se débandent. Aussi en quelques instants la ville de Gafsa tomba au pouvoir de Marius qui, comme on le comprend bien, récompensa magnifiquement notre chercheur d'escargots, devenu du jour au lendemain un lieutenant distingué du général en chef de l'armée.

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